Lorsque le président Vladimir Poutine a félicité Joe Biden pour son élection en décembre 2020, il s’est dit « prêt à coopérer et ouvert à tous contacts »… Depuis, la politique du nouveau président américain à l’égard de la Russie s’est précisée sans réellement surprendre les observateurs. Autant dire qu’elle n’est pas particulièrement « amicale ».
Ainsi, le ton diplomatique du nouveau secrétaire d’État, Antony Blinken, est comminatoire si l’on en croit son récit du premier contact qu’il a eu avec son homologue Sergueï Lavrov. Selon lui, le but de la conversation était de réitérer « notre résolution à agir fermement pour défendre les intérêts US en réponse aux actions russes […] nous restons conscients des challenges que la Russie pose ».

La réponse du vieux renard Lavrov a été plus nuancée mettant en avant les avancées atteintes dans le domaine du nouveau traité sur les armes nucléaires START (qui devrait être en vigueur jusqu’en février 2026). Il a néanmoins souligné que cela ne devait pas interférer des les affaires intérieures des deux parties (comprendre: le « cas Navalny » est le problème de la justice russe).

Biden a affirmé de son côté : « J’ai clairement dit au président Poutine, d’une façon très différente de mon prédécesseur, que le temps où les États-Unis se soumettaient face aux actes agressifs de la Russie […] était révolu ».

En effet, les griefs de la Maison-Blanche à l’égard de la Russie sont nombreux. Les derniers en date sont l’affaire Navalny et d’ »activistes poursuivis pour avoir dévoilé des faits de corruption » qui « doivent être libérés immédiatement et sans conditions ». Quant aux cyberattaques attribuées à Moscou (la dernière contre SolarWinds), elles sont quasi-quotidiennes. Plus globalement la politique étrangère du Kremlin est considérée comme hostile au « monde libre » : en Syrie, le soutien au dictateur Bachar el-Assad, les visées hégémoniques sur l’Arctique, l’annexion de la Crimée, l’entrisme en Afrique, la coopération avec la Chine et l’Iran, etc.

En échange, pour la Russie, l’augmentation du nombre de manoeuvres de l’OTAN à sa frontière signifie que l’Alliance atlantique se prépare à un conflit militaire de grande ampleur contre elle. Tous les états-majors planchent désormais sur un conflit de « haute intensité ».

Le président Emmanuel Macron a demandé à la fin 2020 à l’OTAN à recentrer sa stratégie contre le « terrorisme international » mais il semble qu’il n’ait pas été bien entendu. Pour lui, les déploiements militaires dans les pays baltes et en Pologne sont des signes évidents que l’Alliance atlantique considère la Russie comme une « menace » comme elle le fait depuis l’effondrement de l’URSS au début des années 1990. L’installation d’éléments de la défense antimissiles des États-Unis en Europe se poursuit, théoriquement pour parer une menace balistique iranienne qui n’est pour le moment pas actuelle… L’activité militaire de l’OTAN augmente également dans les eaux de la mer Noire et de la mer Baltique qui ne sont pas particulièrement des zones d’influence américaine. L’étude des scénarii des exercices militaires de l’OTAN démontre « des préparatifs ciblés en vue d’un déploiement de ses forces dans un conflit militaire de grande ampleur ». Selon certains spécialistes, l’Alliance est aujourd’hui amenée à remobiliser des aptitudes de dissuasion politique et militaire datant de la Guerre froide tout en cherchant à s’adapter à des tactiques modernes de guerres hybrides. C’est dans ce cadre que l’OTAN a décidé d’intensifier ces dernières années ses exercices militaires. Une seule question se pose : quel est l’intérêt pour Moscou de déclencher une offensive en Europe puisque son idéologie communiste conquérante est enterrée depuis l’effondrement de l’URSS? La Crimée vient tout de suite à l’esprit mais il semble que les intérêts géostratégiques de Moscou étaient là engagés. Il était hors de question pour le Kremlin d’abandonner le port de Sébastopol qui permet l’accès aux « mers chaudes », la vieille hantise russe depuis l’époque des Tsars ! En deuxième lieu, la terreur de voir les installations navales de Sébastopol mises à la disposition de l’OTAN par Kiev était bien réelle. Le complexe d’ »enfermement » de la Russie par des forces hostiles (aujourd’hui l’OTAN) est également une constante historique.

Mais il semble évident que ces effets de manches sont avant tout des opérations de communication à destination des opinions publiques qu’il s’agit de fédérer en magnifiant un danger hypothétique. Des deux côtés, les gagnants de l’affaire sont les lobbies militaro-industriels et du renseignement qui justifient ainsi leurs dépenses somptuaires qui pourraient être consacrées à d’autres sujets vitaux (comme ceux de la santé et de l’éducation par exemple ?).

Selon les « Atlantistes », la politique de l’OTAN consiste à dissuader Moscou de se lancer dans une aventure militaire. Ils oublient de préciser que la « clef » de la dissuasion nucléaire (certes, elle n’est pas la seule) est dans la main du président américain (les Britanniques n’ont pas « leur propre clef », elle est à Washington) et de son homologue français, héritage du général de Gaulle qui n’avait confiance en personne et surtout pas en Washington et Londres – sans parler de Moscou -.

Exemple d’activisme militaire US

Arrivés en janvier pour participer à des exercices militaires annulés pour cause de Covid-19, un millier de Marines américains vont finalement rester dans l’Arctique. Une présence loin d’être anodine après le déploiement de bombardiers B-1 dans la région. Le porte-parole des Marines pour l’Europe et l’Afrique, le major Adrian Rankine-Galloway, justifie le maintien en Norvège de cette force en ces termes: « un précieux entraînement à la guerre dans l’Arctique et en montagne […] La Norvège offre un terrain difficile et accidenté qui perfectionne nos compétences en guerre par temps froid et en montagne avec les meilleurs spécialistes de combat – et de victoire – dans des conditions arctiques ». Plutôt que de rentrer aux États-Unis, les soldats américains vont donc rester sur place au moins jusqu’au printemps. En dépit des arguments avancés, cette annonce intervient surtout dans un contexte de regain de tensions dans cette région frontalière avec la Russie. Début février, Washington avait en effet décidé de déployer pour la première fois quatre bombardiers B-1 de l’US Air Force sur l’importante base aérienne d’Ørland en Norvège. Leur mission couvre également dans le cercle polaire arctique et l’espace aérien international au large du nord-ouest de la Russie et leur donne la possibilité de « réagir plus rapidement à une éventuelle ‘agression russe’(1) ». Cela dit, le Pentagone a précisé qu’il était hors de question que ces B-1 s’approchent des frontières russes. Les incidents « de rencontre » qui peuvent tourner au drame sont actuellement bien trop nombreux.

Bien sûr, tous ces mouvements militaires inquiètent côté russe. Anatoli Antonov, l’ambassadeur de Russie à Washington, a déclaré : « ma question est : pourquoi et qui vont-ils bombarder là-bas? L’OTAN renforce sa présence militaire le long de la ligne de contact avec la Russie. Qu’y a-t-il de positif à ce sujet ? » (propos rapportés par l’agence Tass le 20 février). Et d’expliquer que Moscou n’avait d’autre choix que de réagir en conséquence : « Vous voulez vraiment que je prenne contact avec notre chef d’État-Major, le général Guerassimov […], que je lui dise ‘eh bien, l’OTAN se profile à notre frontière, mais allez-y doucement, retirez nos troupes’?». Pour ce diplomate plein de bon sens, il ne sera possible d’apaiser les tensions que lorsque les deux parties auront ouvert le dialogue.
Pour l’instant, il ne semble pas encore en être question à Washington encore que Joe Biden ne paraît pas aussi décidé que son prédécesseur à torpiller le projet Nord Stream 2 dont la mise en service était prévue au début 2020, Ce gazoduc devrait doubler les capacités de livraison de gaz russe de son aîné Nord Stream 1 (en service depuis 2012) et garantir ainsi la sécurité des approvisionnements de l’Europe occidentale – et en particulier de l’Allemagne – via la mer Baltique.

 

1. Washington ne précise pas quelle pourrait être la forme de cette agression russe, ni les objectifs potentiels des bombardiers B-1 qui n’ont plus de capacités nucléaires.

Lire aussi : USA – IRAN : la politique de l’administration du président Joe Biden se dessine

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Alain Rodier

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