Le vice-ministre de la défense du Gouvernement de l’accord national (GAN), Salah Al-Namrouch, a annoncé le 17 août « Nous sommes convenus avec le ministre turc de la Défense Hulusi Akar et le ministre qatari Khaled ben Mohammed Al-Attiyah, d’une coopération tripartite pour la construction de l’institution militaire, dans les domaines de la formation et du conseil ». Cette coopération a été officiellement décidée après une visite à Tripoli des ministres de la défense turc (accompagné du chef d’état-major général turc Yaşar Güler, ce qui n’est pas rien) et qatari. La délégation a été reçue par le Premier ministre Fayez el-Sarraj (reconnu par la communauté internationale). Elle aurait aussi visité l’état major de conseil, de coopération et d’assistance militaire qui a été établi suite au précédent accord signé entre Tripoli et Ankara en 2019. Le résultat s’était fait rapidement sentir : les forces rebelles qui menaçaient la capitale avaient été forcées de se replier, en particulier sous les coups des drones armés turcs. Les forces aériennes rebelles (et vraisemblablement les Mirage 2000 émiratis) n’avaient plus la maîtrise aérienne en raison des contre-mesures électroniques mises en œuvre par les spécialistes turcs basés à terre ou sur des bâtiments croisant au large des côtes de Tripoli (trois frégates et au moins deux sous-marins – en surface – ont été visualisés).

Cette nouvelle coopération a reçu le nom de baptême d’opération Burkan Al-Ghadab (le volcan de la colère). C’est dans ce cadre que les deux pays vont envoyer des conseillers en Libye pour lutter contre l’Armée Nationale Libyenne (ANL) emmenée par le maréchal (séditieux) Khalifa Haftar. Ankara a officiellement souligné que les forces rebelles étaient soutenues par la Russie via le groupe Wagner, les Émirats Arabes Unis, l’Égypte et… la France. Des stagiaires libyens devraient aussi être formés dans les écoles militaires des deux pays mais beaucoup de temps devrait être nécessaire avant qu’ils ne soient opérationnels.

Les visites officielles turques à haut niveau à Tripoli se succèdent sans discontinuer ; Ministre des affaires étrangères, de l’économie, etc. et surtout le tout puissant directeur du MIT (les services secrets turcs) qui devient un invité régulier. Sarraj s’est rendu en juillet en Turquie où il a été reçu avec les honneurs dus à son rang officiel.

En s’appuyant sur la légitimité internationale donnée par l’ONU au GNA, sur une « histoire commune de plus d’un demi-siècle », sur le respect des populations civiles, le président Erdoğan s’inscrit dans la durée au moins dans l’Ouest de la Libye contrôlée par le GNA. Il apporte avec lui une puissance militaire indéniable (mais limitée par la difficulté qu’a la Turquie à projeter des forces loin du territoire national – ce qui n’est pas le cas de la Syrie, de l’Irak et de la Méditerranée autour de Chypre -), le savoir-faire des entreprises de travaux publics turques (qui ont déjà participé à la construction des infrastructures libyennes – en particulier portuaires du temps du colonel Kadhafi -) et son soutien politique sur la scène internationale. Il convient de se souvenir que la « deuxième armée de l’OTAN » après celle des USA a des réels savoir-faire en matière de guerre électronique et dans le domaine des drones acquis, pour les premiers auprès de l’OTAN durant la Guerre froide, et pour les seconds auprès d’Israël dans les années 1990-2000 dans le cadre de la surveillance des frontières avec l’Irak et la Syrie. Mais tout cela coûte cher et le Qatar est là pour apporter les financements en ajoutant quelques forces spéciales qui se sont déjà fait la main sur divers théâtres de guerre du continent africain.

Ces importants soutiens au GNA empêchent les forces du maréchal Haftar de progresser plus avant. Mais en aucun cas, cela ne permet à celles du GNA de reprendre du terrain, en particulier Syrte. En effet, l’Armée Nationale Libyenne déjà soutenue plus ou moins directement par les forces aériennes des EAU et égyptiennes et, au sol par le groupe Wagner, peut compter, en cas de déclenchement d’une offensive le long de la côte ayant pour objectif de récupérer les ports pétroliers orientaux du pays, sur le renfort direct de l’armée égyptienne. Cette dernière n’a pas trop de difficultés logistiques.

Erdoğan n’est pas fou et sait que ses forces militaires sont actuellement dispersées sur différents fronts. Une défaite militaire en Libye (où des batteries anti-aériennes de Hawk déployées sur la base d’al-Watiya ont été détruites avant leur mise en œuvre vraisemblablement par des appareils des EAU) serait très dommageable pour son prestige qui lui fait gagner toutes les élections à l’intérieur depuis 2003.

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Alain RODIER

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