Le plus grand problème de l'Afrique du Sud post-apartheid est le crime organisé. Selon divers classements mondiaux, elle occupe la cinquième place des pays les plus dangereux de la planète et la première place pour le continent africain, même devant le Nigeria, qui fait face à un conflit interne où des groupes criminels sont directement impliqués (le Nigeria se classe néanmoins second sur le continent africain).
En février, le président Ramaphosa avait affirmé que le crime organisé représentait la plus grande menace pour la démocratie sud-africaine.
Globalement, il a entièrement raison pour le monde entier, bien que cette menace soit en partie occultée aux opinions publiques.
En effet, le crime organisé gangrène tous les pays s’appuyant sur la corruption du haut au bas de l’échelle sociale, la violence et une puissance financière gigantesque générée par tous les trafics imaginables dont les plus connus sont ceux des drogues, des armes, des métaux précieux, des êtres humains, des espèces protégées et du racket.
Le crime organisé ne cherche pas à prendre officiellement le pouvoir politique, mais à suffisamment le pénétrer pour mener ses activités sans trop d’interférences. Comme des sangsues, il se greffe à la société pour en tirer encore plus de richesses.
Dernière caractéristique — et pas des moindres —, il a une capacité d’adaptation qui lui permet de devancer les évolutions sociétales, en ayant toujours un « coup d’avance ». Par exemple, il a prévu les mesures pour préserver la planète, décelant ainsi les bénéfices colossaux que le développement des énergies renouvelables allait engendrer. Quant au crime en ligne, il est présent partout…
Les grands chefs se font rarement prendre. Ils délèguent les activités de terrain les plus risquées à une soldatesque nombreuse et facilement recrutée dans les milieux déshérités.
Le plus grand danger pour le crime organisé, ce sont les guerres internes qui éclatent régulièrement pour la conquête ou la défense de « territoires » (notion sacrée pour les groupes criminels) ou pour des questions de préséance.
Enfin, pour mémoire, un groupe criminel ne peut être qualifié de « mafia » que s’il a des règles internes et une tradition qui oblige les postulants à une initiation avant d’être officiellement admis. La majorité de la criminalité du continent africain, à l’exception de quelques groupes nigérians, ne correspond pas à ces caractéristiques.
En Afrique du Sud, c’est endémique malgré les efforts déployés par les gouvernants successifs pour tenter de l’endiguer.
Cette année, elle est sous le choc d’une recrudescence des tueries de masse, illustrée par les drames survenus le 27 septembre 2026. En effet, des tireurs ont abattu 17 personnes (et blessé 15 autres) dans un bar de la township de Wedela, située à environ 80 km de Johannesburg, à Carletonville, ainsi que 10 autres (et 11 blessés) à Somerset West (Le Cap).
Le premier massacre aurait impliqué des gangs qui emploient des mineurs illégaux, surnommés localement « zama zamas » (en zoulou : « tenter sa chance »), travaillant dans des puits d’extraction récoltant or et pierres précieuses.
Lors de la tuerie de Somerset West, des hommes armés ont ouvert le feu vers deux heures du matin dans un établissement où des clients consommaient de l’alcool. Selon la police, ce serait « une possible rivalité commerciale » avec un gang qui « protège l’établissement », des clients ayant acheté de l’alcool à moindre coût ailleurs avant de venir le consommer sur place.
Les enquêtes se poursuivent et les policiers estiment que ces tragédies sont liées à des guerres de territoires et à des représailles entre réseaux criminels.
Les réseaux de racket se sont étendus de manière violente à travers toute l’Afrique du Sud, ciblant plus particulièrement les domaines de la construction et de la gestion de l’eau. Aucun projet de construction d’infrastructures essentielles ne peut démarrer sans avoir obtenu la « protection » d’un gang local.
Il est important de noter que, en raison d’un manque de confiance de la population envers l’autorité étatique, le secteur de la sécurité privée a connu une croissance significative, atteignant un ratio de quatre agents privés pour un policier d’État. Problème : une partie de ces sociétés est gangrénée et pratique de façon quasi légale le racket…
Parallèlement à ces tueries, une forte augmentation des féminicides a déclenché des manifestations nationales, notamment après la découverte des corps de plusieurs femmes à Ekurhuleni, exerçant une pression intense sur le gouvernement pour qu’il assume ses responsabilités.
Des réseaux criminels utiliseraient parfois des véhicules de police pour transporter des marchandises illicites, dont des pierres précieuses ou de l’or.
Face à cette déliquescence des forces de police, comme en Amérique latine, le gouvernement sud-africain a déployé la Force de défense nationale sud-africaine (SANDF) pour renforcer la sécurité dans les zones les plus touchées par les activités du crime organisé.
Par ailleurs, mais le résultat se fera sentir à plus long terme, Pretoria a entrepris d’améliorer ses structures nationales de renseignement, a déployé des forces pluridisciplinaires et s’est engagée à recruter plus de 5 500 nouveaux policiers.
Cependant, les opérations interservices aboutissaient souvent à des arrestations des exécutants tout en épargnant totalement les chefs, les financiers et les chaînes d’approvisionnement illicites. En Afrique du Sud, la violence est alimentée par un vaste écosystème d’organisations criminelles rivales, allant des guerres de gangs et de l’exploitation minière illégale au racket, à l’extorsion et aux violences liées au secteur des transports.
Alors que les élections locales sont prévues pour novembre 2026, la vague de criminalité qui s’accélère et la capacité de l’État d’y répondre sont devenues les enjeux majeurs qui façonnent le paysage politique.
Ainsi, le président Cyril Ramaphosa a déclaré : « C’est le niveau de criminalité que nous devons faire baisser, et nos forces de sécurité vont désormais tout mettre en œuvre pour y parvenir. »
Julian Rademeyer, conseiller principal de l’ONG internationale Global Initiative Against Transnational Organised Crime (GI-TOC), basée à Genève, a déclaré au média sud-africain Daily Maverick que les tueries de ce week-end représentaient une recrudescence inquiétante des fusillades de masse liées au crime organisé : « Nous avons enregistré 41 tueries de masse en Afrique du Sud depuis le début de l’année, ce qui représente environ 196 personnes tuées. Nous pensons qu’il s’agit d’une sous-estimation, car certains incidents ne sont pas signalés… »
LES GROUPES CRIMINELS EN AFRIQUE DU SUD
Les groupes criminels actifs dans le pays peuvent être approximativement classés en quatre catégories :
— les syndicats « Zama Zama » : des réseaux qui contrôlent les activités d’extraction d’or, de charbon et de diamants employant des migrants en situation irrégulière. Ils sont souvent en conflit entre factions rivales ainsi qu’avec des gangs locaux ;
— le gang des « Numbers » : organisation carcérale fondée à la fin du XIXe siècle et qui exerce un contrôle étendu au sein des établissements pénitentiaires sud-africains tout en conservant une influence sur les gangs de rue (comme au Brésil). Il se divise en trois factions : les « 26 » (axés sur l’argent, les jeux de hasard et la contrebande) ; les « 27 » (chargés de faire respecter les règles intérieures) ; et les « 28 » (la branche « militaire » connue pour sa violence) ;
— les organisations criminelles transnationales (OCT) : incluant des groupes originaires du Nigeria, de Chine, du Zimbabwe, du Mozambique et d’Europe. Elles gèrent des trafics divers (drogues, armes à feu, espèces protégées et êtres humains), des fraudes financières commises par voie numérique ainsi que le racket ;
— des gangs à caractère occulte : dans des régions telles que l’État libre (Free State) et la province du Cap, des groupes de jeunes marginalisés mêlent des éléments occidentaux de culte satanique à des pratiques rituelles et à des meurtres liés au « muthi », une médecine traditionnelle d’Afrique australe principalement issue de la culture zoulou.
