Depuis le début de la guerre civile au Yémen en 2014, le conflit a longtemps été analysé à travers un schéma binaire : d'un côté, les rebelles houthis zaydites (Ansar Allah ou Ansarullah, « les partisans de Dieu ») soutenus par l'Iran qui s'en prenaient à l'Occident, Israël et ses alliés moyen-orientaux (Arabie saoudite et Émirats arabes unis en tête) qui étaient venus rétablir l'ordre ; et de l'autre, un gouvernement reconnu par la communauté internationale et appuyé directement par une coalition créée par Riyad et Abou Dhabi regroupant des dizaines de pays musulmans (de la Turquie à l'Égypte en passant par le Maroc…).

Aujourd’hui, ce récit est totalement dépassé. Si les Houthis existent toujours — et étendent même leur influence sur la Somalie voisine, où ils auraient noué des liens avec les Shebabs affiliés à Al-Qaïda « canal historique » —, la coalition a volé en éclats, les divergences étant trop profondes (1).

En effet, depuis 2022, le Yémen s’est transformé en une mosaïque complexe de centres de pouvoir, chacun doté d’une logique institutionnelle, de sources de légitimité et de parrains extérieurs.

La création, sous l’égide de Riyad le 7 avril 2022, du « Conseil de direction présidentiel » en remplacement d’un simple « gouvernement » a été une tentative d’institutionnalisation de cette fragmentation. Malgré cela, il n’a jamais réussi à établir un véritable centre de décision unique.

À ce titre, le « Conseil de transition du Sud » (Southern Transitional Council, STC), qui fait pourtant partie intégrante de cette formation, n’a jamais renoncé à son objectif de restauration d’un Yémen du Sud indépendant. Sa participation aux structures nationales relève uniquement d’un calcul tactique destiné à légitimer son contrôle territorial, à capter des financements et à préserver sa liberté de manœuvre (2).

Bien d’autres milices sont indépendantes et ne répondent que de loin aux sollicitations du « Conseil de direction présidentiel ».

Officiellement, la communauté internationale — qui n’a pas vraiment de choix, comme ailleurs au Moyen-Orient, car elle n’a plus les moyens de faire entendre sa voix (les a-t-elle jamais eus ?) — continue de reconnaître l’existence d’un gouvernement yéménite unique, mais, dans les faits, le contrôle du territoire, des infrastructures et des forces militaires est depuis longtemps éclaté entre plusieurs centres de pouvoir concurrents.

Aujourd’hui, pour rajouter à la confusion ambiante, le président Donald Trump a menacé Oman de lui « bombarder la guerre » alors que ce pays est l’un des principaux négociateurs avec l’Iran, qui est le seul pays capable d’avoir une (petite) influence sur les Houthis.

Il y a en effet une nuance : les Houthis ne sont pas inféodés à Téhéran (le zaydisme étant une branche de l’Islam assez éloignée du chiisme et même jugée par certains analystes plus proche du sunnisme par certains aspects), comme le sont le Hezbollah libanais ou les milices chiites irakiennes.

Par exemple, les Houthis se sont bien gardés de participer aux côtés de Téhéran à la guerre qui lui est menée par Washington en 2026.

En revanche, ils se sont opposés au « Conseil de direction présidentiel » yéménite et surtout à l’Arabie saoudite, qu’ils considèrent comme leur ennemi numéro un. Cet antagonisme est plus profond que celui envers Israël, bien que la position des Houthis à l’égard de l’État hébreu soit simplement teintée d’antisémitisme viscéral.

En particulier, le Royaume s’est vu interdire l’accès au détroit de Bab el-Mandeb (3), ce qui complique considérablement ses exportations d’hydrocarbures, celui d’Ormuz étant doublement fermé (par les Iraniens et les Américains…).

Ainsi, le 6 août, les Houthis ont lancé la plus grande opération offensive contre les forces gouvernementales yéménites depuis la trêve négociée à grande peine par l’ONU (et Oman) en 2022, qui était parvenue à suspendre les combats après huit années de guerre civile.

Depuis les massacres du Hamas du 7 octobre 2023 et le conflit qui en a résulté, les Houthis ont pris parti pour les Palestiniens et ont lancé des attaques contre Israël et les navires transitant par la mer Rouge. Un cessez-le-feu est arrivé après de nombreux bombardements des États-Unis appuyés par les Israéliens et les Britanniques en 2025.

Le général Yahya Saree, porte-parole militaire des Houthis, a annoncé le 6 août : « Nos forces armées ont mené une opération militaire d’envergure et de haute précision ciblant les déploiements des forces saoudiennes ennemies dans les zones d’Al-Ruwaik, Al-Abr et Al-Thaniyah, ainsi que d’autres camps affiliés aux dites “Première” et “Troisième” brigades d’urgence, en utilisant un grand nombre de missiles balistiques et de drones. »

Selon lui, l’attaque avait tué ou blessé « des centaines de mercenaires de l’ennemi saoudien », et elle avait détruit des armes ainsi que des installations.

Les sites visés se trouvent dans les gouvernorats contrôlés par le gouvernement : celui de Marib, situé au centre et en première ligne du front, et celui du Hadramaout, le plus vaste du Yémen, qui s’étend sur les régions centrale et orientale du pays.

Les « brigades d’urgence » yéménites sont des forces gouvernementales. Le quartier général de la Première brigade est situé dans l’est du gouvernorat de Marib, tandis que celui de la Troisième est stationné dans la vallée du Hadramaout, une région centrale du pays.

Le gouvernement n’a pas communiqué de bilan des pertes à la suite de l’attaque, mais l’AFP citant une source militaire a déclaré que 58 combattants gouvernementaux avaient été tués et que des dizaines avaient été blessés.

Le lendemain, le 7 août, les Houthis ont revendiqué des tirs de missiles et de drones contre la base militaire de Sahn al-Jinn, située dans la ville même de Marib.

Le Centre médiatique des forces armées yéménites a déclaré : « La milice terroriste houthie a poursuivi ses attaques contre la ville de Marib et ses environs depuis vendredi matin, ciblant des quartiers résidentiels et des camps de personnes déplacées à l’aide de plusieurs missiles balistiques et de drones, dans une escalade terroriste visant les civils et les infrastructures civiles. »

À noter que dans tous les conflits, chaque belligérant accuse systématiquement l’adversaire de cibler des objectifs civils en gonflant les pertes de « femmes, enfants et vieillards ». L’objectif est toujours de s’assurer la sympathie de l’opinion occidentale qui, depuis la Seconde Guerre mondiale, est naturellement très sensible à ce qui est qualifié de « crimes de guerre », voire de « crime contre l’Humanité ». L’image du procès de Nuremberg revient dans l’imaginaire populaire et c’est la Cour pénale internationale qui a pris le relais avec une nuance : elle ne prononce pas de peine capitale (la peine « standard va de la perpétuité à 30 ans d’emprisonnement). Le problème réside dans le fait que de nombreux pays — et pas des moindres, les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Inde — n’en font pas partie.

Pour les populations locales les plus impactées, ces actions présentées comme des massacres d’innocents servent à alimenter la haine dans chacun des camps.

Ensuite, le 9 août, le général Saree a revendiqué « une opération militaire d’envergure et de haute précision ciblant les déploiements de troupes et les dépôts d’armes de l’ennemi saoudien dans la zone d’Al-Mocha » dans la province de Taïz, précisant que l’attaque avait impliqué « un grand nombre de missiles balistiques et de drones ».

Le colonel Majid Abdullah Al-Nuzaili, porte-parole des forces armées légalistes yéménites, a déclaré, selon le processus décrit plus tôt, que les Houthis avaient visé « des infrastructures civiles, des logements destinés aux employés et à leurs familles, des centrales électriques et des sites civils au sein de la ville, en plus de sites militaires ».

Il a également indiqué que l’attaque avait coûté la vie à quatre soldats et trois civils, et blessé trente autres personnes.

L’attaque a par ailleurs causé d’importants dégâts au port, qui constitue un point d’entrée majeur pour les importations du « Conseil de direction présidentiel » yéménite.

La proximité du port avec le détroit de Bab el-Mandeb lui confère également une importance stratégique majeure.

Mocha abrite aussi le quartier général des « Forces de résistance nationale » (NRF), aussi appelées « Gardiens de la République », une milice paramilitaire progouvernementale créée en 2018. Elles sont dirigées par Tarek Saleh, neveu de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, assassiné après sa défection par les Houthis en 2017. Les Houthis sont une force alliée au gouvernement qui joue un rôle clé sur la côte yéménite de la mer Rouge, notamment en interceptant les armes acheminées par voie maritime aux Houthis. La rumeur prétend qu’elle s’autofinance par ses moyens propres (vraisemblablement pas si « propres » que cela).

En riposte, le 10 août, les services de communication militaire du Yémen ont diffusé plusieurs vidéos montrant les forces armées yéménites prenant pour cible des combattants et des infrastructures houthis à Marib ainsi que dans le gouvernorat d’Al-Jawf, situé immédiatement au nord.

Le 11 août, les Houthis ont revendiqué une attaque contre le navire Tihamah, qu’ils ont qualifié de « navire de transport de matériel militaire saoudien ». L’attaque a tué quatre membres de l’équipage ; une attaque ultérieure menée par les Houthis contre une équipe de secours dépêchée sur place a causé la mort de deux membres des NRF et blessé dix autres.

Le ministère yéménite des Transports a précisé que le navire avait été visé par « trois tirs successifs de missiles balistiques alors qu’il naviguait dans le détroit de Bab el-Mandeb ».

Tout en menant des attaques au Yémen, les Houthis ont également pris pour cible Najran et les raffineries de Jazan, dans le sud de l’Arabie saoudite, les 6, 9 et 13 août respectivement.

Le ministère saoudien de l’Énergie a annoncé avoir éteint un incendie sur le site — qui raffine 400 000 barils de pétrole par jour — tôt le 9 août, sans toutefois en préciser la cause.

Les Houthis avaient déjà frappé Jazan le 25 juillet.

LE PROBLÈME GLOBAL

Selon les sites de recherche américains, le Yémen est devenu un carrefour de routes énergétiques, de flux commerciaux et de lignes de fracture idéologiques, où s’entrechoquent désormais les intérêts de Riyad et d’Abou Dhabi, deux capitales qui se percevaient encore récemment comme les piliers de l’unité arabe.

Pendant des décennies, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) ont avancé de concert. L’une incarnait le centre pétrolier et le dépositaire de la légitimité religieuse ; l’autre s’affirmait comme le hub technologique et financier du « nouvel Orient ». Derrière cette façade de solidarité, la rivalité a toujours été présente.

Riyad s’est construit en arbitre régional prétendant définir les paramètres de la sécurité et de la politique dans le Golfe. Les Saoudiens ont les sous, une aviation puissante, dont les personnels ont été formés aux États-Unis, et des matériels terrestres modernes — surtout servis par des « conseillers » étrangers. Dans le temps, c’étaient des Pakistanais. Les anciens militaires latino-américains sont actuellement appréciés. Mais il est notoire que, quel que soit son professionnalisme, la valeur d’un mercenaire est souvent contrebalancée par le fanatisme de ses adversaires, qui sont des « locaux ».

L’Arabie saoudite voulait un Yémen unifié et contrôlable, État tampon protégeant sa frontière méridionale. C’est raté.

Abou Dhabi, lui, a patiemment bâti sa propre architecture d’influence : un réseau de ports, de bases militaires et de forces supplétives, de la Corne de l’Afrique à l’océan Indien.

Les EAU préfèrent un Yémen fragmenté, découpé en zones d’influence, leur garantissant un accès direct à la mer et le contrôle de ports stratégiques, comme Aden, Mukalla ou Ash Shihr.

Le Conseil de transition du Sud, armé et financé par Abou Dhabi, a été l’outil central de cette politique. Les EAU conservent le contrôle d’un réseau dense de milices méridionales (comme les NRF citées plus avant), des chaînes logistiques, des financements et des cadres formés avec l’appui d’instructeurs étrangers.

Le Yémen est aujourd’hui un laboratoire des guerres asymétriques contemporaines. L’Arabie saoudite mise sur la supériorité technologique : frappes de précision, renseignement, drones. Les Émirats arabes unis privilégient une autre grammaire de la violence : forces supplétives, sociétés militaires privées, opérations menées sous couvert de lutte antiterroriste.

La crise yéménite a déjà débordé de l’autre côté de la mer. La Somalie, l’Érythrée, le Soudan en ressentent les secousses. Bases émiraties à Assab et Berbera, investissements saoudiens dans l’or soudanais, milices somaliennes financées via des circuits opaques… Voilà autant d’éléments d’un arc d’instabilité qui s’étend de la mer Rouge à l’océan Indien.

Ce qui était autrefois perçu comme l’arrière-cour stratégique du Golfe devient progressivement un prolongement du front. Et plus la rivalité entre Riyad et Abou Dhabi s’intensifie, plus le risque de contagion vers l’Afrique orientale s’accroît.