Dans un contexte de tensions croissantes entre l’Ukraine et la Biélorussie, le président biélorusse Alexandre Loukachenko s’est rendu à Valdaï en Russie le 26 juin au soir pour une visite non annoncée au président Vladimir Poutine dans une de ses résidences secondaires.

Le moment choisi pour ce déplacement est significatif, car il fait suite à plusieurs échanges verbaux virulents entre la Biélorussie et l’Ukraine.

M. Loukachenko a accusé l’armée ukrainienne d’avoir mené, le 17 juin, une attaque au drone dans la région russe de Briansk (Russie) touchant un bus qui transportait une équipe de jeunes footballeurs biélorusses qui se rendaient à une compétition sur la mer Noire. Une accompagnatrice avait été tuée et sept personnes — dont cinq mineurs — blessées. Kiev a démenti avoir mis en œuvre des drones dans cette zone à cette période, clamant à la provocation…

Le 19 juin, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, avait accordé une semaine à son homologue biélorusse pour démonter les antennes-relais situées sur le territoire biélorusse le long de la frontière et utilisées par les Russes pour ajuster leurs frappes sur l’Ukraine : « Qu’il les supprime, qu’il les retire et qu’il nous prouve qu’elles ont été retirées. S’il ne les retire pas, nous nous en chargerons. »

Toutefois, M. Zelensky est ensuite revenu sur cet ultimatum affirmant que la Biélorussie avait désactivé les antennes-relais en question.

Les Ukrainiens étaient certainement prêts à mettre leurs menaces à exécution en ciblant les antennes-relais avec des drones que la défense locale n’aurait pu arrêter. La communauté internationale occidentale n’aurait pas réagi, car le régime de Minsk — qu’elle considère comme une dictature — est mis à l’index depuis des années. La Russie, la Chine et le reste du monde auraient protesté plus ou moins « énergiquement », mais sans plus.

M. Loukachenko a donc cédé tout en tentant d’apaiser la situation, déclarant avoir rencontré un représentant ukrainien à Minsk pour lui réaffirmer que la Biélorussie ne voulait pas être entraînée dans la guerre.

Suite à l’entretien de Valdaï, le Kremlin a déclaré que les deux présidents russe et biélorusse avaient échangé sur des sujets axés sur « la sécurité régionale, la coopération économique et l’agenda de l’État de l’Union ».

Son porte-parole, Dmitri Peskov, a précisé le soir même que la réunion s’était concentrée sur l’examen des relations bilatérales. Il a ajouté que les deux dirigeants ont discuté de la coopération commerciale, de la mise en œuvre de projets économiques conjoints et des questions liées à la sécurité régionale…

En réalité, il semble que Loukachenko avait été convoqué en urgence par Poutine pour se faire passer un savon pour ses dernières déclarations jugées trop conciliantes vis-à-vis de Kiev et pour revoir cette affaire d’antennes-relais qui devaient sans doute servir au guidage des drones et aéronefs russes au nord du territoire ukrainien…

RELATIONS AVEC LA RUSSIE

Le régime de Loukachenko, qui est fragile à l’intérieur, dépend fortement du Kremlin sur les plans économique, politique et militaire. La Biélorussie est isolée sur la scène internationale, car Loukachenko, également connu sous le surnom de « bats’ka » (« petit père » ou « chef de clan ») et « élu » depuis 31 ans, est interdit de séjour dans l’Union européenne et aux États-Unis, qui ne reconnaissent pas sa légitimité.

La Biélorussie accueille depuis plus de deux ans quelques armes nucléaires tactiques air-sol et sol-sol russes (1). Elles sont servies par des militaires russes et la décision d’emploi reste exclusivement du ressort du Kremlin. Les systèmes les plus performants, dont des missiles Oreshnik, sont arrivés fin 2025 (2).

En 2022, profitant d’une manœuvre militaire conjointe de grande ampleur menée en Biélorussie, la Russie a utilisé le territoire biélorusse comme base de départ pour envahir l’Ukraine. Toutefois, Minsk est parvenu à ne pas être impliqué directement dans le conflit, alors même que les deux nations continuaient de renforcer leurs liens militaires et économiques. Par exemple, la défense antiaérienne biélorusse est complètement intégrée à celle de son voisin russe. Il semble donc évident qu’étant donnée sa position géographique, ce pays sert de poste d’observation et de guerre électronique pour l’armée russe.

Pour la petite histoire, la Biélorussie a recueilli sur son sol un certain nombre de membres de la SMP Wagner après la tentative de putsch ratée d’Evgueni Prigojine (3) en 2023. Certains seraient devenus des instructeurs de l’armée biélorusse.

TENSIONS AVEC L'UKRAINE

Alors que la Russie peine à progresser sur la ligne de front dans l’est de l’Ukraine et à se défendre contre les bombardements de drones — et autres missiles — sur son propre territoire, Volodymyr Zelensky a accusé Moscou de tenter d’obtenir l’aide de Minsk.

Il a notamment déclaré avoir reçu des renseignements indiquant que la Biélorussie construisait des infrastructures et des bases de stockage près de la frontière ukrainienne à des fins militaires « sous une influence russe manifeste, afin de se préparer à une éventuelle expansion de l’agression contre l’Ukraine […] La Biélorussie sait quelles mesures elle doit prendre pour instaurer la paix. Il faut stopper le développement des infrastructures frontalières à des fins d’agression de la part de la Biélorussie. »

Des articles parus dans les médias américains avaient affirmé précédemment que Moscou faisait pression sur Minsk — notamment en lui fournissant un soutien financier crucial — pour que son territoire serve de base de départ à des attaques accrues contre l’Ukraine. Le jour même, le porte-parole du Kremlin a réfuté cette information qui « ne correspond pas à la réalité ».

Un rapport de l’opposition biélorusse en exil a noté de nombreux signes d’une accélération de la militarisation du pays, comme des modifications de la législation militaire, l’expansion des forces armées et du système de réserve du pays, la militarisation des écoles et la mobilisation croissante des institutions civiles…

Avec ses 9,4 millions de citoyens, ses 56 000 militaires (et 290 000 réservistes) équipés d’armements datant dans leur grande majorité de l’époque de l’URSS, l’inexpérience de ses troupes au combat réel, la Biélorussie ne représente pas une menace sérieuse pour l’Ukraine. Par contre, les forces armées russes y bénéficient de toutes les facilités qui leur permettraient de lancer une éventuelle offensive complémentaire sur l’Ukraine depuis le nord. Mais les regroupements de troupes qui seraient nécessaires peuvent être facilement détectés à l’avance par les services de renseignement occidentaux.

La Biélorussie est plus utile à Moscou pour l’aide logistique et en renseignement qu’elle peut apporter dans le temps que par une possible opération combinée.

Cela dit, il semble qu’il y ait actuellement deux courants de pensée au Kremlin.

Le premier serait favorable à l’ouverture de négociations sérieuses pour mettre fin à la guerre.

Le second souhaiterait une intensification importante du conflit avec des frappes d’objectifs militaires liés à l’Ukraine dans les pays avoisinants.

Seul Poutine sait ce qu’il va faire, mais s’il choisit la seconde option, la Biélorussie aurait alors un rôle essentiel à jouer en raison de sa position géographique. De facto, elle se retrouverait entraînée dans une guerre qu’elle n’a pas voulue.

2. Voir « Missiles russes Oreshnik déployés en Biélorussie », du 19 décembre 2025.
3. Voir « La fin de Wagner ? », du 5 septembre 2023.