L'espoir de la création d'un Kurdistan date du traité de Sèvres de 1920, annulé par celui de Lausanne en 1923. Ce peuple descendant d'Indo-Européens, dont les membres sont éclatés entre la Turquie, l'Iran, la Syrie et l'Irak, a toujours été utilisé à des fins géopolitiques par les grandes puissances soucieuses d'intervenir dans ces régions, mais s'est toujours retrouvé trahi par ses mandataires quand ils n'avaient plus besoin de ses services quand il n'était pas catalogué d'« encombrant ».
Cela dit, les Kurdes ne sont pas non plus de « blanches colombes », ayant fait preuve dans le passé de ce que l’on appelle pudiquement des « violences disproportionnées », mais étant le fait de certains groupes. Il convient de se rappeler le rôle joué par des milices de cavalerie kurde dans les prémices du génocide arménien. Aujourd’hui, les responsables kurdes reconnaissent le rôle joué par leurs ancêtres, alors qu’Ankara le nie pour le pouvoir ottoman, donneur d’ordres.
En outre, leur conduite envers le régime de Bachar el-Assad à la suite des révolutions arabes de 2011 a été pour le moins opportuniste et a donné l’occasion d’acquérir une grande autonomie. Ils ne se sont pas battus contre le régime.
Par contre, ils ont été à la pointe de la lutte contre l’État islamique (Daech).
Nous assistons aujourd’hui à un lâchage des Kurdes par les Américains en Syrie et va vraisemblablement survenir en Irak dans les mois qui viennent.
Ainsi, le 25 août, le chef militaro-politique des Kurdes de Syrie, Ferhat Abdi Şahin, alias Mazloum Abdi, a déclaré lors d’un discours donné au palais présidentiel à Damas : « Nous annonçons aujourd’hui la fin de la mission des Forces démocratiques syriennes et déclarons, en toute responsabilité, leur dissolution en tant que force militaire indépendante. »
Une semaine auparavant, il avait annoncé que l’intégration des institutions kurdes civiles, militaires, administratives et sécuritaires au sein de l’État syrien était achevée, près de huit mois après la conclusion d’un accord avec le président Ahmed al-Charaa, qui veut réunifier la Syrie dans son ensemble.
L’envoyé spécial américain en Syrie, Tom Barrack, également ambassadeur des États-Unis en Turquie, a écrit pour l’occasion sur X : « C’est absolument historique. […] Voilà à quoi ressemble une véritable intégration : pas de gagnants ni de perdants, mais d’anciens adversaires aux points de vue divergents qui élaborent une solution diplomatique visant à renforcer la souveraineté de la Syrie. »
Pour mémoire, la Turquie a toujours servi de base arrière avancée pour les contacts discrets entre les puissances occidentales et les mouvements kurdes (hors PKK, ce que les services secrets turcs n’auraient pas toléré.)
À noter, les forces kurdes n’avaient pas attendu l’aval américain pour combattre Daech, s’étant opposé au mouvement islamiste radical, particulièrement au cours de la bataille héroïque de Kobané (2014-2015). Cependant, elles ont eu rapidement besoin de l’appui aérien et logistique des États-Unis (mais pas seulement…) pour repousser les assauts des activistes islamistes radicaux de Daech.
Pour ce faire, Washington a créé en 2015 les Forces démocratiques syriennes (FDS) en combinant les forces kurdes syriennes et quelques tribus arabes de la vallée de l’Euphrate. Après avoir repoussé Daech, les FDS ont constitué l’armée de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES).
À son apogée, elle comptait quelque 100 000 combattants et contrôlait globalement l’est de l’Euphrate, dont les zones du nord et du nord-est sont riches en pétrole.
Mazloum Abdi a précisé que « depuis la création des FDS, leurs combattants ont assumé une lourde responsabilité durant l’une des périodes les plus difficiles […] Ils ont libéré de nombreuses villes et localités syriennes, d’abord du régime baasiste, puis du terrorisme de Daech ».
Il oublie uniquement de préciser que le régime de Bachar el-Assad avait abandonné dès 2011-2012 les territoires tenus par les Kurdes pour consacrer son effort contre l’insurrection dans le reste de la Syrie. Cela a permis aux organisations kurdes, en particulier le Parti de l’union démocratique (PYD), de prendre le contrôle administratif et sécuritaire de ces territoires frontaliers et d’y établir une autonomie locale (en dehors de la base aérienne de Qamichli).
Il avait alors obtenu une sorte d’autonomie du « Rojava », qui veut dire « ouest » en kurde et sous-entend le « Kurdistan occidental » dans un « grand Kurdistan » qui couvre le nord de la Syrie, de l’Irak et le sud-est de la Turquie (Mazloum Abdi est, à l’origine, un membre du PKK). Cette région autonome de facto n’avait jamais été contestée par le régime de Bachar el-Assad, mais elle l’a été par les jihadistes de l’État islamique, qui cherchaient à la conquérir.
La chute du régime baasiste fin 2024 a conduit Washington, après quelques hésitations, à réorienter son soutien au profit des nouvelles autorités de Damas jugées comme favorables aux États-Unis.
Selon le journaliste Wassim Nasr, expert de la région, « les FDS n’ont pas su gagner le cœur et l’adhésion des populations arabes, largement majoritaires dans les zones sur lesquelles elles ont exercé leur pouvoir pendant plus de dix ans. Cela a beaucoup pesé dans la balance. Ces populations ont été progressivement retournées par le nouveau pouvoir [NdA : de Damas]. C’est notamment ce qui a permis au conseiller du président Ahmed al-Charaa en charge des affaires claniques et tribales de convaincre les effectifs arabes des FDS de retourner leur veste. »
La position de Mazloum Abdi était donc devenue particulièrement délicate sous la pression des forces légalistes et des milices dépendantes d’Ankara qui ne lui pardonneront jamais son appartenance au PKK, sauf si le processus de reddition actuel du mouvement séparatiste (à l’origine) kurdo-turc arrive à son terme (1).
Il précise que Damas garantit aux Kurdes des droits nationaux, comme la reconnaissance de la fête de Newroz (Norouz), la reconnaissance du kurde comme langue nationale et le droit de solliciter la nationalité syrienne pour celles et ceux qui en étaient privés, ce qu’ils n’auraient pas pu obtenir sous l’ère des Assad (ce qui est partiellement faux, ce différend ayant commencé à être réglé en 2011, mais n’a pu aboutir, le pays étant alors dans un chaos indescriptible).
Sipan Hamo, le chef des Unités de protection du peuple (YPG), accusées par Ankara d’être les « cousins du PKK », est aujourd’hui ministre adjoint de la Défense, en charge de la région Est.
Il convient de noter que le destin des Unités de protection de la femme (YPJ), l’équivalent féminin des YPG, n’est pas encore déterminé. Pour mémoire, le gouvernement syrien actuel a une idéologie qui n’accepte pas les femmes combattantes (seule l’autodéfense est admise). Un projet consiste à intégrer leurs unités au ministère de l’Intérieur, c’est-à-dire de leur donner un rôle de police et non plus d’unités combattantes.
Il y a aussi le risque que, là où les Kurdes des FDS sont majoritaires, bien que passant officiellement sous l’autorité des ministères syriens de la Défense ou de l’Intérieur, certains de leurs membres conservent leurs anciennes loyautés politiques et communautaires. Bien que musulmans, les Kurdes du PYD ont une idéologie (dite « apoïsme ») qui est plus proche du marxisme-léninisme égalitariste que de la charia.
ET EN IRAK…
Le département américain de la Défense a déclaré que l’administration ne prévoyait pas de renouveler l’accord expirant à l’automne qui fournit une assistance sécuritaire aux Peshmergas, la force de sécurité kurde dans le nord du pays.
Les responsables kurdes craignent que cette coupe financière ne crée un vide de pouvoir et n’encourage l’Iran à poursuivre ses bombardements sur le Kurdistan irakien.
Le président Trump était très « déçu de la non-intervention des séparatistes kurdes iraniens, appuyés par leurs frères irakiens, qui n’ont pas voulu lancer une offensive contre Téhéran (2) comme il le souhaitait. Ils sont bien conscients que, sortis de leur refuge montagneux du nord-ouest de l’Iran, ils auraient été laminés en rase campagne…
D’autre part, pour se faire élire une deuxième fois, Trump s’était engagé à réduire les engagements étrangers de l’Amérique dans des régions comme le Moyen-Orient.
Or, il a lancé la guerre contre l’Iran, qui a dépassé la barre des six mois avec pour bilan la fermeture du détroit d’Ormuz et le renforcement du régime iranien désormais tenu quasi officiellement par les Pasdarans, qui ne jugent même plus utile de s’abriter derrière les mollahs.
Le protocole d’accord entre le Pentagone et le gouvernement régional kurde (KRG) doit expirer le 30 septembre, le même jour où les États-Unis et d’autres nations retireront leurs dernières troupes d’Irak.
Cela mettra officiellement fin à la campagne militaire internationale contre l’État islamique, au cours de laquelle les Peshmergas ont combattu aux côtés des troupes de la coalition pour libérer certaines parties d’Irak et de Syrie des mains du groupe jihadiste.
La seule base militaire américaine restante dans le pays, située dans la capitale kurde irakienne d’Erbil, doit fermer le mois prochain une fois que les troupes de la coalition auront quitté le pays.
Les Peshmergas, qui comptent environ 180 000 militaires dans le Kurdistan irakien, ont reçu 61 millions de dollars au cours de l’exercice 2026 pour des armes, une formation militaire et des allocations via le programme anti-EI du Pentagone.
Ce dernier a proposé de réduire toute l’aide à la sécurité du groupe dans sa demande budgétaire pour l’exercice 2027 — arguant que, puisque l’EI a été défait [NdA : ce qui est une illusion], l’argent devrait désormais être réaffecté. Mais le plan est actuellement suspendu dans le contexte d’une bataille budgétaire plus large au Congrès et les élections à mi-mandat qui arrivent (3 novembre 2026).
L’expiration de l’aide sécuritaire aux Peshmergas interviendra moins d’un an après que les États-Unis ont ouvert leur plus grand consulat général — ultra sécurisé — au monde, à Erbil.
Lors de la cérémonie d’inauguration du complexe de 800 millions de dollars en décembre 2025, Michael Rigas, un haut responsable du département d’État américain, a déclaré que le consulat était « un témoignage de la valeur de la relation entre les États-Unis et la région du Kurdistan irakien ». Dans les faits, il est possible que ce consulat serve aux Américains d’ambassade de repli si la situation se dégrade trop à Bagdad où les milices pro-iraniennes menacent les autorités officielles irakiennes.
Les troupes de combat américaines ont quitté l’Irak en 2011 — ce qui fut considéré comme un des plus grands fiascos américains débutés par l’invasion du pays de 2003 —, mais elles étaient revenues après l’offensive de l’EI en 2014.
Les années passent et les mêmes phénomènes se reproduisent. Les Américains usent — et abusent — de leurs « alliés d’occasion », comme cela a été le cas au Vietnam, en Afghanistan, en Irak puis en Syrie. La seule exception qui confirme la règle est la Corée.
Mais il y a toujours quelques convaincus indéfectibles qui semblent encore croire que le « parapluie américain » est la meilleure garantie de sécurité.
Le général de Gaulle — comme sur d’autres sujets — avait été prophète dans son pays…
