Le président Vladimir Poutine a toujours vu loin dans l’avenir. Depuis des années, il a considéré que l’Arctique était géostratégiquement vital pour la Russie en raison de l’accroissement considérable de son intérêt politico-économique dû à la fonte des glaces. À savoir que cela doit permettre d’intensifier le trafic maritime russe — et plus secondairement chinois — via la route du Nord (1) qui, pour le moment, ne peut être menacée par personne. Il convient aussi de souligner les nouvelles possibilités d’exploitation des fonds marins que cela laisse présager, en particulier dans le domaine des terres rares, qui seront indispensables dans l’industrie du futur.

Ce n’est pas l’invasion de l’Ukraine de février 2022 qui lui a fait oublier cet objectif.

Pour ce faire, il réorganise depuis 2023 son dispositif militaire sur zone (2) et a lancé d’importantes manœuvres pour s’assurer de sa fiabilité (3).

La guerre en Ukraine lui interdit pour l’instant de donner toute la mesure à ses ambitions, même si les bases terrestres sont en construction dans le nord-ouest du pays pour y accueillir des troupes lorsque celles-ci ne seront plus monopolisées sur le front ukrainien.

Le renforcement le plus important concerne la frontière finlandaise : les effectifs des forces terrestres russes devraient y passer d’environ 20 000 à 80 000 hommes. Des activités similaires sont également observées le long de la frontière norvégienne, dans les pays baltes et dans l’oblast de Kaliningrad.

En république de Carélie (au nord-ouest de la Russie), qui était auparavant un « désert militaire » en matière de forces terrestres, Moscou établit une toute nouvelle base militaire pouvant accueillir 4 000 à 6 000 soldats avec une possibilité d’extension jusqu’à environ 15 000 hommes. Des dizaines de bâtiments sont en construction, dont des casernes à plusieurs étages.

Le renseignement militaire suédois (Military Intelligence and Security Service, MUST) estime à 1,5 million d’hommes l’effectif total des forces armées russes.

Les médias scandinaves précisent que la remilitarisation russe du Nord-Ouest s’accompagnera d’une restructuration des forces armées en grandes divisions comptant jusqu’à environ 10 000 militaires.

Ce redéploiement permettrait de parer à ce que Moscou considère désormais comme une nouvelle « menace de l’OTAN » à cause de l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’Alliance, mais aussi en raison des propos du président Trump sur le Groenland, qui visent aussi à accroître l’influence américaine en Arctique.

RENFORCEMENT DES BASES AÉRIENNES

Mais, depuis le début de la guerre en Ukraine, la Russie a également pris la mesure de la vulnérabilité de ses bases, même les plus profondément enfouies dans son territoire.

Ainsi, le 1er juin 2025, le Service de sécurité d’Ukraine (SBU) a mené une opération coordonnée de drones (4) amenés clandestinement en Russie, baptisée « Toile d’araignée ». Elle a ciblé quatre bases aériennes militaires dans les régions d’Irkoutsk, Mourmansk, Riazan et Ivanovo. Selon l’état-major ukrainien, l’opération a endommagé ou détruit au moins 41 avions stratégiques, notamment des bombardiers Tu-95, Tu-22M3, des avions d’alerte avancée A-50 et des Tu-160. Cette action clandestine a constitué l’une des frappes ukrainiennes les plus importantes jamais menées dans la profondeur du territoire russe contre les moyens aériens russes.

Par ailleurs, d’autres installations militaires ont aussi été attaquées depuis le territoire ukrainien. Ce qui a commencé par des frappes sporadiques s’est transformé en une campagne soutenue visant les bases aériennes, les ports, les plateformes logistiques et les systèmes de défense aérienne russes.

La base stratégique d’Engels-2, située dans la région de Saratov, au sud-est de la Russie, à environ 480 km de la frontière ukrainienne, et qui abrite la 22e division d’aviation de bombardiers lourds supervisant l’unique escadron russe de Tu-160 ainsi qu’un escadron de bombardiers Tu-95MS, a été visée par des drones ukrainiens à longue portée en décembre 2022, en janvier 2025, puis en mars de la même année.

Bien que le commandement russe affirme que sa défense aérienne est la meilleure du monde, force est de constater qu’il y a de nombreux trous dans la raquette au point que des systèmes antiaériens ont dû être retirés du front pour venir renforcer la défense de la capitale.

Conscient du fait que l’imperméabilité est une chose impossible, il a été décidé de durcir considérablement les infrastructures terrestres des bases aériennes en construisant depuis l’automne 2024 des abris pour avions sur au moins 14 aérodromes militaires, dont plusieurs sont situés en Crimée occupée. L’objectif immédiat de Moscou est de protéger ses appareils contre les frappes ukrainiennes, mais cela sera utile pour augmenter dans l’avenir la résilience des Forces aérospatiales russes.

La nouveauté est la construction d’abris pour les avions stratégiques. Mais ceux-ci sont nettement plus grands que ceux destinés aux avions tactiques. Par exemple, l’abri soviétique standard 2A19 conçu pour le Su-27 présentait un espace intérieur de 29 mètres sur 18,6 m. C’était un abri protégé avec des murs de 50 cm d’épaisseur en béton et une feuille d’acier d’armure supplémentaire de 5 cm d’épaisseur.

À noter que les abris russes — même les plus récents — pour l’aviation tactique sont des structures qui peuvent protéger efficacement contre les drones et les armes à sous-munitions, mais pas contre les bombes et autres missiles plus imposants.

Pour l’aviation stratégique et de transport, les Tu-160 russes, les Tu-95MS et autres gros avions sont actuellement régulièrement stationnés à l’extérieur. Seuls des murs de séparation entre appareils avaient été édifiés.

Une image satellite prise le 20 juin 2026 de Planet Labs illustre l’ampleur des travaux de construction d’abris qui ont lieu sur la base aérienne d’Engels-2. Contrairement aux abris de protection des avions tactiques, ceux d’Engels-2 sont bien plus vastes, adaptés aux dimensions des bombardiers stratégiques.

Le Tu-160 est un aéronef de 54,1 m de long, d’une envergure allant de 35,6 à 55,7 m et a une hauteur de 13,1 m. Le Tu-95MS fait 49 m de long, a une envergure de 50 m et une hauteur de 13,2 m…

D’après les images disponibles, pas moins de 17 abris de protection distincts semblent être en construction sur cette base depuis avril 2025.

À ce stade, le niveau de protection offert par ces abris est inconnu, mais il devrait être limité.

Un autre type d’abri, constitué de sections de tôle cintrée, est également apparu sur certaines bases aériennes russes, mais il ne sert probablement guère plus que de protection contre les attaques à courte portée menées par de petits drones explosifs, comme lors de l’opération Toile d’araignée.

Même si ces abris pour bombardiers sont relativement fragiles, ils permettent de dissimuler les opérations — et même la présence des avions — aux yeux des observateurs, compliquant ainsi le ciblage. D’ailleurs, les Russes utilisent déjà des leurres ou des peintures de silhouettes d’avions sur le sol…

Outre le fait que les bombardiers stratégiques sont des cibles prioritaires pour les frappes de missiles de croisière ou des drones à longue portée lancés depuis l’Ukraine, ces appareils russes constituent des objectifs bien plus précieux que les avions tactiques dont la plupart des modèles sont toujours en production.

La fabrication des Tu-95MS a cessé depuis des décennies et les efforts pour relancer celle du Tu-160 n’ont jusqu’ici que très peu avancé.

Ces avions constituent pourtant un élément clé de la posture militaire stratégique du pays, formant l’une des composantes des forces russes de vecteurs d’armes nucléaires.

IL FAUT SAVOIR RAISON GARDER

Avant le sommet de l’OTAN, qui doit se tenir à Ankara les 7 et 8 juillet prochains, il convient de ne pas entrer dans le discours anxiogène actuellement développé par certains responsables politiques et amplifié par la presse occidentale.

Quelques voix — et pas les moins bien renseignées — s’élèvent ici et là pour exprimer leurs doutes quant à une éventuelle opération militaire russe classique contre des pays de l’OTAN une fois que la guerre en Ukraine sera terminée.

Même le général Kaupo Rosin, le directeur du Service de renseignement extérieur estonien (Välisluureamet ou VLA), concerné au premier chef, car les pays baltes semblent être une cible bien tentante pour Moscou, qui voudrait établir une liaison terrestre avec son enclave de Kaliningrad, estimait le 10 juin que la Russie n’avait aucune intention d’attaquer militairement ni l’Estonie ni aucun autre État membre de l’OTAN au cours de l’année à venir, et vraisemblablement pas en 2028.

De son côté, le commandant des forces de l’OTAN en Europe, le général américain Alexus G. Grynkewich, s’est dit convaincu que la Russie n’osera pas attaquer les pays baltes. Pour lui, le Kremlin ne recherche pas actuellement une confrontation avec l’Occident, car l’Alliance a l’avantage et que le président Vladimir Poutine en est conscient.

Enfin, le président finlandais Alexander Stubb se montre très sceptique sur le fait que la Russie pourrait « tester » l’article 5 de l’OTAN (5) : « Pourquoi la Russie testerait-elle l’article 5 si elle n’a pas réussi à conquérir l’Ukraine en quatre ans ? » Et de conclure : « Les gens ont juste besoin de se calmer. »

1. Voir « La route maritime du Nord : un atout pour la Russie », du 15 septembre 2023.
2. Voir « Menaces sur l'Arctique », du 22 février 2024.
3. Voir « La Flotte du Nord russe manœuvre dans l'Arctique », du 12 septembre 2024.
5. Voir « La menace russe sur l'Europe », du 10 juin 2026.