Selon des sources journalistiques américaines, l’administration US, qu’elle soit démocrate ou républicaine, estime que la situation qui prévaut en Syrie aujourd’hui représente un danger direct pour les États-Unis.

La guerre civile débutée en Syrie en 2011 dans la foulée des « printemps arabes » s’est transformée progressivement en un théâtre de plusieurs conflits dont les objectifs sont différents. Turcs – Kurdes, USA – Russie, Iran – Israël/Arabie saoudite, etc. On en oublierait presque les salafistes-jihadistes de Daech et d’Al-Qaida canal historique et le régime de Bachar el-Assad qui semblent des sujets annexes pour la plupart des intervenants…

Et ils sont nombreux : Iran via les pasdarans et ses séides libanais, pakistanais, irakiens et afghans, Turquie s’appuyant sur les milices turkmènes – et autres – , Russie représentée par les forces régulières et le groupe Wagner devenu célèbre (mais il n’est pas le seul présent sur place), Arabie saoudite avec les mouvements de résistance islamistes « modérés », Israël en intervention aéroterrestre directe quasi quotidienne, USA en soutien des Kurdes et de mouvements islamistes « modérés », etc.. Une constante toutefois, pour tout ce beau monde, le sort des populations syriennes est bien loin des préoccupations immédiates.

Il est aussi certain que cette guerre civile va perdurer car aucun camp n’a la capacité opérationnelle – ni sans doute la volonté – de conquérir l’ensemble du pays car ensuite se pose le problème du « contrôle ».

La première inquiétude de Washington est l’installation à demeure d’un point d’appui militaire russe (prévu par un accord bilatéral Moscou-Damas pour encore 47 ans) qui permet au Kremlin d’être plus présent sur zone au détriment des intérêts US et de l’OTAN. En effet, les deux principales bases militaire de Hmeimim et de Tartous permettent à l’armée russe de rayonner sur l’ensemble du Proche-Orient, en Méditerranée orientale et même jusqu’en Afrique.

Bien évidement, la menace terroriste persiste et même se reconstitue sur le front syro-irakien via Daech qui recrée ses réseaux pour le moment clandestins. Les salafistes-jihadistes profitent de la misère dans laquelle sont plongées les populations pour recruter de nouveaux adeptes. Il semble que les Américains en bloquant toute « reconstruction » de la Syrie ne considèrent pas que leur action pousse encore plus les populations locales dans la misère. De nombreux jeunes ne voient plus que la « solution jihadiste » la seule manière de s’en sortir, s’il le faut par le « martyre ». Il est vrai que leur première cible sera la régime syrien – ce qui ne peut que satisfaire Washington – mais rien ne dit qu’il n’étendront pas ensuite leur combat contre les Kurdes des Forces Démocratique syriennes (FDS) puis contre tous leurs alliés américains.

Les manœuvres de Téhéran pour consolider le « croissant chiite » qui va de Téhéran à Beyrouth en passant par Bagdad et Damas sont indubitablement une menace directe dirigée contre Israël. Certes, l’État Hébreu détruit les infrastructures développées en Syrie par Téhéran mais n’a aucune réponse à l’adhésion des populations musulmanes locales à travers les réseaux sociaux, culturels, financiers développés par Téhéran.

En conséquence, Washington vise plusieurs objectifs :
. contenir le régime d’Assad et ses allié russes et iraniens dans l’ouest de la Syrie – globalement à l’ouest de l’Euphrate – ;
. s’opposer à la normalisation du régime syrien et à sa reconstruction économique, peu importe le situation de misère dans laquelle sont plongées les populations (Washington n’avait pas procédé autrement en 2001-2002 contre le régime de Saddam Hussein avant de l’attaquer militairement);
. aider les FDS à bâtir une gouvernance cohérente capable de maintenir la sécurité à l’est de l’Euphrate – ce qui signifie que la Maison-Blanche connaît bien l’idéologie des Kurdes membres des FDS : une base marxiste-léniniste agrémenté de touches d’autogestion, d’écologie et de féminisme de manière à plaire aux intellectuels occidentaux – ; petit détail qui ne semble pas troubler les Américains, l’idéologie de la majorité des Kurdes (en dehors du clan Barzani en Irak du Nord) est anticapitaliste et donc antiaméricaine !
. coopérer avec la Turquie pour qu’Ankara gère la situation sur zone… Problème, cette dernière est majoritairement tenue par des mouvements plus ou moins affiliés à Al-Qaida « canal historique »… ;
. améliorer la situation sanitaire par une aide massive dans la province d’Idlib et dans les régions tenues par les FDS (l’est de l’Euphrate) ;
. s’opposer à la reconstitution de Daech et d’Al-Qaida ;
. évaluer les besoins des FDS dans l’est de la Syrie pour faire face à la menace de Daech et à des éventuelles actions des forces gouvernementales appuyées par la Russie et l’Iran mais aussi contre la Turquie ;
. continuer l’aide transfrontalière même si Moscou met son veto à l’ONU et poursuivre l’aide humanitaire en coopération avec l’UE et la Turquie ;
. poursuivre les sanctions économique contre le régime syrien et tout organisme qui s’affranchirait de ce « blocus » ;
. enquêter sur les crimes de guerre de la Russie en Syrie, en Ukraine et sur d’autres théâtres et combattre la désinformation russe et renforcer les lois internationales contre de telles manœuvres ;
. lancer une nouvelle initiative diplomatique pour débuter un dialogue entre les différentes factions syriennes représentatives d’un large panel de la société.

D’autre part, l’administration américaine s’interdit formellement de :
1 . reconnaître directement ou indirectement le régime de Bachar el-Assad et lever les sanctions ;
2 . aider à la création d’un Kurdistan indépendant ;
3 . abandonner les Kurdes au bon vouloir d’Ankara ;
4 . composer avec des mouvements proche d’Al-Qaida ;
5 . admettre que la Russie joue un rôle « constructif » en Syrie.
Les 2è et 3è idées semblent contradictoires mais ne vont pas l’une sans l’autre : le reconnaissance d’un Kurdistan indépendant au nord de la Syrie est « le casus belli » pour Ankara. Les Turcs se sentiraient alors en droit d’intervenir en force pour éviter que les « cousins du PKK » (le Parti de l’union démocratique syrien, PYD ) n’aient pignon sur rue et n’aspirent qu’à un « grand Kurdistan » englobant une parcelle du territoire turc. En échange de cette « non reconnaissance » d’un État Kurde par les Américains, ces derniers garantissent leurs alliés des FDS que la Turquie ne tentera rien contre eux.

Les craintes de Washington sont pour partie exactes. La Russie s’est installée en Syrie pour y rester et pour renforcer son influence sans non plus se soucier particulièrement des populations locales. Les salafistes-jihadistes reprennent discrètement le contrôle des campagnes (et déserts) syro-irakien empêchant les administrations de s’y réimplanter. La misère pousse vers eux de nouveaux volontaires qui représentent la menace de demain qui pourrait fort bien déborder à l’extérieur. L’Iran et les milices qu’il soutient – dont le Hezbollah libanais – ne sont pas prêts à quitter l’ébauche du « croissant chiite ».

Le problème réside dans le fait que les États-Unis ne sont pas disposés à trouver des solutions durables officiellement pour des raisons morales (le régime de Bachar el-Assad est bien évidemment définitivement condamné) mais, eux-mêmes s’affranchissent bien souvent des lois internationales et des accords passés avec les uns ou les autres par souci d’efficacité. Quand on regarde l’Histoire, c’est parfaitement compréhensible mais le discours moralisateur qui accompagne leurs opérations est au minimum exaspérant pour ceux qui étudient la géopolitique d’un peu près. Le début de la véritable solution pour que tout se déroule le moins mal possible (l’harmonie générale reste du domaine de l’utopie) réside dans le dialogue direct ou indirect entre les différents acteurs et en bilatéral (peu importe que ce soient les Affaires étrangères ou les services secrets qui soient à la manœuvre). Au moins, avec la Russie, cela devrait avoir lieu en Suisse (sans doutes à Genève) lors d’une rencontre entre Biden et « le tueur (1) » Poutine. Cela dit, le bilan est effroyable, d’abord pour les Syriens(2).

1. Question d’un journaliste au président Biden qui a acquiescé sans doute sans se rendre bien compte des conséquences de son attitude. Le pouvoir de nuisance du cinquième pouvoir (les medias) est sidérant.
2. Selon la BBC, la guerre en Syrie a fait jusqu’à la fin 2021 : 387.118 victimes répertoriées dont 116 911 civils et 205.500 disparus. Mais sa source primaire est l’OSDH qui est contestée. Un autre organisme, le Violation Documentation Center avance les chiffres de 226.374 tués dont 135.634 civils. Enfin, le UNHCR estime que 55% des 22 millions de Syriens ont quitté leurs habitations, 5,6 millions sont réfugiés à l’étranger (dont 3.655.067 en Turquie, 865.531 au Liban et 664.603 en Jordanie) et 6,7 millions déplacés à l’intérieur.

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Texte

Alain Rodier

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