Alors que le conflit américano-israélien avec l’Iran se poursuit à bas bruit, alternant entre des négociations itinérantes via différents acteurs internationaux, le nouveau Premier ministre irakien, Ali al-Zaidi, doit faire face au même défi que tous ses prédécesseurs : comment établir son autorité sur les dizaines de groupes armés, dont beaucoup font partie de l’organisation des Al-Hashd Al-Cha’bi (Forces de mobilisation populaire), qui opèrent en dehors du contrôle direct du gouvernement ?
Pour mémoire, cette organisation a réuni plus d’une soixantaine de factions armées chiites en 2014 à l’appel du grand Ayatollah Ali Al-Sistani, la plus haute autorité chiite en Irak (il a la double nationalité irakienne et iranienne) pour s’opposer à l’avance alors foudroyante de Daech.
Mais aujourd’hui, la question qui se pose est le risque que certains de ces groupes entraînent l’Irak dans le conflit régional que Bagdad a toujours cherché à éviter.
Conformément aux demandes américaines, Ali al-Zaidi, qui a succédé le 14 mai 2026 au poste de Premier ministre à Mohammed Chia al-Soudani, s’est engagé à placer les armes présentes en Irak sous le contrôle exclusif de l’État.
Le porte-parole de l’exécutif, Haidar Abboudi, a déclaré lors d’une conférence de presse le 29 juin : « Tous les groupes armés ont été informés d’une date précise marquant la fin de ce dossier […] à savoir le 30 septembre, date à laquelle prendra également fin la présence de la coalition internationale […] Après cette date, toutes les armes se trouvant hors du cadre de l’État feront l’objet de poursuites judiciaires. »
Point épineux, cela implique la démobilisation des milices chiites, dont beaucoup sont sous l’influence directe de Téhéran qui continue à les utiliser comme « proxies ».
Pour le moment, les factions attachées à leurs armes refusent d’en discuter tant que des forces de la coalition internationale dirigée par Washington pour combattre les jihadistes demeurent présentes dans le nord de l’Irak. Cette mission doit se terminer en septembre. En remplacement, Bagdad, ayant alors recouvré l’ensemble de sa souveraineté, pourra conclure des accords de défense bilatéraux. Certains pays européens sont intéressés.
Le nouveau Premier ministre, Ali al-Zaidi, doit effectuer une visite aux États-Unis à la mi-juillet et rendra compte directement au président Donald Trump de l’avancée de ses efforts.
Le président irakien Nizar Amidi, membre de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), a promis le 4 juillet de poursuivre cette campagne pour mettre fin au port d’armes par toute personne autre que des responsables de l’État.
Le président sunnite de la Chambre des représentants (Parlement), Haibat al-Halboussi, n’a pas officiellement donné son avis, mais il a participé aux funérailles de l’ayatollah Ali Khamenei à Téhéran.
Pour mémoire, en Irak, le pouvoir exécutif relève du Premier ministre, qui est obligatoirement un chiite, le président étant lui kurde et le président du Parlement un sunnite.
Cette mesure de désarmement serait soutenue, du moins pour partie, par cinq milices chiites, dont les Brigades de la Paix héritières de l’Armée du Mahdi de Moqdada al-Sadr, et le Asaib Ahl al-Haq (AAH) de Qais al-Khazali.
Cependant, elle est rejetée par des groupes qui sont plus profondément enracinés dans « l’axe de la résistance » iranienne, tels que le Mouvement al-Noujaba (HHN), les Kataeb Hezbollah (dirigés par Abou Mahdi al-Mouhandis jusqu’à son élimination aux côtés du général Qassem Soleimani en janvier 2020 à Bagdad par un drone américain [1]) et les Brigades Sayed al Chouhada (KSS).
Une « conférence sur la souveraineté nationale » devrait se tenir vers la fin de l’année réunissant tous les partis sur ce sujet.
CAMPAGNE CONTRE LA CORRUPTION
Parallèlement, al-Zaidi a lancé fin juin une campagne de lutte contre la corruption, vraisemblablement à titre d’avertissement.
Ainsi, le 28 juin, les forces de sécurité irakiennes ont mené une série de raids visant des responsables politiques et des fonctionnaires soupçonnés de corruption, mais surtout considérés comme des « gêneurs ».
L’agence Reuters a rapporté que : « Des unités d’élite du service de lutte antiterroriste ont effectué des raids sur des domiciles situés dans la zone verte de Bagdad, une zone lourdement fortifiée, lors d’opérations nocturnes, interpellant plusieurs suspects. »
La première nuit, ces opérations ont conduit à l’arrestation de plus de 45 personnes dont les plus connus sont les députés Ziyad al-Janabi, Bahaa al-Nouri, Mohammed al-Karbouli, Alia Nassif, Mohammed Jamil al-Miyahi, Hassan al-Khafaji, Abdulrahman al-Luwaizi, Mudhar al-Karawi, Hind al-Abbasi, Mohammed Farman al-Jubouri et Bushra al-Qaisi ainsi que l’ancien député Mohammed al-Sayhoud. Certaines de ses personnalités ont été relâchées par la suite, comme le dernier cité.
Selon le média irakien Shafaq News : « La liste inclut également le vice-ministre du Pétrole chargé de la distribution, Ali Maarij, et Ibrahim al-Sumaidaie (ex-conseiller du précédent Premier ministre). »
Au 30 juin, au moins 67 personnes avaient été interpellées, et le même média estimait que plus de 200 pourraient finalement être arrêtées à mesure que les forces de sécurité se déploient à travers le pays.
Les responsables arrêtés sont issus de tout l’échiquier politique, incluant des figures sunnites et chiites.
Ainsi, Muthanna al-Samarrai, chef de l’alliance sunnite Azem, un parti politique irakien centriste et nationaliste fondé en décembre 2021, figure parmi les personnes interpellées, tout comme plusieurs responsables chiites liés à l’ancien Premier ministre Mohammed Chia al-Soudani.
De son côté, The New Arab a noté : « Les autorités ont également arrêté Abbas al-Soudani, frère de l’ancien Premier ministre Mohammed Chia al-Sudani ; Abdul Karim al-Soudani, ancien chef de cabinet du Premier ministre ; Sami al-Soudani, ancien conseiller gouvernemental, et Saif al-Din al-Karbouli, directeur du bureau de l’alliance Azem. »
D’importantes sommes d’argent ont été saisies. Selon les autorités, quelque 15,5 millions de dollars ont été découverts chez la députée Alia Nassif. Cette dernière serait décédée en prison, selon une information non confirmée actuellement.
Diverses factions politiques irakiennes ont soutenu cette opération « mains propres ».
Moqtada al-Sadr, le dignitaire religieux chiite, a exprimé son soutien à la campagne. Il a été la première personnalité de premier plan à annoncer que sa milice — qu’il a par ailleurs dissoute — placerait ses armes sous le contrôle de l’État dès le 27 mai.
Le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), principale formation kurde d’Irak et parti dominant au sein du gouvernement régional du Kurdistan, a également apporté son soutien à la politique d’al-Zaidi.
Selon un article de Shafaq, le Conseil national sunnite, un regroupement de partis sunnites irakiens, a lui aussi fait part de son soutien à al-Zaidi.
MAIS BIEN DES INCERTITUDES DEMEURENT…
Chaque nouveau gouvernement irakien arrive avec des promesses ambitieuses. Pourtant, les programmes de réforme ont tendance à perdre de la vigueur une fois qu’ils sont confrontés aux partis politiques, aux réseaux d’allégeance et à des acteurs armés incontrôlés. Le gouvernement d’al-Zaidi doit maintenant déterminer si la guerre ouverte avec l’Iran fournit une occasion de briser ce cycle ou si ces obstacles structurels demeurent.
Lors de précédentes séries d’escalade, en particulier durant la guerre de 12 jours de juin 2025, l’Iran a ordonné à ses groupes armés irakiens alliés de rester calmes. Préserver la stabilité en Irak servait alors les intérêts de Téhéran, ce pays fournissant une importante bouée de sauvetage économique au milieu des sanctions et offrant une profondeur stratégique que l’Iran ne voulait pas mettre en péril.
Mais la donne a changé. Téhéran se considère comme dans un conflit existentiel et ne cherche plus à préserver le statu quo dans la région.
Au lieu de cela, elle considère de plus en plus l’Irak comme un théâtre d’opérations à travers lequel elle peut projeter son influence et renforcer son influence régionale, tout en augmentant les coûts économiques et sécuritaires de la poursuite du conflit pour ses adversaires.
CERTAINS RESPONSABLES IRAKIENS FAVORABLES À TÉHÉRAN SEMBLENT SOUTENIR LE GOUVERNEMENT
Au cours des dernières années, de nombreux chefs de factions irakiennes ont connu les avantages de la relative stabilité du pays. Alors que d’autres pays liés à Téhéran sont tombés dans les conflits et les crises économiques, l’Irak a connu un calme relatif et des périodes de croissance économique.
Les dirigeants des Forces de mobilisation populaire ont obtenu des sièges au Parlement, des portefeuilles ministériels et de l’influence dans l’ensemble de la fonction publique.
Pour beaucoup d’entre eux, la participation au gouvernement est devenue plus rentable que la résistance systématique. Les troubles actuels menacent donc les gains qu’ils ont réalisés.
Ces développements ont créé une ouverture politique potentielle alors que les intérêts de certains dirigeants des Forces de mobilisation populaire s’alignaient de plus en plus sur l’intérêt du gouvernement à empêcher certaines milices d’entraîner le pays dans un conflit.
De plus, début mai, les États-Unis ont assuré qu’ils reprendraient les transferts financiers en Irak et leur assistance en matière de sécurité lorsque des « mesures concrètes » seraient prises sur le sujet.
Washington a aussi continué d’imposer des sanctions aux individus et aux institutions soupçonnés de faciliter l’influence iranienne.
Beaucoup de responsables irakiens craignent que l’inaction n’expose le pays à une pression économique et diplomatique accrue, y compris des restrictions qui sont essentielles à l’économie irakienne et donc à leurs propres intérêts.
Pourtant, même si les conditions politiques d’intégration deviennent plus favorables, la mise en œuvre reste très difficile.
Le pouvoir réel est souvent exercé par le biais de réseaux informels et les décisions sont parfois prises plutôt au siège du parti que dans les bureaux gouvernementaux. Les hauts fonctionnaires peuvent aussi bien obéir aux acteurs politiques ou armés qu’à leurs supérieurs hiérarchiques officiels.
Le même défi s’applique pour l’intégration des milices. L’intégration de combattants vers les institutions de l’État ne transfère pas automatiquement leur loyauté vers le gouvernement.
La question cruciale n’est pas de savoir si les combattants gardent leurs armes, l’Irak étant déjà inondé d’armes légères, mais si les factions accepteront de céder les armements lourds, dont les drones et les missiles. Leurs dirigeants veulent conserver les moyens de défendre leurs propres intérêts indépendamment de l’État.
Sans s’attaquer à ces capacités, l’intégration risque de devenir un exercice administratif plutôt qu’un véritable transfert de pouvoir coercitif à Bagdad.
