La guerre contre le crime organisé s'est poursuivie en Amérique latine durant l'été. Elle a été notablement marquée par un tournant sécuritaire réclamé par la majorité des populations qui ne supportent plus le calvaire que leur font subir les gangs et les cartels : racket, enlèvement contre rançon, vol, insécurité globale et permanente…
Toutefois, les résultats semblent pour l’instant mitigés, à l’exception du Salvador, où le taux d’homicides a chuté drastiquement en raison de l’action des forces de sécurité (1) emmenées par le président Nayib Bukele, au grand dam des organisations de défense des Droits humains, mais à la satisfaction de la très grande majorité de ses administrés.
Depuis son entrée en fonction en 2019, plus de 90 000 suspects ont été enfermés (2), dont de nombreux mineurs. En Amérique latine, on apprend dès son jeune âge à devenir un « sicario », soit de manière volontaire, soit sous la contrainte. Autrement dit, des enfants sont enlevés et sont contraints de tuer des civils, parfois même un de leurs camarades, pour les transformer en psychopathes irrécupérables.
Des condamnés l’ont été pour plusieurs centaines d’années de prison (au Salvador, la peine de mort n’existe pas, mais les condamnations sont cumulatives, comme aux États-Unis).
Selon Washington, l’indice de sécurité au Salvador est similaire à celui de la Suisse ou du Japon (niveau 1 : pays sûr, exercice des précautions normales) avant les pays européens (niveau 2 : exercice d’une plus grande prudence).
Ainsi, le 13 juillet 2026, son parti a désigné Bukele comme candidat pour la prochaine élection présidentielle prévue en février 2027. Il devrait être réélu triomphalement, comme en février 2024, où il l’avait emporté au premier tour avec 84 % des voix, se proclamant « le dictateur le plus cool du monde ».
Lors de sa campagne électorale, il avait affirmé avoir « libéré des millions de Salvadoriens » de la peur et de l’emprise des gangs, tout en soutenant son vaste plan d’arrestations massives.
ÉTATS-UNIS
La DEA et le Pentagone reconnaissent que les frappes aériennes auxquelles ils se livrent dans les Caraïbes et l’océan Pacifique depuis 2025, dans le cadre de la guerre contre le crime organisé lancée par Donald Trump dès le début de son mandat, n’ont pas réduit ni la quantité ni la pureté de la cocaïne qui arrive aux États-Unis.
Elles ont seulement poussé les trafiquants à diversifier leurs méthodes et leurs itinéraires.
Un des fondamentaux du crime organisé a toujours été sa capacité d’adaptation à de nouvelles donnes.
Les passeurs ont ainsi délaissé les bateaux rapides qui transportaient la cocaïne des côtes vénézuéliennes vers les îles voisines des Caraïbes et ont utilisé d’autres routes — notamment via le Guyana et l’Amazonie — ainsi que la mise en œuvre d’autres moyens de transport, tels que des semi-submersibles, des avions et divers autres types d’embarcations, comme des caboteurs et navires de plaisance. Souvent, plusieurs moyens se relaient après un temps de stockage transitoire dans des zones sûres. C’est un peu un retour aux vieilles méthodes plus longues et plus chères, mais les trafiquants répercutent les augmentations sur les prix à la consommation.
En aparté, s’il n’y avait pas de consommateurs — dont le nombre est toujours en hausse et c’est un problème sociétal —, il n’y aurait pas de trafic de drogue. D’un autre côté, la légalisation des drogues dites « douces » prônée par certains risque de pousser une partie des consommateurs à essayer du « plus fort » et augmentera à terme le trafic de drogues dures.
MEXIQUE
Au Mexique, qui est toujours le leader mondial dans le domaine des cartels de la drogue, le département du Trésor américain a présenté Juan Carlos Valencia González, alias « El 03 », comme le nouveau chef de l’organisation criminelle la plus puissante du pays actuellement, le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération (CJNG), à la suite de la disparition tragique de Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho » (3).
Dans les faits, il semble qu’il n’est qu’un des prétendants, l’organisation fonctionnant autour de plusieurs centres de pouvoir régionaux. Elle pourrait même choisir de ne pas nommer de chef unique trop visible. L’idée de la création d’un genre de conseil de coordination à l’image de la « coupole » de Cosa Nostra (Sicile) ou des familles italo-américaines new-yorkaises flotte peut-être dans l’air…
PÉROU
Au Pérou, Keiko Fujimori, fille de l’ancien président — condamné par la justice de son pays pour corruption et décédé en 2024 — qui a pris ses fonctions présidentielles le 28 juillet 2026, prévoit de mobiliser les forces armées pour appuyer les forces de police lors des états d’urgence décrétés à périodes régulières dans certaines provinces.
Ses promesses de campagne visent à renforcer la police et à investir dans la technologie pour lutter contre la criminalité.
Dès son premier jour de mandat, les forces armées ont annoncé les résultats d’opérations menées contre le crime organisé, incluant la neutralisation de Jhonny Curo Rojas, alias « camarade Richard », un dirigeant du mouvement narco-communiste Sentier lumineux, mais aussi le renvoi de plus de cent policiers accusés de corruption.
À noter que tous les mouvements révolutionnaires marxistes, maoïstes d’extrême gauche très présents en Amérique latine depuis le milieu du XXe siècle, ont été abandonnés à leur sort après la chute de l’empire soviétique en 1990 et l’affaiblissement de leur base arrière cubaine qui en résulte. Pour financer la « lutte », ils se sont tournés vers le trafic de drogue et ont fini par s’apercevoir que c’était plus rémunérateur — du producteur au distributeur — que la guerre idéologique. Les héritiers actuels ont encore une odeur de « Revolución » qui les rend sympathiques dans les milieux politiques et intellectuels, mais elle est dépassée par celle de la cocaïne et des drogues de synthèse qui pourrissent le capitalisme de l’intérieur. Les mouvements de contre-guérilla d’extrême droite locaux ont fait de même…
Mme Fujimori hérite d’une véritable « industrie du racket » qui a provoqué une flambée des meurtres dans tout le pays, d’une intensification de l’orpaillage illégal — plus lucratif que le trafic de cocaïne —, et politiquement d’un Congrès divisé et souvent hostile, qui a contribué à la chute de plusieurs présidents au cours de la dernière décennie, provoquant une instabilité politique préjudiciable à la bonne marche de l’État péruvien.
Elle s’inscrit dans la lignée des leaders politiques récemment élus en Amérique latine, allant de l’Argentine au Costa Rica, en passant par le Chili, l’Équateur et la Colombie, qui ont tous adopté une position ferme et militaire de la lutte contre le crime organisé. Or, ce remède a largement été employé dans le passé sans résultats probants.
Cela dit, son père avait grandement participé à l’éradication du Sentier lumineux, reconnu comme terroriste par les États-Unis et l’Union européenne. La guerre contre les successeurs de ce mouvement s’est poursuivie par la suite (4).
COLOMBIE
Le 21 juin, Aberlado de la Espriella, candidat d’extrême droite du mouvement les Défenseurs de la Patrie, a été élu président de la Colombie avec 49,66 % des voix face à Iván Cepeda, candidat de gauche du parti au pouvoir, le Pacte historique.
Il a promis une politique de sécurité intransigeante et la fin des négociations de paix avec les groupes narco-révolutionnaires, ce qui risque d’entraîner une reprise des affrontements entre les forces de sécurité et les groupes armés.
Non seulement la Colombie a longtemps été considérée comme un narco-État — en particulier du temps de Pablo Escobar —, mais elle a également fourni des bataillons de tueurs à gages et de mercenaires se vendant au plus offrant à l’étranger (5).
ÉQUATEUR (6)
Le 17 juin, deux adolescents armés ont abattu Carlos Alberto Suástegui Villanueva, chef du gang Los Águilas, l’un des plus puissants d’Équateur à l’aéroport de Guayaquil.
Cet incident a révélé de graves failles de sécurité au lendemain de la proclamation, par le président Noboa, de l’état d’urgence pour 60 jours dans 10 des 24 provinces du pays.
Le lendemain, Noboa a publié un décret réaffirmant l’existence d’un conflit armé interne, autorisant le déploiement de forces de sécurité d’États partenaires et leur accordant l’immunité.
Son gouvernement a également signé un accord de coopération en matière de sécurité frontalière avec les États-Unis quelques jours après avoir détruit, avec le soutien américain, un camp clandestin et du matériel servant à la construction d’un semi-submersible pour le trafic de drogue dans la province frontalière d’Esmeraldas.
Bien que le gouvernement ait pris des mesures d’urgence et ait reçu un soutien international pour combattre le crime organisé, la violence associée à ce dernier n’a pas diminué dans le pays, en particulier dans la province de Manabí, qui est un fief du gang Los Choneros et un carrefour majeur du trafic de drogue côtier, en particulier via les ports de Manta et de Puerto López. Le gang de Los Lobos conteste la suprématie de Los Choneros dans cette zone, provoquant des niveaux de violences qui font de nombreuses victimes civiles.
Noboa devrait s’appuyer de plus en plus sur des opérations militaires soutenues par les États-Unis, ce qui, pour le moment, n’a pas permis d’endiguer la criminalité, mais qui risque d’entraîner la dispersion de la violence dans des régions voisines.
JAMAÏQUE
En Jamaïque, entre le 9 et le 10 juin, la police a abattu onze suspects lors de plusieurs opérations à Saint-James, Sainte-Catherine, Clarendon et Kingston.
À Saint-James, les habitants ont dénoncé des homicides et affirmé que les suspects s’étaient rendus avant d’être abattus. Ces décès s’ajoutent aux plus de 110 morts recensés par l’Armed Conflict Location & Évent Data Project (ACLED) après des affrontements entre les forces de sécurité et des hommes armés, ainsi qu’à des incidents où la police a pris pour cible des civils au cours du premier semestre 2026. Cela représente une augmentation d’environ 25 % du taux de létalité des affrontements policiers par rapport à la même période en 2025.
HAÏTI (7)
La situation explosive à Haïti liée aux conflits entre gangs à Port-au-Prince n’a pas faibli en juin-juillet. Bien au contraire, de nouveaux affrontements ont éclaté à Cité Soleil.
Après le match de la Coupe du monde de la FIFA, le 13 juin, le gang Belekou aurait ouvert le feu sur un groupe célébrant la participation d’Haïti à la compétition. Ce groupe comprenait des membres du gang Wharf Jérémie. L’affrontement entre ces deux organisations criminelles aurait suivi. Il a provoqué la mort d’au moins 30 personnes et contraint l’ONG Médecins sans Frontières à suspendre temporairement ses activités à Cité Soleil.
Dans le même temps, les gangs continuent de tenter d’accroître leurs revenus et leur pouvoir de négociation par le biais d’enlèvements et de prises de cibles stratégiques.
Le 9 juin, des membres du gang Ti Bwa ont forcé la fermeture du bureau commercial d’électricité d’Haïti à Carrefour. Cette action fait suite à leur prise de contrôle du poste de transformation électrique fin mai, afin de contraindre le gouvernement à assurer un approvisionnement continu en électricité à leur communauté et permettre ainsi la diffusion des matchs de Coupe du monde de football.
Les kidnappings en échange d’une rançon sont demeurés répandus en juin, avec au moins 12 cas signalés, majoritairement à Delmas, y compris l’enlèvement du chef de cabinet du ministre de la Défense. Les enlèvements survenus entre janvier et juin 2026 ont doublé par rapport à la même période en 2025.
VENEZUELA
Le 12 juin, les États-Unis et le Venezuela ont confirmé qu’une opération conjointe menée dans l’État de Bolívar, au sud-est du pays, avait coûté la vie à Héctor Rusthenford Guerrero Flores, alias « Niño Guerrero », chef du gang Tren de Aragua (8).
Cette opération marque un revirement de la part du gouvernement vénézuélien quant à sa gestion des groupes criminels impliqués dans l’exploitation minière illégale.
L’opération témoigne de la volonté de la présidente par intérim, Delcy Rodríguez, d’offrir aux entreprises étrangères des garanties de sécurité. Cependant, il est peu probable que des opérations militaires épisodiques de faible ampleur modifient les rapports de force locaux et rétablissent l’autorité de l’État dans des zones qu’il a longtemps abandonnées.
À court terme, l’activité des groupes criminels devrait se poursuivre sans changements dans l’arc minier de l’Orénoque et pourrait même proliférer, les groupes armés cherchant à réaffirmer leur influence là où la pression sécuritaire redevient moindre.
BRÉSIL (9)
Au Brésil, la police de l’État de Roraima (nord), frontalier du Venezuela, aurait démantelé en juin une antenne du Tren de Aragua opérant au Brésil. Cette cellule se serait associée à des groupes criminels locaux pour blanchir l’argent issu de l’exploitation minière illégale, du trafic de drogue et d’autres activités illicites.
Des saisies ont également eu lieu dans l’État d’Amazonas (nord du Brésil), ainsi qu’à São Paulo, Rio de Janeiro, Minas Gerais et Paraná, dans les régions du sud du pays.
Les éléments de l’enquête suggèrent que le Tren de Aragua a collaboré avec le Comando Vermelho (CV) — le Commandement rouge —, le deuxième plus grand gang du Brésil, récemment classé comme organisation terroriste par les États-Unis.
Cette alliance marque une évolution de la stratégie du gang vénézuélien ; au lieu de chercher à s’imposer comme un groupe criminel dominant, comme il l’a fait dans d’autres pays, le Tren de Aragua semble privilégier des alliances avec des gangs locaux au Brésil pour étendre son influence et accroître ses profits.
Selon la police de Roraima, le Tren de Aragua étend ses activités au Brésil depuis 2018, tirant parti des vagues de migrants vénézuéliens arrivant dans le pays pour s’implanter sur de nouveaux territoires.
L’insécurité et la guerre contre le crime organisé vont perdurer, car ce phénomène semble indissociablement lié à ce continent. Toutes les méthodes ont été tentées dans le passé et aucune n’a donné entière satisfaction. Pour les populations locales qui sont les premières victimes, il faut bien « vivre avec » (10).
Le phénomène central qui fait le succès des criminels est la corruption généralisée du haut au bas de l’échelle sociale. Elle s’appuie sur une violence inégalée au monde, même par les groupes terroristes les plus radicaux, comme Daech qui, en fin de compte, ne font que copier les savoir-faire cruels des sicarios.
Enfin, cette criminalité latino-américaine qui entretient déjà de nombreux liens en Europe avec les mafias italiennes, albanaises, la Mocro Maffia (11), etc., ne devrait pas manquer l’appel d’air que va provoquer la régularisation « exceptionnelle » de 500 000 sans-papiers depuis avril 2026. La majorité des prétendants sont des Latino-Américains qui constituent un objectif de choix pour les cartels, d’abord pour les racketter, ensuite pour recruter les meilleurs afin qu’ils se lancent dans le business criminel. L’Espagne est déjà un carrefour européen pour tous les types de trafic, le principal étant celui de la drogue provenant du Maghreb et d’Amérique latine. Enfin, ce pays est le hub de toutes les organisations criminelles transnationales dont les dirigeants apprécient la douceur de vivre de la Costa del Sol.
1. Voir : « Le Salvador reproduit le modèle de la “bataille d’Alger ?” » du 5 décembre 2022.
2. Voir : « Inauguration de la “méga prison” salvadorienne » du 3 février 2023.
3. Voir : « Un nouveau chef pour le plus puissant cartel mexicain ? » du 17 juillet 2026.
4. Voir : « Pérou : coup porté aux successeurs du “Sentier lumineux” » du 22 novembre 2023.
5. Voir : « Tueurs à gages et mercenaires colombiens » du 16 août 2023.
6. Voir : « Évolution inquiétante du crime organisé équatorien » du 22 juillet 2025.
7. Voir : « Haïti, l’enfer se poursuit » du 13 décembre 2024.
8. Voir : « Le chef du gang vénézuélien Tren de Aragua neutralisé » du 15 juin 2026.
10. Voir : « Les violences liées au crime organisé augmentent en Amérique latine » du 5 juin 2026.
11. Voir : « Des membres de la “Mocro Maffia” condamnés » du 28 février 2024.
