Le 18 septembre, les États-Unis et le Danemark ont annoncé un accord (dont le texte n'a pas encore été rendu public) sur la sécurité du Groenland, mettant fin à un différend diplomatique déclenché par les menaces du président Donald Trump de s'emparer du territoire par la force pour des raisons de sécurité nationale. Il avait alors invoqué sa position stratégique à des fins militaires, mais aussi ses richesses minières…
Il est parfaitement exact que le Groenland occupe une position géographique de toute première importance sur le théâtre de l’Arctique, qui est le champ de bataille de demain entre l’Occident d’un côté, et la Russie — en second rideau la Chine — de l’autre (1).
Ses ressources minières actuellement très peu exploitées sont les terres rares (néodyme, terbium, etc.) nécessaires à la fabrication des véhicules électriques, des aimants permanents, des éoliennes et des équipements de défense ; les minerais critiques et métaux, comme le graphite, le lithium, le titane, etc. Autant dire que les États-Unis qui se sont déjà emparés — via un accord idoine conclu avec Caracas — des gisements pétroliers vénézuéliens en Amérique du Sud sont très attirés par ces richesses qui pourraient venir couronner leur suprématie économique pour le siècle à venir.
Trump a écrit sur Truth Social que cet accord accorderait aux États-Unis « un contrôle permanent sur la sécurité et tous les autres besoins ». Il a précisé que l’accord était « sans frais pour les États-Unis » et qu’il leur apporterait la capacité de « faire ce qui est nécessaire pour garantir et défendre la sécurité du Groenland ».
Pour lui, ce texte comprend une règle selon laquelle aucun adversaire des États-Unis ne peut maintenir une présence militaire au Groenland ni « réaliser d’investissements sensibles au Groenland sans notre autorisation écrite expresse ».
Sont visées en priorité la Russie et la Chine, mais même les autres pays — dont les Européens — devront demander l’autorisation à Washington…
Ces formules pour le moins ambigües ont semblé satisfaire tous les responsables politiques concernés.
La Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a confirmé que l’accord sera signé à l’Assemblée générale des Nations unies cette semaine, déclarant qu’il « renforce notre sécurité commune dans l’Arctique et la région de l’Atlantique Nord », tout en « reconnaissant simultanément la souveraineté et l’intégrité territoriale du Royaume et le droit du peuple groenlandais à l’autodétermination ». À noter au passage que ce « droit à l’autodétermination » permettrait un éventuel vote des Groenlandais sur leur statut. Trump est soupçonné depuis longtemps par ses adversaires politiques de pratiquer l’achat de votes, et pas qu’aux États-Unis.
Mais, prudente, Mme Frederiksen a ajouté que l’accord devait encore être approuvé par les législateurs et qu’il « devrait suivre les procédures parlementaires nécessaires pour entrer en vigueur ».
Le président du gouvernement du Groenland, Jens-Frederik Nielsen, a affirmé dans un communiqué : « Il est réjouissant de conclure un accord qui garantit et renforce la sécurité des États-Unis, du Danemark et du Groenland. » Il a en outre précisé : « Cet accord reconnaît les intérêts du Groenland et notre place dans la coopération internationale. Il est bénéfique pour nous tous. »
Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a qualifié cet accord d’« historique » et de « victoire majeure pour les États-Unis et le peuple américain […] Cet accord répond de manière permanente et complète à nos préoccupations en matière de sécurité nationale au Groenland ». Au moins, lui, comme à son habitude, a dit la vérité, mais personne ne semble vouloir vraiment l’écouter. Ce sont les États-Unis qui sortent gagnants de cette crise même s’il ne s’agit plus d’une annexion en bonne et due forme, mais, sur le terrain, cela y ressemble fortement.
De manière à tempérer l’enthousiasme de l’équipe Trump, le New York Times, classé au centre gauche de l’échiquier politique américain, affirme que l’accord conclu est « très loin de répondre à la revendication de longue date de Donald Trump, qui exigeait un contrôle total du Groenland ».
Le World Street Journal, plus conservateur, écrit qu’il n’est plus question que le Groenland « devienne un territoire souverain des États-Unis. Cet accord se rapproche davantage de la contre-proposition formulée par le Danemark, qui prévoit de renforcer la présence militaire américaine sur l’île et d’accorder aux États-Unis des conditions commerciales préférentielles. Il renforce également les concessions déjà accordées aux États-Unis dans le cadre d’un traité conclu en 2004, qui donnait à l’armée américaine une large liberté d’action sur cette île recouverte de glace ».
Enfin, pour le Washington Post, de centre gauche : « Les contours de l’accord semblent dessiner un compromis permettant à Trump de revendiquer une victoire dont il pourrait se prévaloir à l’approche des élections de mi-mandat, tout en dissipant les craintes danoises, groenlandaises et européennes quant à la volonté des États-Unis d’annexer officiellement le Groenland à leur territoire. »
En résumé, sans annexer le Groenland « sur le papier », Washington va faire ce qui lui plaira avec cet État. Les dirigeants européens se rangent sagement derrière, car ils sont terrorisés par la « menace russe » qui s’étend déjà à l’Antarctique — ce qui est totalement vrai (1).
QU'EN EST-IL DE LA MENACE RUSSE EN EUROPE ?
Les responsables politiques, les militaires et les médias abondent dans le sens de la menace que représente la Russie pour l’Europe.
Ainsi, Emmanuel Macron a réuni un certain nombre de représentants politiques le 18 septembre pour que les responsables des services de renseignement leur délivrent la bonne parole.
Il a lui-même communiqué après coup : « La nature de l’agressivité russe et des menaces en Europe change […] Nul n’est à l’abri. »
En complément, le président a annoncé avoir demandé au gouvernement français de « préparer un plan de protection de nos infrastructures critiques » face aux attaques « hybrides » russes.
Tous les professionnels savent que la défense opérationnelle du territoire a été laissée de côté depuis la fin des années 1970… Et pourtant, d’autres menaces existaient et existent toujours : écologistes violents, terroristes d’extrême gauche, islamistes radicaux, crime organisé (pour organiser du racket), etc. Elle n’est donc pas seulement d’origine moscovite.
Quant à l’espionnage et à l’influence, les Russes sont loin d’être les seuls sur ce terrain (cf. la carte publiée par Donald Trump sur Truth Social) !
Enfin, si la France est vraiment « en guerre » contre la Russie, comme le disent certains commentateurs, pourquoi les relations diplomatiques ne sont-elles pas rompues ?
UNE INVASION MILITAIRE RUSSE EN EUROPE DIFFICILEMENT ENVISAGEABLE
En 2022, la Russie a commis la faute monumentale d’attaquer l’Ukraine — considérée comme faisant partie de son « pré-carré » — en pensant que l’opération spéciale serait réglée en quelques semaines.
Aujourd’hui, la Russie cherche à faire payer à l’Europe le soutien qu’elle apporte à Kiev en recourant à diverses tactiques de guerre hybride, moins importantes que pendant la guerre froide, où les morts se comptaient par centaines, causées par des proxies « terroristes » contrôlés en réalité par le Kremlin. Comment imaginer qu’elle pourrait se lancer dans une aventure militaire contre l’Europe ?
La Russie n’a pas les ressources humaines nécessaires (déjà, pour l’Ukraine, les Nord-Coréens sont appelés à la rescousse).
Sur le plan démographique, la Russie compte aujourd’hui environ 143 millions d’habitants comparés aux 538 millions de citoyens européens (en comptant les 86 millions de Turcs dont le pays est la première armée de l’OTAN après celle des États-Unis).
Durant les années 1970-1990, les pays membres du Pacte de Varsovie, qui étaient alors vraiment menaçants du fait de leur idéologie marxiste-léniniste expansionniste, comptaient environ 377 millions d’individus, dont 265 à 286 millions de Soviétiques. Même s’ils n’étaient pas tous acquis à la « cause », leurs armées étaient vraiment sur le pied de guerre.
Par contre, une opération limitée, par exemple, pour établir un corridor vers l’enclave de Kaliningrad considérée comme « vitale » par la Russie peut être envisagée. Mais ensuite, il faudra du personnel pour gérer la situation dans le temps. Des forces d’occupation, cela nécessite du monde, surtout quand les populations locales sont hostiles.
Tout le monde est d’accord : Moscou est coupable de tous les maux. Cependant, il n’y a pas de commentaires sur la déclaration de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) affirmant qu’un drone (probablement ukrainien) aurait heurté la tour de refroidissement d’un réacteur de la centrale nucléaire de Koursk (Russie) tôt le 17 septembre. Il a été rapporté que l’unité était en fonctionnement à ce moment-là, mais elle n’a pas été arrêtée, car il n’y a pas eu d’incendie. C’était peut-être une erreur de tir, mais, dans la réalité, cela constitue une bavure, même si les tours de refroidissement ne sont pas au cœur d’une centrale nucléaire.
Le directeur de l’AIEA, Rafael Grossi, a réitéré l’appel à une retenue militaire maximale pour prévenir le risque d’un accident nucléaire.
