Le ministre turc de l'Intérieur, Mustafa Çiftçi, a annoncé qu'il se rendrait en Allemagne et en Italie pour s'entretenir avec ses homologues de la coopération dans la lutte contre le crime organisé et le rapatriement des fugitifs.

Ces voyages s’inscrivent dans la logique des déplacements du ministre dans différents pays européens pour coordonner l’action des forces de sécurité, mais aussi aborder le problème du rapatriement de criminels turcs qui auraient trouvé refuge pour échapper aux poursuites judiciaires dans leur pays.

Ainsi, depuis sa prise de fonction en février, il s’est rendu en Géorgie et en Bulgarie, pays voisins, avant d’aller en Grèce début octobre, où il a rencontré le ministre grec de la Protection du citoyen, Michalis Chrisochoidis, et le ministre de la Migration et de l’Asile, Thanos Plevris.

Il a ajouté que ses prochaines visites en Allemagne et en Italie contribueraient à renforcer la coopération pour traquer et rapatrier les suspects recherchés en Turquie.

S’exprimant ce week-end sur la chaîne locale KonTV, Mustafa Çiftçi a promis d’intensifier la répression contre le crime organisé, avertissant les fugitifs qu’ils ne pouvaient espérer échapper à la justice en fuyant à l’étranger.

Ainsi, le chef de gang turc Barış Boyun a été arrêté en Italie en mai 2024 lors d’une opération conjointe. Il est actuellement détenu à la prison de L’Aquila sous le régime « 41-bis », un système de détention très strict qui limite considérablement les contacts avec le monde extérieur.

L’Italie a rejeté les demandes de la Turquie concernant l’extradition et l’asile de Barış Boyun, qui purge déjà une peine dans ce pays.

Le ministre a poursuivi : « Je me suis rendu en Bulgarie ces derniers mois pour aborder cette question, puis en Géorgie, où j’ai rencontré le ministre de l’Intérieur. Jeudi [8 octobre], j’étais en Grèce pour des entretiens séparés avec les ministres chargés de la protection des citoyens ainsi que de la migration et de l’asile […] ces réunions portaient sur la coopération en matière de sécurité, les activités des réseaux criminels émergents et les pays où leurs membres cherchent refuge. »

Selon lui, la Turquie a obtenu l’extradition de 736 personnes depuis l’étranger au cours des neuf premiers mois 2026, précisant : « Nous augmenterons ce chiffre grâce à nos prochaines visites et à la poursuite de notre diplomatie sécuritaire. Nous traquerons chacun d’entre eux et les ramènerons en Turquie. »

La Turquie concentre de plus en plus ses efforts sur les gangs dits de « nouvelle génération », qui ont étendu leurs activités ces dernières années. M. Çiftçi a précisé : « À la fin du mois de septembre, nous avions mené 1 741 opérations ciblant 625 organisations criminelles dans le cadre de notre campagne contre les gangs de nouvelle génération […] Ces efforts ont abouti à l’arrestation et au placement en détention provisoire de 8 170 personnes. »

La Turquie abrite historiquement d’importantes organisations criminelles qui contrôlent la « route des Balkans » (1) alimentant en drogues l’Europe occidentale. Mais elle a évolué, s’adaptant à la nouvelle époque.

Les « babas » (« papa » en turc, mais équivalent à « parrain ») turcs ont progressivement laissé la place à la « mafia de nouvelle génération » (2), des organisations criminelles qui utilisent les opportunités de l’ère numérique pour se développer. Ces groupes opèrent dans des domaines de la cybercriminalité, du trafic de drogue, du blanchiment d’argent, des paris illégaux, du racket et des fraudes en tous genres.

Les différentes organisations, qui disposent de solides réseaux de communications entre elles, forment des alliances tout en se livrant à des guerres internes pour gagner des « territoires ».

La coopération policière n’est pas nouvelle. Les prédécesseurs de Mustafa Çiftçi, dont Ali Yerlikaya, ont développé les relations interpolices en Europe.

Ainsi, lors de l’opération Orkinos-Bulut (Nuage de thon) (3), des raids simultanés ont été menés en Turquie, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Espagne et en Belgique après huit mois d’échanges de renseignements avec plusieurs pays, dont les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, l’Australie, la Grèce, la Serbie, l’Azerbaïdjan, le Kosovo, la Bulgarie, la Macédoine du Nord, le Brésil et l’Iran.

Près de 21,2 t de drogue ont également été saisies lors de cette opération.

La Turquie reste parmi les pays les plus criminalisés

En effet, l’ONG genevoise Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) a révélé que la Turquie figurait parmi les nations les plus touchées par la criminalité transnationale en fin d’année 2025. Elle se positionne à la dixième place sur l’échelle mondiale de la criminalité organisée, parmi les 193 pays analysés.

La Turquie a obtenu 7,20 sur 10 pour la criminalité, un score nettement supérieur à la moyenne mondiale de 5,08, indiquant une forte présence de marchés illicites et de réseaux criminels bien établis. Son score de résilience, reflétant la capacité de l’État à résister et à combattre le crime organisé, s’élevait à 3,96, en dessous de la moyenne mondiale de 4,78, ce qui suggère un schéma persistant d’activité criminelle élevée et une réponse institutionnelle faible.

Selon l’indice 2025, le Myanmar est le pays le plus criminalisé au monde avec un score de 8,08, suivi de la Colombie (7,82), le Mexique (7,68), l’Équateur (7,48) et le Paraguay (7,48).

Le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir en Turquie et son allié, le Parti du mouvement nationaliste d’extrême droite (MHP), sont accusés d’avoir transformé le pays en refuge pour les criminels internationaux.

Les lois laxistes sur le blanchiment d’argent, l’accès facile à la citoyenneté et l’insuffisance des poursuites sont citées comme des raisons qui ont conduit la Turquie à devenir plus attrayante pour les réseaux criminels internationaux ces dernières années.

Plus globalement, selon Mark Shaw, directeur exécutif de GI-TOC, « le crime organisé sape la démocratie, la souveraineté des États, et même la paix et la sécurité internationales […] Les groupes criminels sont parmi les plus grands profiteurs de perturbations mondiales ».

Chose gravissime, la coopération internationale contre la criminalité organisée s’affaiblit dans ce qu’il décrit comme « un système international fracturé et un recul du multilatéralisme ». En clair, la coopération internationale dans la lutte anticriminelle diminue en raison des fractures géostratégiques actuelles et les seuls réels bénéficiaires de la situation catastrophique que le monde traverse sont les organisations criminelles transnationales (OCT).

1. Voir : « La Turquie, carrefour historique des drogues » du 6 avril 2023.