Le général avait mis tout son poids dans la balance : c’était « lui ou moi. » Âgé de 60 ans, il occupait ces fonctions depuis 2024 et figurait parmi les généraux les plus expérimentés ayant en particulier dirigé la défense de la capitale, Kiev, au début de l’invasion russe en 2022. L’échec russe avait alors été retentissant. Toutefois il a souvent été critiqué pour son indifférence face à l’ampleur des pertes humaines et pour avoir freiné les réformes concernant l’approvisionnement, les équipements et la mobilisation. Certains même le soupçonnaient de ne pas avoir assez lutté contre la corruption, phénomène très ancien en Ukraine.
Fedorov a été remplacé par le général Yevhenii Khmara âgé de 38 ans, un ancien combattant et haut responsable du Service de sécurité de l’Ukraine (SBU) où il a eu en charge le contre-espionnage, la lutte contre la corruption et les opérations spéciales.
Mais une semaine après le limogeage de Fedorov, le président Zelensky semblant céder à la pression des manifestations de la rue, remerciait à son tour Syrskyi et le remplaçait par le populaire général Mykhailo Drapatyi âgé de 43 ans. Ayant la réputation d’être un « héros » pour différents faits d’armes, il est aussi réputé pour être un faucon. Lors de sa nomination, le jeune général a déclaré : « servir l’Ukraine a toujours été un honneur pour moi ; en cette guerre pour l’indépendance, cela implique une responsabilité absolue […] Gloire à la nation. Mort aux ennemis. »
Après ce jeu de chaises musicales, Zelinsky a déclaré : « je suis reconnaissant envers Oleksandr Syrskyi et chacun de nos combattants pour la solidité des positions ukrainiennes sur la ligne de front […] Je suis reconnaissant envers Mykhailo Drapatyi de partager cette même vision […] Nous partageons un souhait unique : la victoire sur l’ennemi, ainsi que des conditions sur le front et une pression sur la Russie telles qu’elles contraindront Moscou à la paix. »
Toutefois, il a ajouté qu’il était nécessaire de remédier aux tensions au sein du commandement militaire et de résoudre les problèmes persistants concernant la mobilisation et la gestion du front.
Ce qui peut être qualifié de crise politique au sommet de l’État ukrainien est d’ailleurs le signe de grandes difficultés militaires. Quoiqu’en dise la propagande ukrainienne, même si les forces russes ont considérablement ralenti leur avance, la situation actuelle n’est pas bonne pour Kiev et cela se sait dans les milieux dirigeants. Cela est le résultat du déficit chronique en ressources humaines disponibles et de la situation de guerre totale d’un pays qui voit son complexe économique et énergétique systématiquement ciblé par les frappes stratégiques russes.
La société ukrainienne n’en peut plus des privations et du massacre de ses soldats sur le front. Le ministre Fedorov lui avait proposé l’illusion séduisante qu’il allait remplacer les hommes par des drones et des robots.
En fait, les drones surmédiatisés par la propagande ne constituent pas un nouveau moyen d’appui feu complétant ceux existant déjà, mais un pis-aller destiné à combler le manque d’artillerie et d’aviation tout en permettant au front étendu sur presque 1.000 kilomètres de tenir malgré un manque de combattants qui devrait encore s’accentuer dans les mois à venir.
À la guerre, il faudra toujours des hommes au sol pour tenir le terrain – dans l’offensive comme dans la défensive – et cela a un coût en vies humaines.
Plus généralement, le monde civil occidental a été trompé par le concept de la « guerre zéro mort » tiré du premier conflit du Golfe (1990-1991) lorsque les forces de la coalition internationale emmenée par les États-Unis ont vaincu les troupes de Saddam Hussein au prix d’un ratio d’à peine 300 tués de son côté pour plus de 100000 Irakiens « neutralisés ». Depuis, ce concept erroné démenti par de nombreux conflits reste présent dans les esprits.
Il est renforcé par ceux qui s’extasient devant la guerre high tech pensant que la guerre n’est qu’un « Wargame ». Ils ne se rendent pas compte que dans la réalité, pour l’emporter, il faut aller chercher l’ennemi à la baïonnette au fond de son trou pour l’obliger à capituler comme cela a été le cas pour les nazis. Les autres conflits se sont achevés parce que la guerre d’attrition faisait trop de morts par rapport au gain espéré et la partie la moins résiliente se retirait d’elle-même.
Il y a eu le cas du « statu quo » de la guerre de Corée qui ressemble beaucoup – en plus court (1950-53) – à celle d’Ukraine…
Le successeur de Sirsky sait qu’il ne fera pas plus de miracles que son prédécesseur avec une ressource humaine très difficile à renouveler et des appuis feux qui se limitent aujourd’hui aux drones tactiques. Il a bien déjà affirmé qu’il allait s’attaquer à la mobilisation de combattants.
Heureusement, les Russes rencontrent également de graves problèmes(1) mais ils ont le temps pour eux.
Il ne faut pas oublier que selon le Center for Strategic & International Studies (CSIS) américain, environ deux millions de militaires ont été tués, blessés ou portés disparus depuis 2022 dont 1,4 million de Russes.
Quant à l’extension de la campagne de frappes dans la profondeur du territoire russe sur des objectifs touchant directement la vie de la population, elle permet au Kremlin de faire de même en Ukraine en ciblant le complexe agroalimentaire et ses exportations comme à Odessa. Il convient de reconnaître que depuis le début de la guerre, Moscou n’épargnait déjà pas le parc électrique ukrainien…
Mais à ce jeu, la Russie garde l’avantage car – même si une partie de l’économie est impactée -, elle est beaucoup plus puissante que son homologue ukrainienne et peut encaisser plus longtemps.
Moscou et Kiev ont donc intensifié leurs frappes aériennes ces derniers mois alors que les pourparlers menés par les États-Unis pour mettre fin à l’invasion russe restaient au point mort, Washington se concentrant surtout sur sa guerre contre l’Iran.
La Russie a recours aux missiles balistiques tandis que Kiev manquant de munitions pour les systèmes d’interception Patriot, est dans l’incapacité de les intercepter. En représailles, l’Ukraine intensifie ses frappes sur le territoire russe, visant principalement des dépôts pétroliers.
Il résulte de tout cela que le président Poutine ne serait plus disposé à restituer à l’Ukraine certains territoires occupés dans le cadre d’un éventuel accord visant à mettre fin à la guerre prévoyant au contraire de les conserver comme zones tampons. Il est déterminé à prendre le contrôle total de la région ukrainienne de Donetsk et compte désormais conserver des secteurs des régions de Soumy et de Kharkiv, situés près de la frontière russe.
Poutine a renoncé à toute concession territoriale car la Russie considère les déclarations de plus en plus hostiles des États-Unis comme la preuve que les accords informels conclus lors du sommet en Alaska avec le président Donald Trump sont caduques.
1. Voir : « Pourquoi les forces russes sont si poussives ? » du 25 mars 2025.
