Le 19 novembre 2020, le ministère de l’Intérieur afghan a déclaré que deux explosions avaient été signalées tôt le matin tuant un policier et en blessant trois autres. Le 21 novembre vers 8 h 30, une trentaine de roquettes visant la Zone verte qui abrite les organisations gouvernementales, les entreprises internationales et les ambassades ont été tirées depuis au moins un lanceur multiple bricolé sur la plateforme d’une camionnette civile (c/f photo).

La « Wilayat Khorasan » de l’État islamique a revendiqué rapidement cette action dans le communiqué suivant : les « soldats du califat ont pris pour cible la Zone verte […] où se trouvent le bâtiment de la présidence afghane, les ambassades des pays croisés, et les sièges des forces afghanes ». Ils ont parlé de 24 roquettes ce qui correspond au lanceur retrouvé sauf qu’une munition est restée dans son tube de lancement. Selon les autorités, les explosions se sont produites dans des quartiers densément peuplés à proximité de la Zone verte centrale où l’ambassade d’Iran a été touchée par des éclats. Le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Tariq Arian, a précisé que l’une des roquettes avait atterri sur le centre médical Sana, un hôpital de Kaboul. Au total, dix personnes auraient été tuées et 51 autres blessées.

Ces deux actions ont été déclenchées juste avant les rencontres du 21 novembre à Doha au Qatar entre le secrétaire d’État américain Mike Pompeo et les négociateurs des taliban puis du gouvernement afghan, qu’il a vu séparément. Il leur a d’ailleurs demandé d’accélérer les pourparlers.

La violence s’est accentuée en Afghanistan depuis des mois malgré l’accord signé le 29 février entre les Américains et les talibans afghans. Ces derniers se sont engagés – entre autres (voir mon article sur raids.fr du 02 mars 2020) – à ne pas attaquer les zones urbaines, mais les autorités de Kaboul les pointent du doigt pour les attaques récentes dans la capitale.
Le Pentagone a annoncé la semaine dernière le retrait prochain de quelque 2.000 militaires d’Afghanistan, accélérant ainsi le calendrier établi lors de l’accord de février. À noter que ce dernier prévoyait le retrait complet des troupes à la mi-2021 or 2.500 soldats US devraient en finalement rester dans le pays.
Le président élu Joe Biden est en accord avec son prédécesseur souhaitant également mettre fin à la guerre en Afghanistan (1).

En fait, il semble que les attaques depuis le début 2020 à Kaboul sont le fait de la « Wilayat Khorasan » dans le but de rappeler aux Américains, au gouvernement et aux taliban que Daech est toujours présent sur zone et capable de mener des opérations offensives importantes.

— 6 mars : deux tireurs embusqués tuent 32 personnes et en blessent 81 autres lors d’une cérémonie officielle.
— 25 mars : un temple Sikh est pris d’assaut par des hommes armés faisant 25 tués et plus de huit blessés.
— 12 mai : une maternité accueillante des chiites est visée par trois terroristes. Douze mères et huit enfants, dont des bébés, sont assassinés. Le total des victimes se monte à 27 morts et 16 blessés.
— 12 mai : Province de Nangharar (district de Kuz Kunar) : un terroriste se fait exploser lors des obsèques du chef de la police locale (lui mort naturellement) faisant 32 morts et plus de 133 blessés.
— 2/3 août : la prison de Jalalabad est attaquée par un commando d’une douzaine d’hommes. 200 prisonniers sont toujours en fuite. Bilan : 32 tués et plus de 50 blessés. Cette opération entrait dans le cadre de la stratégie d’Abou Bakr al-Baghdadi (reprise en 2019 par son successeur, Ameer Muhammed Saeed al-Salbi al-Mawla alias Abou Ibrahim al-Hashimi al-Qourashi) appelée « détruisons les murs » qui vise à ne pas abandonner les activistes faits prisonniers.
— 25 octobre : un kamikaze se fait exploser dans un quartier étudiant : 21 tués, 57 blessés. Mais Daech ne cantonne pas ses opérations qu’à la capitale.
— 19 et 21 novembre : attaques décrites plus avant.

La « province Khorasan » a été officialisée le 26 janvier 2015 et couvrait à l’origine l’Afghanistan et le Pakistan. Daech alors en odeur de victoires a surtout recruté des activistes dans les rangs des taliban « déçus » par l’inaction de leurs chefs. S’en est suivie une guerre entre les deux mouvements salafistes, Daech réussissant à prendre pied dans les régions de Nangarhar, d’Helmand et de Farah. Le Mouvement islamique d’Ouzbékistan précédemment allié aux taliban a fait allégeance à Daech en août 2015. C’en était trop pour les taliban qui ont lancé une campagne de reconquête chassant peu à peu des jihadistes de Daech de leurs repaires.

Ces derniers étaient cependant parvenus auparavant à mener des actions au Baloutchistan et au Cachemire indien. Toutefois les revers infligés, à la fois par les taliban, les forces américaines et de l’OTAN puis gouvernementales, ont poussé la direction de Daech a créer les Wilayats « Pakistan » et « Inde » (cette dernière parfois appelée « Cachemire ») tout en conservant l’Afghanistan sous la coupe de la « wilayat Khorasan ». En avril 2020, une vingtaine de dirigeants de cette province, dont son émir, Aslam Farooqi, a été arrêté par les forces armées afghanes.

Avec 3.000 combattants répertoriés (par le Pentagone), la « Wilayat Khorasan » est en sous-nombre par rapport aux taliban qui seraient au moins 30.000 sans compter les groupes alliés, dont les réseaux Haqqani et Al-Qaida « canal historique ». L’objectif de ces derniers est de prendre le pouvoir à Kaboul dès que les forces internationales auront quitté le pays. Daech veut continuer à tenir le terrain face à ses multiples adversaires, dont le gouvernement afghan. Selon des officiels américains, les forces gouvernementales contrôleraient 53% du terrain, 13% seraient sous l’influence des taliban et de leurs alliés et les 34% restants seraient « contestés » (voir mon article sur raids.fr du 13 mai 2020). Tout cela laisse entendre que la guerre civile en Afghanistan va perdurer dans les années à venir.

 

  1. 1 – C’est l’un des nombreux pièges que laisse derrière lui Trump. En effet, il aura beau jeu de dire que s’il était resté à la Maison-Blanche, tous les boys seraient rentrés à la mi-2021 alors que son successeur continue à faire couler le sang américain…

 

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Texte

Alain Rodier

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