L’existence des organisations criminelles transnationales (OCT) en Turquie plonge dans l’Histoire car ce pays occupe une position géographique privilégiée située au carrefour entre l’Orient et l’Occident favorable à tous les commerces même illégaux. De plus, leurs liens avec le monde politique et les services secrets sont aussi anciens même si les autorités gardent généralement la main en écartant les gêneurs. Il n’empêche qu’elles ont été capables de faire tomber des gouvernements comme celui de Mesut Yilmaz en 1999 (qui vient de décéder le 30 octobre). Bien que généralement classées à l’extrême droite, une coopération a souvent eu lieu avec des mafias kurdes proches du PKK. L’argent gagné illégalement n’a pas d’odeur. Un mafieux libéré en avril est en train de revenir sur le devant de la scène car le pouvoir turc semble avoir besoin de ses services.

Les « babas » (en turc « père » mais correspond à l’appellation populaire de « parrain ») historiques

Le plus grand « baba » d’origine kurde était Behçet « Beco » Cantürk, un trafiquant de drogues originaire de Lice dans le Sud-Est de la Turquie. Il a mangé à tous les râteliers, extrême-gauche révolutionaire, PKK, l’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie, ASALA, etc. Le 14 janvier 1994, il a été enlevé par des hommes en tenue de policiers dans la banlieue d’Istanbul et sa dépouille a été retrouvée quelques temps après.

À la même époque, de l’autre côté de l’échiquier, le clan Baybaşin était spécialisé dans la production et le trafic de drogues dans les années 1970. Son chef, Hüseyin Baybaşin, comme Cantürk, avait commencé ses activités criminelles très jeune. Après avoir été arrêté à plusieurs reprises, il avait été condamné à 12 années de prison en Grande Bretagne mais il avait été renvoyé en Turquie trois ans après. En 1992, poursuivi dans son pays, il était revenu en Grande Bretagne où il avait obtenu le statut de réfugié politique… Il a ensuite migré aux Pays-Bas où il aurait été recruté par les services secrets turcs, le Millî İstihbarat Teşkilatı ou MİT (Organisation nationale du renseignement) pour lutter contre le PKK en Europe. En échange, il avait obtenu l’autorisation de poursuivre ses trafics si bien qu’en 1998, il s’est retrouvé comme le principal fournisseur d’héroïne pour l’Europe blanchissant ses gains dans l’immobilier de tourisme. Toutefois, la même année, il a été arrêté aux Pays-Bas et purge depuis une peine de prison à vie. L’ensemble du clan Baybaşin qui écumait l’Europe a été neutralisé en 2002 ses chefs se retrouvant derrières les barreaux pour des dizaines d’années. Seul Abdullah a été libéré des geôles turques en 2016 alors qu’il purgeait une peine de 40 années d’emprisonnement depuis 2010…

Le crime ne s’embarrasse pas de contradictions. Ainsi, dans les années 1990, le Parti communiste de Turquie/marxiste-léniniste (TKP/ML) emmené par Dursun Karataş et les Loups gris (bozkurtlar) ou « Foyers idéalistes », alors dirigés par Abdullah Çatlı (le mafieux le plus célèbre de Turquie qui a été impliqué dans la tentative d’assassinat du Pape Jean Paul II. Il est décédé lors d’un accident de voiture en 1996) vendaient tous les deux de la drogue au même client français ! À noter que les Loups gris sont dépeints comme néo-fascistes, anti-communistes, anti-grecs, anti-kurdes, anti-arméniens, homophobes, antisémites et anti-chrétiens…

Mehmet Nabi İnciler alias « İnci Baba » était un mafieux proche du Süleyman Demirel (Premier ministre à plusieurs reprises) et d’Alparslan Türkeş (le fondateur du Parti d’action nationaliste, MHP) mais aussi un amateur de l’écrivain-cinéaste kurde à succès Yılmaz Güney (condamné à 100 ans de prison en Turquie, Palme d’Or au festival de Cannes en 1982 pour son film Yol). Demirel invitait souvent İnciler à l’accompagner lors de ses déplacements à l’étranger. Ainsi, aux USA ce dernier était allé s’incliner sur la tombe de son modèle : Al Capone. Il est décédé par arme à feu lors d’une dispute entre son garde du corps et son neveu en 1993.

Alaettin Çakıcı et son beau-père Dündar Kılıç évoluaient dans les mêmes cercles. Ce dernier s’était fait surnommer le « Babalar babadi » (parrain des parrains) dans les années 1980. Ce sont eux qui ont fait indirectement tomber Mehsut Yilmaz en 1999 pour sa participation à un scandale financier.

Le parcours de Alaatin Cakici est intéressant à suivre. Très jeune, il devient un caïd n’hésitant pas à faire le coup de poing et, plus épisodiquement de coups de feu. Il fait fortune dans le jeu puis le trafic de drogue international. À la fin des années 1980, il travaille comme son aîné Hüseyin Baybaşin en tant que free lance pour le MIT alors qu’il est déjà recherché sous divers chefs d’inculpation. Ses services ont vraisemblablement été efficaces puisqu’il avait été inscrit sur la kill list du mouvement d’extrême-gauche Dev Sol. Toutefois, en cavale de 1992 à 98, il est arrêté à Nice avec un passeport diplomatique turc. Incarcéré aux Baumettes, c’est à ce moment là que ses déclarations faites à la police française amèneront le scandale financier qui fera tomber Yilmaz en 1999. Suite à cette affaire et indirectement, les islamistes de l’AKP (le Parti pour la justice et le développement) prendront démocratiquement le pouvoir à Ankara en 2002 en faisant campagne pour un retour à l’honnêteté dans la vie politique.

Extradé en Turquie, Çakıcı est libéré en 2002 mais il reprend une cavale en Europe qui va le conduire de France puis en Autriche où il est arrêté en 2004 et renvoyé à la case prison en Turquie. Il est condamné à 36 ans d’incarcération dont 19 pour avoir fait assassiner son ex-épouse en 1995, la fille de Dündar Kılıç (ce dernier n’aura pas le loisir de se venger décédant de maladie en 1999). Il est élargi le 15 avril 2020 à l’occasion d’une loi anti-Covid-19 (dont ne bénéficient pas les prisonniers politiques). Son amitié de 30 ans avec le leader du MHP, Devlet Bahçeli, a joué un grand rôle dans sa libération. La mansuétude du président Erdoğan à son égard s’explique par son souhait de resserrer les liens de la coalition au pouvoir menée par l’AKP mais soutenue par le MHP. Il est donc logique que la première visite de Çakıcı lui ait été réservée au siège du MHP à Ankara. Çakıcı avait alors tweeté : « j’ai rendu visite à un dirigeant [politique], une légende vivante du monde et de la nation turque, à mon estimé frère qui est le chef de la communauté dont je suis membre [les Loups gris] ». Plus surprenant, fin octobre, il s’est rendu à Erdine où il a été reçu officiellement par le maire CHP (Le Parti républicain du peuple, opposition kémaliste), Recep Gürkan. Il s’est vu offrir un portrait original de Mustafa Kemal Atatürk…

La démarche d’Erdoğan semble aussi destinée à reprendre barre sur les organisations criminelles dont il a besoin pour renforcer son pouvoir. Il s’appuie déjà sur les Osmanlı Ocakları (les Foyers ottomans) créés en 2009 et dirigés par Kadir Canpolat qui comptent aujourd’hui plus de deux millions de membres à travers le pays. L’objectif déclaré de cette garde prétorienne est de promouvoir un système de gouvernance et un mode de vie ottomans. C’est un mélange de nationalisme et de religion (plus que le MHP qui reste laïque). Les Foyers ottomans ont trouvé en Sedat Peker, le représentant de la jeune génération mafieuse, un soutien de poids. Condamné pour meurtre en 1997, il est sorti de prison en 1998 pour y retourner en 2005 puis en 2013 dans le cadre du procès Ergenekon étant alors soupçonné avoir comploté contre Erdoğan. Il a été libéré en 2014. Après la tentative de coup d’État de 2016, il a prêté allégeance à Erdoğan.

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Alain Rodier

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