Il est courant de parler des taliban comme d’une entité unique. En réalité, il y en a deux principales : les Afghans qui ont pris le pouvoir à Kaboul à la fin août et les Pakistanais qui s’opposent au pouvoir en place à Islamabad. Le mouvement des taliban au Pakistan (Tehrik-e-Taliban Pakistan, TTP) est surtout présent dans les zones tribales situées à la frontière afghane au nord-ouest du pays. Ils ont accompagné leurs frères afghans dans la conquête du pouvoir mais, désormais, ils peuvent se retourner tous moyens réunis contre le régime pakistanais.

Le TTP est apparu à la fin 2007 dans le cadre de l’insurrection islamiste radicale qui a été la conséquence de l’assaut à Islamabad de la Mosquée rouge par les forces de sécurité pakistanaise, action meurtrière qui a duré du 3 au 11 juillet 2007 et fait 98 morts, 248 blessés et 50 prisonniers. En effet, après des années de calme relatif qui faisaient suite à la participation du Pakistan (alors dirigé par Pervez Musharraf) à la « guerre contre le terrorisme » lancée par Washington après les attentats du 11 septembre 2001, une rébellion emmenée par Abdul Aziz Ghazi et son frère Abdul Rashid Ghazi couvait dans cette mosquée et la madrasa voisine dont ils avaient pris le contrôle. Après un siège de plusieurs mois, le président Musharraf avait donné l’ordre de réduire cette résistance pour en terminer avec cette affaire.

Le résultat a été l’inverse. Une quarantaine de groupes déjà existants surtout implantés dans le nord-est du pays se sont unis sous ce sigle pour renverser le pouvoir pakistanais. En avril 2008, Islamabad constatant que les choses étaient mal engagées a bien tenté de négocier mais, Baitullah Mehsud, le premier émir du TTP a rompu les négociations et relancé l’insurrection. S’en sont suivies une série d’attentats puis d’opérations militaires qui ont amené un repli progressif des activistes islamistes. Baitullah Mehsud a été neutralisé le 5 août 2009 par un drone américain Predator. Il a été remplacé par Hakimullah Mehsud qui a été tué à son tour par un drone américain le 1e novembre 2013. Fazal Hayat alias le mollah Fazlullah ou Radio Mollah a pris sa suite à la de la même année mais son arrivée a été marquée par une recrudescence de conflits entre différentes factions dont certaines ont quitté le mouvement pour reprendre leur indépendance.

En 2014, le TTP affaibli a déclaré un cessez-le-feu unilatéral de cinq semaines destinées à aider au processus de paix avec le gouvernement de Nawaz Sharif. Celui-ci a été rompu alors que les forces pakistanaises lançaient l’offensive d’envergure Zarb-e-Azb le 15 juin 2014. Elle se terminera le 3 avril 2016 et le TTP en sortira très affaibli ainsi que ses alliés du Parti islamique du Turkestan (PIT), du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO) mais aussi du réseau Haqqani. Le TTP est alors contraint de se réfugier en Afghanistan voisin surtout dans la province de Nangarhar. Fazlullah est neutralisé le 13 juin 2018 par une frappe US.

Il est remplacé par Noor Wali Mehsud alias Abou Mansoor Asim (au centre sur la photo). Au début des années 2000, il a combattu aux côtés des taliban afghans l’Alliance du Nord puis les Américains et ses alliés après l’invasion d’octobre 2001. Diplômé en théologie et chef militaire, il a toutes les qualifications pour diriger le TTP. Les effectifs sont alors au plus bas (selon l’ONU, le TTP compte 6.000 combattants contre 25.000 en 2014). Le nouvel émir s’emploie à inverser la tendance et, depuis 2019, le TTP parait avoir repris des forces grâce à la médiation d’Al-Qaida. Beaucoup de groupes qui l’avaient quitté reviennent lui faire allégeance.

Aujourd’hui, le TTP entretient de bons rapports avec de nombreux groupes islamistes, dont Al-Qaida, le Lashkar-e-Islam (LeI) et le Lashkar-e-Jhangvi (LeJ). Ses relations avec les taliban afghans sont ambiguës même si la situation l’oblige à coopérer étroitement ; des conflits d’intérêt, surtout pour le contrôle de territoires, ont parfois éclaté. Il est évident que la prise de Kaboul change la donne. Noor Wali Mehsud a d’ailleurs félicité le mollah Hibatullah Akhundzada pour sa victoire en Afghanistan. Plus fort encore, il lui a renouvelé son allégeance. Cela veut dire que mollah Hibatullah Akhundzada est reconnu comme l’autorité religieuse supérieure par tous les taliban et par Al-Qaida. Il n’y a que l’État Islamique au Khorasan (IS-K, la « province » de Daech pour l’Afghanistan et le Pakistan) qui refuse cette allégeance considérant que tous les autres mouvements sont des « mécréants » à éliminer (1).

Pour Islamabad, les taliban afghans sont de « bons taliban » puisqu’il défendent la vision des Pakistanais de leur « espace stratégique » (2) de mais ceux du TTP sont de « mauvais taliban » puisqu’ils veulent renverser le pouvoir en place à Islamabad. Il est évident que la situation reste confuse car des activistes peuvent passer d’un camp à l’autre quand ils n’appartiennent pas aux deux, même épisodiquement. Les services secrets pakistanais, l’ISI (3) se livrent à un jeu subtil entre les deux les utilisant au mieux des intérêts d’Islamabad.

Pour mémoire, l’assassinat à Rawalpindi de l’ancienne Premier ministre Benazir Bhutto le 27 décembre 2007 n’a été revendiqué par le mollah Noor Wali Mehsud que dix ans plus tard (ce dernier deviendra l’année suivante l’émir du TTP). Il craignait qu’en cas de retour au pouvoir, elle fasse appel aux Américains pour combattre les mouvements islamistes radicaux pakistanais.

Aujourd’hui, neuf mouvements ont reconnu l’autorité de Noor Wali Mehsud comme émir. La plupart de ces formations ont des liens avec Al-Qaida et les groupes jihadistes pakistanais.

. Le groupe Amjad Farooqi (proche d’Al-Qaida, Farooqi a été tué en 2015 par un drone de la CIA) emmené par Muneeb Bhai a fait alliance avec le TTP en juillet 2020.
. Le groupe de Mukhlis Yar Hifazullah qui avait suivi Hakimullah Mehsud et qui était très proche d’Al-Qaida, a rejoint à l’été 2020.
. Le Jamaat-ul-Ahrar (JuA) et le Hizb-ul-Ahrar (HuA) qui s’étaient réconciliés avec le TTP dès 2015 ont officialisé leur position à la fin de l’été 2020.
. Au même moment, le mollah Khush Muhammad Sindhi qui commande le groupe Amir Usman Saifullah Kurd a prêté allégeance au TTP. Il dépendait précédemment du Lashkar-e-Jhangvi (LeJ).
. En décembre 2020, le mollah Aalim Khan Ustad qui a servi sous les ordres du « bon taléb » Hafiz Gul Bahadur au Nord-Waziristan (tué par erreur par les Américains en 2014) et le chef de guerre Ghazi Umar Azaam, émir du groupe Musa Shaheed Karwan ont rejoint le TTP..
. En août 2021, le groupe d’Al-Qaida au Nord-Waziristan emmené par Ustad Aslam alias Qari Yasin a fait à son tour allégeance au TTP.
. En octobre 2021, le groupe Shehryar Mehsud conduit par le mollah Wali Muhammad, le mollah Sher Alam, le commandant Asad et le Dr. Hamid Akhir a rejoint le TTP.

La partie va donc être délicate à jouer pour toutes les parties. Les taliban afghans doivent remettre le pays en marche handicapés par leur manque de reconnaissance à l’international (ce qui limite considérablement leur capacité à agir sur l’économie exsangue) et désormais confrontés directement à l’IS-K avec un risque de reprise de guerre civile. Islamabad va avoir à faire face à une opposition violente plus importante, le TTP sortant renforcé et encouragé par ce qui vient de se passer en Afghanistan…

 

1. C’est pour cette raison que l’IS-K, après une période de sidération qui a suivi la prise de l’Afghanistan par les taliban, a déclenché une vague d’attentats à travers le pays. Si les taliban ne parviennent pas à le contenir, c’est une nouvelle guerre civile qui va avoir lieu.
2. Le Pakistan considère que l’Afghanistan lui donne une « profondeur stratégique » en cas de guerre avec l’Inde.
3. Voir : « Pakistan: qui est le nouveau chef de l’ISI ? » du 9 octobre 2021.

 

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