Le 7 août, la Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan ont signé un pacte de défense mutuelle, s'appuyant sur un accord de même type conclu entre Riyad et Islamabad en 2025.
Cependant, le « Pacte de défense conjoint de la Mecque » soulève de nombreuses interrogations, tant la dynamique est changeante au Moyen-Orient.
Les signataires ont cherché à présenter un message de puissance et d’unité face aux menaces régionales, mais ils sont restés prudents quant à ses applications réelles. Ainsi, aucune n’est désignée formellement.
Selon Harlan K. Ullman, président du cabinet de conseil américain Killowen Group, une attaque contre l’un des membres devrait être considérée théoriquement comme une attaque contre tous. Mais ce « devrait être » est ambigu parce qu’il ne signifie pas « obligatoirement ».
ET LES MENACES SONT DÉJÀ LÀ
Le Pakistan est engagé dans un conflit frontalier avec l’Afghanistan depuis février, et il a échangé des tirs pendant plusieurs jours avec son rival nucléaire indien en mai 2025.
L’Arabie saoudite a subi plusieurs attaques de l’Iran et de ses alliés (milices chiites irakiennes, Houthis yéménites) depuis que les États-Unis ont relancé la guerre contre Téhéran en février.
Enfin, la Turquie s’est opposée à des groupes armés kurdes à l’intérieur et à l’extérieur du pays pendant des dizaines d’années. Ses relations avec Israël sont aujourd’hui exécrables, Ankara se faisant le premier porte-parole de la cause palestinienne.
Toutefois, il n’est pas très clair comment le Pacte de défense conjoint de la Mecque pourrait entraîner les trois signataires dans l’un des conflits cités plus tôt. Il semble que c’est surtout un groupe d’influence qui se positionne face à l’Iran, mais aussi face à Israël.
DÉPLACEMENT DE LA DYNAMIQUE RÉGIONALE
Le Moyen-Orient a été le théâtre de profonds changements ces dernières années, en particulier depuis l’assaut terroriste du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et le conflit qui a éclaté à Gaza et au Liban par la suite.
Par ailleurs, des décennies de menaces entre l’Iran et Israël ont abouti au déclenchement d’une guerre régionale en 2024 qui, même si elle est temporairement sur la touche « pause », n’a de toute façon pas pris fin.
L’implication directe des Américains emmenés par l’administration Trump a été l’aboutissement, mais pas la solution.
Dans les faits, les Israéliens et les Américains étaient convaincus qu’ils pourraient renverser le régime des mollahs, tout comme ils l’ont fait pour ceux de Kadhafi, de Saddam Hussein et de Bachar el-Assad. L’énorme erreur stratégique a été de penser que le régime iranien tenait — comme les autres dictatures abattues — sur un seul homme (le guide suprême de la Révolution) et sur son entourage direct. L’expérience des talibans n’avait visiblement pas servi…
Ils semblent même poursuivre dans l’erreur d’analyse en estimant que le Corps de gardiens de la révolution islamique (CGRI, les pasdarans) a pris le pouvoir. C’est ignorer qu’il le détenait depuis très longtemps, le clergé n’étant qu’une façade présentée au peuple et à l’étranger — avec une petite touche de « conservateurs » et « libéraux » qui était aussi une illusion savamment entretenue (1). Le subterfuge a si bien réussi que les stratèges américains (et israéliens) ont présenté l’ex-président Mahmoud Ahmadinejad comme une opportunité — même si sa résidence a été bombardée et que l’on ne sait pas aujourd’hui s’il est mort, vivant ou en détention. Il faut dire que le battage que les Américains ont fait autour de son nom n’a pas dû être apprécié par les pasdarans.
Aujourd’hui, beaucoup d’États du Proche-Orient semblent mettre derrière eux leurs divergences passées pour faire preuve de pragmatisme, ce qui parait être la meilleure voie à suivre face aux menaces mutuelles.
La Turquie et l’Arabie saoudite en sont de bons exemples. L’assassinat, puis la disparition en 2018 du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat général de son pays à Istanbul, ont conduit à une profonde fracture entre les deux États qui a duré des années.
Mais en 2022, Riyad et Ankara ont mis de côté leurs différends et amours propres — chose fondamentale au Proche et Moyen-Orient —, la première capitale poursuivant une stratégie de désescalade et la seconde cherchant à relancer son économie.
Depuis lors, Israël et l’Iran ont exercé une pression exponentielle sur le Moyen-Orient, poursuivant des buts totalement antagonistes et déstabilisants pour la région.
C’est cette pression et la politique erratique du président Donald Trump qui ont contribué à pousser les trois pays à conclure cet accord.
CHACUN APPORTE SES ATOUTS
Le Pakistan, seule nation à majorité musulmane possédant l’arme atomique, apporte son expérience dans le domaine. Il n’est toutefois pas encore question de partager quoi que ce soit à ce sujet. D’un autre côté, l’armée pakistanaise est la plus expérimentée dans le domaine de la guerre de haute intensité, ayant dû se frotter à ses voisins chinois et indien, même brièvement.
Elle a aussi l’expérience de la guerre asymétrique avec l’Afghanistan, qui a débuté avec l’invasion soviétique de 1979… La coopération avec l’Arabie saoudite est aussi très ancienne, car ce sont des troupes pakistanaises qui ont assuré au sol la sécurité du royaume durant des décennies.
La Turquie, membre de l’OTAN, apporte une industrie de défense très performante avec en point d’orgue la technologie de drones qui a révolutionné la guerre moderne depuis la Syrie, puis la guerre arméno-azérie. Chose amusante, cette technologie a d’abord été importée d’Israël en Turquie dans les années 1990 lorsque les relations étaient au beau fixe. La Turquie voulait à l’époque contrôler sa frontière avec la Syrie et l’Irak pour combattre les infiltrations du PKK dans le pays. Ankara a ensuite été en pointe dans ce domaine, les autres pays développés semblant découvrir — à contrecœur — le fil à couper le beurre. Par exemple, le porte-aéronef turc TCG Anadolu L400 est une plateforme pour drones — peut-être même pour quelques hélicoptères et l’hypothétique version navalisée du TAI Hürjetu — et, si Washington le veut bien, à terme, pour des F-35. Un exemple inspirant pour les concepteurs actuels de la « guerre de retard ».
Comme évoqué précédemment, cette nécessité de nouvelles alliances militaires a été amplifiée par la question sur la fiabilité des États-Unis en cas de crise. Question qui passionne le monde politico-médiatique, mais dont la réponse est simple pour ceux qui connaissent un peu l’Histoire : les États-Unis s’engagent seulement quand leurs intérêts sont directement menacés et se retirent dès que le prix devient trop élevé sur le plan de la politique intérieure (Vietnam, Irak, Afghanistan).
L’Arabie saoudite et la Turquie considèrent depuis longtemps les États-Unis comme un partenaire clé en matière de sécurité, mais la politique étrangère de l’administration Trump devient de plus en plus erratique. En réalité, le président américain dit tout haut ce que pensaient ses prédécesseurs, mais les interlocuteurs étrangers semblent stupéfaits. Seule leur inculture historique devrait être la source de leurs étonnements !
Les analystes soulignent également qu’Israël semble être la priorité absolue des États-Unis en matière de politique étrangère au Moyen-Orient, ce qui soulève des préoccupations quant à leur volonté de défendre d’autres alliés. Là aussi, il y a longtemps que cette maxime est gravée dans le marbre, les accords de Camp David ayant été l’exception qui confirme la règle. D’ailleurs, ils ont disparu dans la tourmente.
En pratique, il ne s’agit que d’une mise à niveau du pacte bilatéral entre l’Arabie saoudite et le Pakistan signé en 2025, mais élargi pour inclure Ankara. Les termes prévoient le partage de renseignements, une formation combinée et les projets conjoints défense-industrie.
L’alliance saoudo-pakistanaise date depuis longtemps, mais elle a toujours été très volatile. En 2015, Riyad s’attendait à ce qu’Islamabad envoie des troupes pour combattre les Houthis au Yémen, mais le parlement pakistanais a voté pour la neutralité. Cette décision a profondément irrité Riyad, entraînant un gel diplomatique et la suspension temporaire des facilités de crédit ainsi que des approvisionnements en pétrole subventionnés. Le temps a passé…
Rien n’interdit que le Pacte de défense conjoint de la Mecque puisse s’étendre à d’autres États. Selon le ministre des Affaires étrangères turques, Hakan Fidan, l’Égypte serait en tête de liste. Certains observateurs imaginent que, dans l’avenir, il pourrait intéresser le Qatar, la Syrie et les Émirats arabes unis.
Israël voit d’un très mauvais œil cette affaire, car cela replace les pays à majorité sunnite dans une position d’influence qui ne lui est pas favorable à terme. On peut penser que la claque infligée à Washington sur l’accord de Gaza n’est pas étrangère à cette irritation.
La nature compliquée des relations au Moyen-Orient met en évidence les problèmes inhérents à tout récit sur l’émergence d’un nouvel ordre régional, les alliances changeant en permanence.
La véritable évaluation de cette alliance pourra être faite quand elle sera vraiment mise à l’épreuve. Israël et l’Iran ont montré qu’ils étaient prêts à aller jusqu’à la guerre. L’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan sont-ils prêts à la faire les uns pour les autres ?
Dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui, un scénario pourrait les obliger à prendre une telle décision qui permettra de savoir si un troisième axe régional est vraiment en train d’émerger.
