Depuis la fin 2023, le conflit ukrainien est resté majoritairement une guerre de positions ; aucun des deux camps ne pouvant réaliser une percée opérationnelle exploitable faute d’effectifs et d’équipements suffisants.

La révolution apportée par l’engagement massif de drones de toutes catégories a joué un rôle fondamental dans l’échec cuisant qu’a connu l’armée russe, qui pensait emporter la partie rapidement en 2022. Les officiers généraux — dont les meilleurs ont été écartés, voire emprisonnés au profit des plus serviles, comme le chef d’état-major actuel, le général Valeri Guerassimov (1) — ont dû revoir de fond en comble leur manière de penser pour réorganiser les forces blindées-mécanisées héritières de la Seconde Guerre mondiale et qui constituèrent l’ossature des armées de la guerre froide, devenues obsolètes.

Bien que les forces russes continuent à progresser lentement dans la région du Donetsk où porte leur effort principal, alors que la situation était dans l’ensemble favorable à Moscou jusqu’à l’année dernière (2), il semble que l’équilibre des forces est en train de changer sensiblement de camp en faveur de Kiev.

Ainsi, le rythme des gains territoriaux russes s’est considérablement ralenti. D’après les évaluations de l’Institute for the Study of War (ISW) américain, les troupes russes ont gagné 104 kilomètres carrés de territoire ukrainien entre le début de l’année et le 26 mai, comparativement à 1 619 kilomètres carrés durant la même période en 2025.

D’après les sources ouvertes proches de Kiev, rien qu’en mai, la Russie a perdu environ 40 kilomètres carrés dans les zones de Donetsk, Zaporijia et Dnipropetrovsk, ce qui représente sa plus importante perte territoriale depuis fin 2023.

Les mêmes sources estiment que Moscou ne s’est emparé durant le même mois que de 20 kilomètres carrés de territoire ukrainien, le plus faible total mensuel depuis l’automne 2023.

En revanche, l’Ukraine a récemment fait des gains territoriaux dans le sud de la région de Donetsk, ainsi que dans certaines zones des régions de Zaporijia et de Dnipropetrovsk.

L’un des principaux foyers de combats demeure Zaporijia, une importante ville où les forces ukrainiennes ont repoussé les avancées russes jusqu’à une vingtaine de kilomètres de l’agglomération.

La ville de Kostiantynivka, qui est l’un des quatre centres urbains de la région de Donetsk encore sous contrôle ukrainien (avec Kramatorsk, Sloviansk et Druzhkivka), est actuellement le principal lieu d’affrontements terrestres.

La prise de Kostiantynivka constituerait un « immense succès » pour Moscou, mais la Russie a peu de chances d’atteindre Kramatorsk ou Sloviansk ainsi que Druzhkivka cette année.

Le renforcement de la position de l’Ukraine dépend étroitement de son développement en matière de fabrication de drones et de sa capacité à attaquer les infrastructures logistiques russes profondément à l’intérieur du pays.

L’Ukraine a accru sa capacité à frapper des cibles situées loin dans la profondeur, atteignant des positions jusqu’à 150 kilomètres du front, notamment la route terrestre reliant la Russie à la Crimée.

L’Ukraine tente également de mener un « blocus logistique » afin de réduire les capacités matérielles et logistiques russes.

Ainsi, d’après l’agence de presse américaine Bloomberg, l’Ukraine a mené en mai un nombre record de 30 frappes contre des infrastructures pétrolières russes touchant particulièrement le terminal de Novorossisk et huit des dix plus grandes raffineries russes.

Résultat, ces bombardements entraînent des difficultés logistiques croissantes à la Russie, provoquant des manques de carburant et entravant la rotation des personnels et l’approvisionnement en munitions.

Dans un proche avenir, les drones ukrainiens devraient être en mesure d’atteindre les zones arrière russes les plus reculées grâce aux derniers développements technologiques qui vont être rendus possibles après le déblocage du prêt de 90 milliards d’euros promis à l’Ukraine après la levée du veto hongrois suite à la défaite électorale de Viktor Orban en avril…

Toutefois, il convient de nuancer cet optimisme, les problèmes logistiques russes étant loin d’être aussi graves que ce que les médias occidentaux laissent entendre.

Il n’y a toujours pas de véritable coupure des voies d’approvisionnement ni de perte de contrôle de routes en Russie.

Par ailleurs, malgré l’intensification des frappes ukrainiennes contre les infrastructures énergétiques russes, les revenus pétroliers et gaziers de la Russie ont augmenté de 32,4 % en mai 2026 par rapport à mai 2025 selon Reuters en raison de la fermeture du détroit d’Ormuz.

Enfin, la Russie rend la pareille en bombardant lourdement l’Ukraine dans toute la profondeur de son territoire.

Mais dans les deux camps, les historiens sont frappés par la débauche de moyens et le relativement faible taux de pertes humaines occasionnées si l’on compare à ce qui s’est passé durant la Seconde Guerre mondiale lorsque les morts civiles se comptaient en milliers, voire beaucoup plus (plus de 41 000 civils londoniens, 130 000 Allemands en 1945, plus de 40 000 Français tués par les Alliés). La précision des armes actuelles et le fait que les bombardements délibérés de civils pour créer un climat de terreur sont aujourd’hui considérés comme des crimes de guerre y sont vraisemblablement pour beaucoup.

LE PROBLÈME DES EFFECTIFS

Par contre, les deux camps continuent de faire face à des difficultés d’effectifs.

D’après les estimations du think tank américain « Center for Strategic and International Studies » (CSIS), la Russie déplore environ 1,2 million de décès et de blessés depuis le début de la guerre.

Un autre décompte réalisé par le média russe d’opposition Mediazona et BBC Russian parle de la mort de plus de 221 000 militaires russes. Même si ces chiffres paraissent exagérés, les pertes russes ont été très significatives.

Afin d’éviter une nouvelle mobilisation impopulaire auprès de la population russe, Moscou recourt de plus en plus à des méthodes détournées pour reconstituer ses forces. Par exemple, elle offre des incitations financières substantielles aux citoyens russes ainsi qu’aux ressortissants étrangers pour qu’ils s’engagent.

De son côté, Kiev a publié ses derniers chiffres officiels de pertes en février, reconnaissant la mort de 55 000 militaires, chiffre vraisemblablement sous-évalué. Des sources ouvertes parlent de près de 100 000 tués. Enfin, l’Ukraine rencontre toujours les mêmes difficultés à recruter de nouveaux militaires.

LEÇONS

L’Ukraine ne dispose pas des ressources suffisantes en hommes et matériels pour reconquérir l’ensemble des territoires occupés. Mais Kiev devrait continuer à tenir tant que l’aide européenne sera présente.

Si la tendance actuelle se maintient, l’avantage russe, qui s’amenuise, pourrait devenir un problème intérieur majeur pour le Kremlin (3). Le choix risque d’être soit une mobilisation massive qui, en plus d’être impopulaire, pourrait ne pas produire les résultats escomptés, soit la fin des hostilités en négociant.

Le président Zelensky a bien proposé une rencontre à son homologue russe sur un territoire neutre, mais Poutine a répondu qu’il n’y voyait « aucun intérêt » tant qu’un éventuel accord de paix n’aura pas été conclu. Zelensky a répliqué en qualifiant le dirigeant russe de « faible » et en l’accusant de « choisir à nouveau la guerre ». Poutine a également juré de poursuivre l’offensive militaire russe jusqu’à ce que ses objectifs de guerre soient atteints. La Russie exige le contrôle de la région du Donbass en Ukraine ainsi que des restrictions politiques et militaires draconiennes à l’égard de son voisin. Kiev et ses alliés considèrent ces conditions comme équivalentes à une capitulation, et les pourparlers de paix menés sous l’égide des États-Unis n’ont pas permis de rapprocher les deux parties.

1. Voir « Pourquoi les forces russes sont si poussives ? », du 25 mars 2025.
3. Voir « La guerre momentanément oubliée », du 26 mars 2026.