La prise totale de la rive est du détroit de Bab el-Mandeb et de l'île de Permim par les rebelles houthis est non seulement une victoire militaire locale (1), mais, en plus, elle participe à la fragilisation de l'économie mondiale et, plus particulièrement, à celle de l'Europe.

En effet, le Vieux Continent est déjà rudement impacté par la guerre contre l’Iran, qui a amené la quasi-fermeture de détroit d’Ormuz, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui l’affaiblit notoirement et la guerre commerciale effrénée lancée par l’administration Trump contre à peu près tout le monde.

Le verrouillage de la mer Rouge, même s’il est théoriquement dirigé seulement contre l’Arabie saoudite, Israël et les pays qui commercent avec l’État hébreu, ce qui est assez flou… affecte aussi le transport maritime entre l’Extrême-Orient et l’Europe (les États-Unis commercent directement avec l’Orient via l’océan Pacifique et n’ont plus vraiment d’intérêts économiques — en dehors de la vente d’armes — au Moyen-Orient).

Il est beaucoup question des flux d’hydrocarbures vers l’Europe, mais il y a aussi toutes les marchandises qui proviennent d’Extrême-Orient, en particulier de Chine, du Japon et de Corée du Sud, qui vont rencontrer des difficultés de transport. Un quart du commerce mondial de conteneurs passe par ce détroit.

En effet, les prix des compagnies d’assurances maritimes — qui ne font aucune confiance aux Houthis — sont devenus si élevés que les transporteurs reprennent la route du Cap de Bonne-Espérance — ce qui accroit les distances, les délais et les prix.

Les seuls à être épargnés dans la catastrophe économique mondiale qui se dessine et qui paraît inéluctable sont les États-Unis qui tirent un grand intérêt économique et géostratégique de toutes ces crises dont ils ont provoqué directement ou indirectement une partie… Chez eux, l’augmentation à la pompe des carburants n’a rien à voir avec ce qui se passe sur le Vieux Continent, car les États-Unis sont autosuffisants et souhaitaient uniquement ne pas entamer leurs réserves stratégiques. Maintenant qu’ils ont conclu un accord « historique » avec le Venezuela, ils ne se font plus de souci pour leurs ressources, même si le pétrole extralourd vénézuélien est difficile à être exploité.

En réalité, les crises actuelles ont surtout fragilisé leur concurrent européen dans son ensemble (Russie, y comprise) sans atteindre significativement l’adversaire désigné des États-Unis : la Chine.

La partie qui se jouera dans les années à venir se passera dans l’Arctique, mais c’est une autre histoire.

Pour assécher un peu plus le flux pétrolier qui approvisionne l’Europe, l’oléoduc saoudien Est-Ouest qui permettait d’exporter du pétrole via le canal de Suez sans passer par un des détroits contestés est fermé à la suite d’attaques de drones provenant vraisemblablement d’Irak où des milices chiites proches de Téhéran les auraient mis en œuvre, logiquement en coordination avec les Houthis et l’Iran. Cet oléoduc acheminait environ quatre millions de barils par jour vers le port de Yanbu (Médine), qui donne sur la mer Rouge. À noter qu’il approvisionnait aussi l’Asie via le détroit de Bab el-Mandeb…

Les réparations pourraient prendre cinq à six semaines s’il n’y a pas de nouvelles frappes, ce qui est loin d’être garanti.

À noter que cette attaque caractérisée du territoire saoudien n’a pas fait réagir les deux autres signataires du Pacte de défense conjoint de la Mecque (2) signé ce mois-ci entre Riyad, Ankara et Islamabad. Dès l’origine, il semblait que ni la Turquie ni le Pakistan ne souhaitaient ferrailler avec l’Iran.

RETOUR SUR LES COMBATS AU YÉMEN

Bien qu’à l’intérieur des terres, à Marib et Al-Jawf, les forces légalistes yéménites tentent toujours de garder l’initiative avec le soutien aérien saoudien, les défenses de la plaine côtière, entre les montagnes de Taïz et la mer, se sont effondrées en quelques jours. Hays, Al-Khawkhah, Mawza, Al-Waziyah, le camp de Khalid ibn al-Walid et Mocha sont tombés. Aujourd’hui, les Houthis contrôlent toute la côte de la mer Rouge et les îles de Perim, en plus de l’archipel de Hanich.

Mocha se trouve à environ 80 km de Bab el-Mandeb. Celui qui tient le port, l’aéroport et la rive jusqu’au sud exerce un pouvoir d’interdiction sur le détroit.

Les Forces de résistance nationale, de Tareq Saleh, formaient une ligne de front tactique sur la côte. Mocha était leur base depuis 2017. Neveu de l’ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh, assassiné en 2017 alors qu’il tentait de fuir Sanaa après avoir rompu avec les Houthis, il commandait cette importante milice héritière de la Garde républicaine et de la Sécurité centrale bâtie avec le soutien émirati à partir de 2018, théoriquement forte de 32 000 hommes répartis entre dix brigades.

Mais ces miliciens ont été saturés par les drones tactiques, les roquettes et les munitions guidées utilisés par les Houthis, qui ne sont pas plus que des « guerriers en sandales ».

Fuyant la ville le 10 septembre, ils ont dû abandonner de nombreux matériels, dont des véhicules blindés MRAP (Mine Resistant Ambush Protected) flambant neuf.

Les Brigades des géants, elles aussi formées par les Émirats arabes unis de 2016 à 2019, comptaient environ 22 000 combattants répartis dans douze brigades, avec artillerie et blindés, et réputées bien payées par l’Arabie saoudite depuis le retrait des forces spéciales émiraties de la zone au début de l’année alors qu’elles étaient engagées aux côtés de Riyad au sein de la coalition internationale. En réalité, elles avaient développé leurs propres réseaux d’influence et soutenu notamment l’ancien Conseil de transition du Sud basé à Aden, favorable à l’indépendance de l’ancien Yémen du Sud. C’est Riyad qui les a obligées à partir à la suite d’affrontements entre les forces soutenues par chaque puissance dans le Sud.

Bien qu’ayant tenté de manœuvrer vers Taïz au début de l’offensive des Houthis, les Brigades des géants ont fini par revenir sur leurs positions dans la région d’Aden.

Enfin, l’armée légaliste yéménite, morcelée à travers les sept régions militaires, n’a rien pu faire. Elle doit maintenant se réorganiser sous la couverture aérienne de l’Arabie saoudite.

Le contrôle préalable des Houthis sur la partie nord de la côte de la mer Rouge yéménite, en particulier sur le port d’Hodeidah, leur avait permis d’attaquer d’abord le transport maritime lié à Israël et aux États-Unis, puis, récemment, des navires liés à l’Arabie saoudite.

Ce contrôle avait commencé à peser sur l’économie mondiale bien avant la guerre américaine contre l’Iran et la transformation du détroit d’Ormuz en une arme destinée à étrangler le commerce international.

Cela avait conduit les États-Unis, le Royaume-Uni et Israël à mener des frappes aériennes avec le succès que l’on connaît…

Cependant, les dernières conquêtes des Houthis leur facilitent la tâche, raccourcissant les distances de tir pour leurs missiles et drones sol-mer.

S’ils le veulent, ils peuvent aussi partir à l’abordage de navires ou mouiller des mines marines pour restreindre davantage le transport maritime. Ils ont donc les atouts en main. À noter que le président Donald Trump a refusé, pour l’instant, d’intervenir alors que Mohamed ben Salmane lui en avait fait la demande pressante.

Pour parvenir à une fin du conflit, les Houthis exigent que l’Arabie saoudite accepte leurs conditions :

– le financement par Riyad des salaires du secteur public ;

– l’accès aux revenus des réserves de pétrole et de gaz du Yémen ;

– la levée des restrictions sur les vols et le transit vers les ports qu’ils contrôlent.

L’affaire est loin d’être terminée. Les Houthis, dirigés par un chef charismatique, Abdel-Malek al-Houthi, ont consolidé pendant des décennies leur pouvoir dans le nord-ouest du Yémen. Le relief montagneux est favorable à la défense. Pour cela, ils ont construit — comme l’Iran, le Hezbollah et la Corée du Nord — des infrastructures militaires enterrées qui les mettent à l’abri des bombardements adverses.

Cet état de fait, ajouté au soutien iranien, à une expérience ancestrale de la guerre et à une volonté de vaincre explique pourquoi ils ont pu tenir tête à la coalition menée par l’Arabie saoudite. Ce pays a bien une aviation moderne, mais pas de troupes au sol significatives.

Cependant, en s’aventurant loin de leur fief, les Houthis sont entrés dans des zones plus difficiles à défendre et, surtout, leurs lignes logistiques se sont considérablement allongées et peuvent être plus menacées à des frappes aériennes. Ayant éparpillé leurs forces, les Houthis peuvent être l’objet, à terme, de contre-attaques adverses.

Encore faudrait-il que les forces gouvernementales yéménites se réorganisent et, surtout, agissent unies — ce qui n’a pas été le cas jusque-là. Il semble que cela devrait prendre un « certain temps ».