En Amérique latine, le président salvadorien Nayib Bukele sert d'exemple pour la lutte contre le crime organisé qu'il mène depuis son arrivée au pouvoir en 2019 (1).

Ses méthodes extrêmement fermes lui ont valu l’opprobre de nombreux commentateurs, mais le résultat est là. Selon le département d’État américain, l’insécurité au Salvador a considérablement diminué, ce qui a conduit ce pays à être classé au même niveau de la Suisse et même devant tous les autres pays européens.

Selon le site InSight Crime, un des éléments de son succès a été la construction de ce qui a été appelé une « mégaprison », qui est devenue un modèle pour les dirigeants régionaux désireux d’afficher une politique de fermeté face à la criminalité. Pourtant, bien qu’ils aient officiellement annoncé cette stratégie, aucun n’a obtenu les mêmes résultats.

Dans les faits, la plupart des établissements envisagés — bien que présentés aussi comme des mégaprisons — sont de taille beaucoup plus modeste.

Au Salvador, le Centre de confinement du terrorisme (CECOT) a été inauguré en 2023. Des dirigeants de toute l’Amérique latine ont tenté de faire la même chose, espérant reproduire son succès dans la répression des gangs.

En effet, le CECOT constitue l’un des piliers de la politique « main de fer » (« mano dura ») que Bukele mène au Salvador contre le crime organisé. Situé à Tecoluca à environ 70 kilomètres à l’est de San Salvador, l’établissement dispose d’une capacité d’accueil de 40 000 détenus.

L’établissement pénitentiaire a ouvert ses portes en février 2023, construit en seulement sept mois, après une grande campagne promotionnelle. Celle-ci comprenait des vidéos spectaculaires montrant des détenus tatoués et torse nu se précipitant dans des cellules gigantesques (80 places) au confort spartiate, des gardes lourdement armés patrouillant entre des rangées d’hommes assis serrés, la tête basse, et des vues aériennes du vaste complexe pénitentiaire. Tout cela a été mis en scène et diffusé largement par le gouvernement Bukele sur les réseaux sociaux.

Entre le CECOT et d’autres établissements, le gouvernement de Bukele a incarcéré près de 2 % de la population nationale. Mais selon ses déclarations, il a libéré 98 % des Salvadoriens du régime de terreur que les gangs faisaient régner.

La répression menée par Bukele a débuté en mars 2022 après un massacre perpétré par des gangs ayant fait 86 morts.

En réponse, il a instauré l’état d’urgence, suspendant de nombreux droits constitutionnels et assouplissant les règles relatives aux arrestations au nom de la lutte contre le crime organisé.

Cet état d’urgence, reconduit depuis lors, mois après mois, a conduit à l’arrestation de dizaines de milliers de membres présumés de gangs et de leurs complices, tout en suscitant de nombreuses accusations de violations des droits humains, allant des arrestations arbitraires à la torture.

Mais les efforts acharnés de Bukele ont permis d’affaiblir les redoutables gangs Mara Salvatrucha (MS-13) et Barrio 18, qui terrorisaient le Salvador, mais aussi d’autres pays d’Amérique latine où ses membres étaient embauchés comme tueurs à gages. Les gouvernants précédents avaient échoué à imposer l’autorité de l’État pendant des décennies.

Des dirigeants de toute l’Amérique latine tentent d’imiter la recette, notamment en construisant leurs propres « mégaprisons ».

Durant son mandat de présidente du Honduras, Xiomara Castro a annoncé un projet d’établissement pénitentiaire capable d’accueillir 20 000 détenus.

Rodrigo Chaves au Costa Rica et Dina Boluarte au Pérou ont annoncé des projets similaires lorsqu’ils étaient au pouvoir, tandis que sous les mandats de Daniel Noboa en Équateur, José Raúl Mulino au Panama et Bernardo Arévalo au Guatemala, la construction de tels établissements a commencé.

Le président colombien nouvellement élu, Abelardo de la Espriella, a déclaré durant sa campagne qu’il prévoyait de construire dix nouvelles mégaprisons au cours de son mandat.

Toutefois, bon nombre de ces initiatives relèvent davantage de la communication politique que de véritables changements de fond en matière de politique publique.

Ainsi, depuis l’ouverture de CECOT en 2023, il y a eu seize projets de mégaprisons proposés dans dix pays d’Amérique latine. Seuls deux sont en fonction.

Plusieurs de ces projets de prison n’ont pas dépassé le stade de la proposition ou ont été interrompus au début des travaux.

Le projet de construction d’une prison sur les îles du Cygne (Swan Islands), au Honduras, a été abandonné pour des raisons environnementales.

Le projet de création d’un centre de détention pouvant accueillir 30 000 prisonniers à Ananea (dans la région de Puno au Pérou) n’a jamais obtenu l’autorisation nécessaire.

Si d’autres projets au Panama, en Équateur et au Pérou ont été approuvés, leur construction n’a pas encore débuté.

Le président équatorien Daniel Noboa s’est fait le fervent défenseur de la politique de la « main de fer » en déclarant une guerre interne contre les groupes criminels du pays en janvier 2024, après une flambée de violence due aux gangs en raison de l’augmentation des flux de cocaïne.

Depuis, il a proposé la construction de plusieurs prisons. « Pour tous les admirateurs de Bukele, cette prison sera exactement la même », a-t-il déclaré en dévoilant ses projets pénitentiaires. L’une d’entre elles est déjà opérationnelle : le centre de détention Santa Elena no 1, également surnommé « El Encuentro » (« La rencontre »), situé dans la province de Santa Elena, dans l’ouest de l’Équateur. Elle n’accueille pour le moment que 800 détenus.

Un autre établissement, destiné à accueillir 15 000 détenus, a été annoncé en novembre 2025, bien qu’aucun détail supplémentaire n’ait encore été communiqué.

Le Centre de réinsertion sociale de Minga Guazú, situé dans le département de l’Alto Paraná au Paraguay, est l’autre mégaprison opérationnelle de la région, mais il est beaucoup plus petit que le CECOT au Salvador.

Conçue pour accueillir un peu plus de 1 300 détenus de haute sécurité, la prison a commencé à recevoir des transferts massifs de prisonniers en août 2025.

Rosario, la troisième ville d’Argentine, est devenue ces dernières années un épicentre du trafic de drogue et de la violence dans le pays. À moins de 16 kilomètres de là, la construction du Centre de détention pour détenus à haut risque (Centro de Reclusión para Internos d’Alto Perfil dit CERIAP) — surnommé « l’Enfer » (« El Infierno ») — est en cours.

Toutefois, maximiser la capacité carcérale ne constitue pas une recette miracle. L’Histoire a démontré que l’incarcération massive n’est pas une politique toujours efficace de lutte contre la criminalité.

Les prisons — particulièrement latino-américaines — en sous-effectif et sous-financées sont des foyers de violence. Les détenus s’organisent en groupes pour se protéger et entrent en concurrence pour le contrôle de territoires et d’activités illicites au sein même des établissements.

C’est au cœur de prisons surpeuplées que se sont formés bon nombre des groupes criminels les plus puissants de la région. Parmi ceux-ci figure le Tren de Aragua, né dans la prison vénézuélienne de Tocorón et qui est devenu en quelques années le véritable épouvantail du crime organisé régional.

Les plus grands groupes criminels brésiliens (le Premier Commandement de la Capitale ou PCC et le Commandement Rouge ou « Comando Vermelho ») ainsi que les Choneros, les Lobos et les Tiguerones en Équateur sont nés en prison.

Au Salvador également, les prisons servaient de facto de repaires aux gangs. Leur origine carcérale n’a guère freiné l’expansion de ces groupes ; la plupart ont fini par contrôler les prisons qu’ils occupaient, les transformant en lieux de coordination de leurs activités criminelles, en viviers de recrutement et en tremplins pour étendre leur emprise à l’extérieur.

Le problème est que les gardiens sous-payés et surtout vulnérables ne pouvaient intervenir, subissant le joug du « plata o plomo » (argent ou plomb) pour eux et leurs familles.

Le plus ahurissant est que les criminels notoires se trouvaient plus en sécurité dans leur quartier carcéral autoprotégé qu’à l’extérieur. Le seul risque était les émeutes qui avaient lieu de temps en temps entre gags pour conquérir une rangée de cellules supplémentaires.

Le CECOT fait figure d’exception en raison de l’accent mis sur les conditions de détention extrêmement restrictives. Les détenus n’ont aucun contact avec leur famille ou le monde extérieur et sont confinés dans des cellules de 80 places dépourvues de fenêtres. La plupart se voient refuser l’accès à un avocat et sont placés à l’isolement au moindre écart de conduite présumé. Plus grave pour eux, les détenus sont mélangés de manière à ce qu’aucun gang ne prenne le contrôle d’une partie de la prison. Cela nuit à la sécurité individuelle, les règlements de comptes ayant lieu à l’occasion.

De plus, des cas de sévices physiques et psychologiques ont également été signalés.

Lors de procès de masse impliquant des centaines de prisonniers simultanément, des peines collectives se chiffrant en centaines, voire en milliers d’années, ont été prononcées.

Si ce régime draconien a permis de neutraliser les gangs au Salvador, l’opposition politique et les contraintes financières empêchent d’autres pays de reproduire ce modèle.

Qui plus est, les mégaprisons s’attaquent aux symptômes du crime organisé plutôt qu’à ses causes profondes. Au Panama, la pauvreté alimente la croissance des gangs. Au Costa Rica, les trafiquants de drogue ont profité de la vulnérabilité des infrastructures portuaires pour s’établir. Au Guatemala, une corruption endémique compromet les efforts de sécurité, favorisant ainsi l’essor des gangs.

La hausse de la production et du trafic de cocaïne en provenance de la Colombie et du Pérou, transitant par l’Équateur, continue d’alimenter la concurrence criminelle et l’expansion des réseaux dans ces pays ainsi que dans l’ensemble de la région.

Selon InSight Crime, les mégaprisons ne constituent, au mieux, qu’une réponse partielle à ces problèmes ancrés dans des conditions sociales, politiques et économiques plus profondes. Elles permettent tout de même une chose : mettre des malfaiteurs hors d’état de nuire à l’extérieur le temps de leur incarcération. Et au Salvador comme aux États-Unis, ce temps peut être très long…