Sir Ken McCallum, le directeur du MI5 depuis 2020 (et agent de ce service de contre-espionnage intérieur depuis plus de vingt ans), a déclaré dans son briefing annuel donné tous les mois d'octobre (1) que les menaces émanant d'adversaires étrangers avaient quadruplé au cours de la dernière décennie.

Il place la Russie comme « agresseur numéro un », mais a pris en compte une menace accrue liée à l’Iran contre les sites et bases militaires et contre la communauté juive.

McCallum a précisé que le MI5 consacre plus de ressources à la lutte contre les menaces étatiques que durant la guerre froide.

LA MENACE RUSSE

Pour mémoire, Londres et Moscou ont toujours eu des relations exécrables, même du temps du Shah. Cela ne s’est pas arrangé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’administration britannique et ses services ont été gangrénés par des taupes du KGB et du GRU jusqu’au plus haut niveau.

En réponse, après l’effondrement du bloc de l’Est, des membres de la nomenklatura de pays ayant appartenu au Pacte de Varsovie ont trouvé le meilleur accueil en Grande-Bretagne. Il en a été de même pour des oligarques russes en délicatesse avec Vladimir Poutine.

Il en reste un traumatisme historique qui n’est pas près de s’atténuer : pour chaque camp, le « méchant », c’est l’autre… Cela peut expliquer en partie les déclarations belliqueuses de certains responsables, et surtout de la presse, libre en Grande-Bretagne et « encadrée » en Russie.

Pour le directeur du MI5 comme pour la très grande majorité des responsables européens, la Russie mène une guerre hybride.

Ce terme évasif et fourre-tout désigne des méthodes non militaires, telles que les cyberattaques, le sabotage ou la propagande, qui visent à exercer une pression constante et à déstabiliser l’ennemi.

Pour lui, la nouveauté est dans le développement fulgurant de l’intelligence artificielle (IA), qui « alimente le duel de cyber sécurité entre attaquants et défenseurs ».

En conséquence, pour lui, la Russie qui, au départ, a complètement échoué dans son « opération spéciale » en Ukraine, s’est arrêtée avant d’atteindre un « conflit conventionnel » contre l’OTAN. Elle cherche plutôt à déstabiliser les pays européens, tandis que ses progrès dans son invasion de l’Ukraine sont « minimes et horriblement coûteux ».

Il pense que les succès du MI5 dans l’identification et l’expulsion des espions russes du Royaume-Uni ont laissé le Kremlin dépendant de l’utilisation de mandataires pour les actions offensives. « Avec son empreinte secrète traditionnelle anéantie par près de mille expulsions depuis l’invasion, la boîte à outils mondiale du Kremlin est faible », a-t-il déclaré. Il évoque les expulsions massives de diplomates russes (elles étaient de 750 entre 2022 et 2025).

Ne pouvant plus agir par eux-mêmes, les officiers de renseignements russes en sont réduits à utiliser des mandataires privés, ce qui offre l’avantage à Moscou de nier toute implication dans de telles actions malgré des preuves croissantes du contraire.

Il a ajouté : « Alors, on les voit se précipiter pour payer des criminels afin qu’ils fassent leur exécution […] Ce ne sont pas les actions d’une grande puissance qui a l’avantage stratégique. »

Ses propos interviennent alors qu’un nombre croissant de dirigeants à travers l’Europe avertissent que la Russie pourrait préparer des attaques pour tester son engagement à soutenir l’Ukraine, ses premiers objectifs étant les pays baltes et la Pologne.

UN BÉMOL AUX ALLÉGATIONS DU PREMIER MINISTRE SUR LE BREXIT

Toutefois, il est resté plus prudent sur les commentaires du Premier ministre Andy Burnham selon lequel la Russie avait interféré dans le référendum sur le Brexit. Il a dit qu’il n’avait pas d’informations à ce sujet et qu’il fallait distinguer une « tentative d’ingérence » d’un « résultat obtenu ».

Il a reconnu qu’il était de notoriété publique qu’il existait des articles dans les médias russes et « soi-disant trolls d’internet et fermes de bots » cherchant à influencer le débat sur le Brexit, mais a également souligné que le résultat du référendum de 2016 « n’était pas contesté ».

Cette différence d’appréciation provient du fait que le Premier ministre britannique fait des déclarations dans un but politique et que le directeur du MI5 — en tant que professionnel du renseignement — s’en tient aux renseignements qu’il a à sa disposition. Dans ce cas, Andy Burnham tient à accentuer la pression sur Moscou.

LA MENACE IRANIENNE

Par ailleurs, Sir Ken McCallum a averti que l’Iran développait une campagne hybride au Royaume-Uni.

Le chef du renseignement a déclaré qu’il y avait eu cinquante arrestations au cours de l’année écoulée pour des activités liées à l’Iran.

Une grande partie des opérations iraniennes visait les communautés juives ainsi que « des cibles plus difficiles, comme les sites militaires ».

Il n’a pas mentionné directement les arrestations de la base RAF Fairford, mais il a dit aux journalistes que l’incident n’était pas « unique ». Il a ajouté : « Nous avons constaté l’intérêt iranien au-delà de la base RAF Fairford au Royaume-Uni. »

En effet, l’incident survenu à la base aérienne du Gloucestershire, où trois fourgons suspects ont été découverts garés à proximité, a entraîné l’arrestation de sept personnes, libérées ensuite sous caution (2). Manifestement, les preuves recueillies ne sont pas encore suffisantes. L’enquête devrait apporter d’autres précisions.

Il n’en reste pas moins que le Premier ministre a déclaré que l’incident était « presque certainement dirigé par les Gardiens de la révolution islamique d’Iran », tout en se rappelant ce qui a été dit plus tôt sur les déclarations politiques qui ne s’embarrassent pas de vérifier ce qu’elles affirment (d’où la précaution oratoire du « presque certainement »…).

LES MENACES LIÉES À L'IA

Le directeur a déclaré que la plus grande menace liée à l’abus de l’IA était la présence de groupes extrémistes utilisant cette technologie, en particulier pour exploiter des armes biologiques nouvelles et existantes.

Cette hypothèse est très grave, même si, en dehors de son emploi sur des terrains de guerre (Irak, Syrie), le plus récent attentat terroriste chimique (au gaz sarin, un agent chimique neurotoxique) remonte au 20 mars 1995 au Japon. Pour la petite histoire, les dirigeants de la secte Aum Shinrikyō responsables de cet attentat (et d’autres) ont été arrêtés. Son gourou, Shōkō Asahara, ainsi que douze de ses membres ont été condamnés à mort et pendus en juillet 2018.

Les terroristes se heurtent généralement à des problèmes techniques que l’IA pourrait aider à résoudre…

Sir Ken McCallum a déclaré que l’IA représente des menaces inconnues : « Pour le faire simple, l’histoire humaine ne nous a donné aucune expérience face à un acteur plus intelligent que nous. »

Il a annoncé que son service avait lancé un centre d’évaluation des menaces par IA chargé d’évaluer les sources et de « séparer le va-et-vient de la réalité ».

LES AUTRES MENACES

En avril de cette année, le niveau de menace terroriste au Royaume-Uni a été élevé à « sévère » pour la première fois en cinq ans, ce qui signifie qu’une attaque est très probable.

Sir Ken a déclaré que des groupes islamistes, comme Al-Qaïda et le groupe État islamique, continuent de diriger et d’inspirer des attaques, tandis que le risque accru est également causé en grande partie par le terrorisme d’extrême droite.

Il a poursuivi : « Au cours de l’année écoulée, la tendance la plus marquée a été une augmentation des cas où des versions extrémistes de griefs anti-immigration et antimusulmanes basculent vers des intentions terroristes. » Il a ajouté que le terrorisme d’extrême droite avait tendance à « tromper les jeunes » — alimentés par Internet — ajoutant que le MI5 avait, ces derniers mois, enquêté sur un « adolescent radicalisé d’extrême droite de 13 ans ici au Royaume-Uni […] Cette enquête a généré des éclairages qui ont permis à l’un de nos partenaires internationaux d’empêcher une attaque mortelle sur leur sol ». Il peut s’agir de la suite des investigations concernant l’adolescent qui a été arrêté après une violente attaque au couteau survenue le 10 février dernier au sein du collège Kingsbury High School à Brent.

Le chef du MI5 a déclaré dans son discours : « Ce que je peux dire, c’est que ceux qui cherchent à semer le chaos dans les rues britanniques — qu’ils soient des voyous agissant ici ou leurs commanditaires à l’étranger — rencontreront une réponse sans faille. »

Il a terminé en affirmant que la loi sur la sécurité nationale (National Security Act 2023) conçue pour viser les personnes œuvrant contre les intérêts britanniques pour le compte de puissances étrangères est largement utilisée et a été employée pour faire face aux menaces venant de Russie, d’Iran et de Chine. Il rejoint en cela l’analyse faite par le directeur du MI6 sortant en septembre 2025 (3).

1. Voir : « Menaces en Occident » du 10 octobre 2024.
3. Voir : « Déclaration du directeur sortant du MI6 (SIS) » du 29 septembre. 2025.