Il semble que les deux partis, Iran et États-Unis, n’ont pas la même vision des choses concernant le futur accord qui devrait être signé le 19 juin et les négociations qui suivraient, particulièrement sur le sujet du nucléaire.

Il ne faut pas s’y tromper, pour Téhéran, c’est littéralement un triomphe sur le « Grand et Petit Satan » (États-Unis et Israël) qui, malgré leur puissance militaire extraordinaire, ne sont pas venus à bout du régime qui n’a pas été renversé comme ils le souhaitaient.

Et pourtant, depuis 2024, ils y avaient mis le prix, liquidant tous les dirigeants politiques, religieux et militaires iraniens en exercice.

En réalité, cette stratégie avait débuté sous le premier mandat de Donald Trump (2017-2021) quand il n’avait pas hésité à donner l’ordre d’éliminer le major-général Qassem Soleimani en janvier 2020 sur l’aéroport de Bagdad. Ce dernier était le chef de la Force Al-Qods, responsable des opérations extérieures des pasdarans, et il ne répondait de ses actes qu’au Guide suprême de la Révolution, Ali Khamenei. Même les Israéliens qui le suivaient en permanence n’avaient pas osé… Il faut dire qu’il offrait une possibilité de contact détourné — d’autant qu’il ne se cachait plus vraiment depuis des années — qui aurait pu servir si la volonté de dialoguer avait été là. Visiblement, Donald Trump avait décidé dès ce moment d’utiliser la manière forte, mais il a été interrompu par le mandat de son successeur, le président Joe Biden, qui était moins vindicatif.

Il faut reconnaître qu’il avait envoyé des signaux d’alerte le 8 mai 2018 en annonçant le retrait des États-Unis de l’accord de Vienne de 2015 sur le nucléaire iranien (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA). Déjà, à l’époque, personne n’avait bien interprété son idée finale…

Seul l’État hébreu jubilait, ayant trouvé à la Maison-Blanche un président qui allait dans son sens

En 2026, il est vraisemblable que les deux pays aient imaginé que les populations iraniennes allaient profiter de l’opportunité d’affaiblissement du régime provoquée par les frappes massives et la décapitation de ses élites pour se soulever, à l’image de ce qui s’était passé pour le régime de Bachar el-Assad au début décembre 2024. C’était oublier un peu vite que ce dernier s’est effondré de l’intérieur sous les coups de boutoir des factions djihadistes et des milices soutenues par la Turquie. Il n’y a pas eu d’insurrection à Damas, mais des forces extérieures qui ont convergé vers la capitale, d’où la nomenklatura s’est enfuie piteusement.

Bien que la majorité des Iraniens ne soient plus favorables au régime, en particulier dans les villes, les campagnes restent conservatrices, les populations ont déjà enduré de grandes souffrances lors de la répression sanglante des manifestations de fin 2025 et début 2026, qui aurait fait environ 35 000 morts, un chiffre impossible à confirmer. Depuis la révolution de 1979, c’est le bilan macabre le plus élevé lors de troubles intérieurs.

Le régime n’a pas vacillé et a continué à quadriller le pays avec ses forces de police, les pasdarans et la milice Bassidj, comme cela se passait durant la terreur en URSS du temps de Staline (1934-1953) ou en Chine du temps de Mao (1949-1979), sans oublier le nazisme, même s’il a duré moins longtemps dans l’Histoire (1933-1945). Les mollahs sont des érudits qui, eux, ont étudié l’Histoire et en ont tiré des leçons.

Parallèlement, le 18e rapport annuel sur la peine de mort en Iran, publié par Iran Human Rights (IHRNGO) et ECPM (Ensemble contre la peine de mort), révélait déjà une augmentation significative du recours à la peine capitale par la République islamique en 2025, avec au moins 1 639 exécutions, contre 975 l’année précédente. Ce sinistre record pourrait être battu en 2026, puisque les accusations pour « espionnage » — systématiquement puni de mort — ont considérablement augmenté.

C’est à ce stade que la « fable » soigneusement cultivée par le régime iranien lui-même refait surface, de la distinction entre les « modérés présentables » et les « durs infréquentables » qui dominent les sphères de décision.

L’exemple de Mohammad Khatami, président de la République islamique d’Iran de 1997 à 2005, est souvent évoqué, car il est perçu par la plupart des pays occidentaux comme le premier président « réformiste » iranien. Sa campagne électorale s’était concentrée sur l’État de droit, la démocratisation et l’inclusion de tous les Iraniens dans le processus décisionnel politique. C’est oublier un peu vite que le programme nucléaire militaire secret iranien (découvert en 2002) battait alors son plein. Son apparente libéralité a permis aux pasdarans de repérer des opposants qui, jusque-là, restaient discrets. On n’a plus entendu parler d’eux par la suite…

Faute d’avoir pu évincer les mollahs, le président Donald Trump clame une fois de plus sa victoire qui a permis de remettre des « modérés » au pouvoir… Sauf que la disparition de la classe dirigeante aux affaires a permis de verrouiller le système avec d’anciens « durs » et des « conservateurs » plus jeunes, mais pleins d’ambitions.

Ils jouent désormais sur du velours, car ils savent que jamais les Occidentaux — même entraînés par les États-Unis — n’interviendront au sol en Iran, comme ils l’ont fait en Irak à deux reprises : le pays est trop vaste (1,6 million de km2 comparés aux 435 000 km2 irakiens) et les ressources humaines des forces armées — même complètement déclassées matériellement — trop importantes (91 millions d’habitants comparés aux 46 millions d’Irakiens). De plus, les bases de départ où devraient s’amasser des centaines de milliers d’assaillants ne sont pas nombreuses ; l’Arabie saoudite, qui a joué ce rôle dans la première guerre du Golfe contre l’Irak (1990-1991, plus de 950 000 personnels engagés), ne semblant pas chaude pour renouveler l’expérience.

Les Américains et les Israéliens pourront bombarder autant qu’ils le voudront, la relève sera toujours là, encore plus déterminée que ses prédécesseurs.

Quant au programme nucléaire militaire, il semble évident que les dirigeants actuels veulent la bombe afin de mettre définitivement le régime à l’abri d’interventions extérieures, comme la Corée du Nord. Si Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi l’avaient eue, ils seraient encore vivants et vraisemblablement au pouvoir.

Leurs ingénieurs atomistes iraniens — encore en vie — savent comment faire. Le problème est l’installation permettant sa confection. Quant aux vecteurs, ils les ont déjà…

Le président Trump, de son côté, répète à l’envi sa promesse comme quoi « l’Iran ne possédera jamais l’arme nucléaire », mais de hauts responsables pakistanais ont indiqué à l’Associated Press que les négociations nucléaires se poursuivraient au cours des soixante prochains jours — délais qui risquent d’être largement dépassés. Trump a aussi déclaré au New York Times que si Téhéran ne parvenait pas à un accord nucléaire, le pays pourrait faire l’objet d’une nouvelle attaque militaire américaine, mais, comme écrit plus avant, les dirigeants iraniens n’en ont cure.

Dans une déclaration commune, le groupe « E4 » (Royaume-Uni, France, Allemagne et Italie) a ajouté aux propos de Trump du 14 juin : « Nous sommes prêts à lever les sanctions pertinentes en réponse à des mesures claires et vérifiables prises par l’Iran concernant son programme nucléaire. »

Enfin, pour le contrôle du détroit d’Ormuz, le feuilleton risque de s’éterniser en plusieurs épisodes. La seule solution militaire de sécurisation envisageable serait de s’emparer d’une bande de terrain de plusieurs dizaines de kilomètres de profondeur le long de la côte iranienne du golfe Persique, ce qui est totalement inenvisageable militairement pour l’instant, sauf à déclarer la guerre à Téhéran.

Le groupe « E4 » a aussi souligné que la réouverture du détroit devait être inconditionnelle et s’accompagner d’une liberté de navigation sans restrictions.

LES NÉGOCIATIONS OÙ LES DEUX CAMPS DISENT À PEU PRÈS L'INVERSE

Du côté de Téhéran, l’agence de presse Mehr a publié 14 clauses affirmant qu’il s’agit des « détails du projet de mémorandum d’entente » entre l’Iran et les États-Unis conclu le 14 juin.

Les points suivants sont à retenir :

1. Cessation immédiate et permanente des hostilités sur tous les fronts, y compris au Liban.

2. Engagement des États-Unis à ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures de l’Iran et à respecter la souveraineté de la République islamique d’Iran.

3. Levée complète du blocus naval dans un délai de 30 jours.

4. Engagement des États-Unis à retirer leurs forces des zones entourant l’Iran.

5. Réouverture du détroit d’Ormuz dans un délai de 30 jours, conformément aux accords conclus avec l’Iran.

6. Suspension des sanctions sur les ventes de pétrole, de produits pétrochimiques et de leurs dérivés, et accès total de l’Iran à ses ressources financières.

7. Nécessité pour les États-Unis et leurs alliés de fournir à l’Iran des plans de reconstruction d’un montant d’au moins 300 milliards de dollars.

8. 60 jours de négociations en vue de parvenir à un accord définitif sur les questions nucléaires et à la levée complète des sanctions primaires et secondaires, des sanctions américaines, des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et des résolutions du Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

9. Réaffirmation par l’Iran de son engagement, au titre du Traité sur la non-prolifération (TNP), de ne pas se doter de l’arme nucléaire.

10. Pendant la période de négociations, les États-Unis se sont engagés à ne pas renforcer leurs forces dans la région et à ne pas imposer de nouvelles sanctions.

11. Déblocage de 24 milliards de dollars de fonds iraniens gelés pendant les 60 jours de négociations finales. La moitié de cette somme devra être mise à la disposition de l’Iran avant le début des négociations.

12. Mise en place d’un mécanisme de suivi pour la mise en œuvre de l’accord.

13. L’accord final sera approuvé par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies.

14. Les négociations finales ne débuteront pas avant le déblocage de la moitié des fonds iraniens gelés, la suspension des sanctions pétrolières contre l’Iran et la levée du blocus naval. L’accord final portera exclusivement sur le sort des matières enrichies et l’enrichissement d’uranium, la levée des sanctions et le programme de reconstruction de l’économie iranienne. Les discussions relatives au programme balistique iranien et au soutien aux groupes de résistance seront définitivement exclues de l’ordre du jour.

À L'ÉVIDENCE, CES EXIGENCES SONT TOTALEMENT INACCEPTABLES

De son côté, Donald Trump s’est montré catégorique quant au statut du détroit d’Ormuz, déclarant : « J’autorise par la présente l’ouverture sans frais du détroit d’Ormuz et, simultanément, la levée immédiate du blocus naval des États-Unis. Navires du monde entier, mettez vos moteurs en marche ! Que le pétrole coule à flots ! »

Une heure plus tard, le président américain a déclaré que l’ouverture de cette voie navigable essentielle par laquelle transite environ un cinquième du pétrole mondial était conditionnée par la signature d’un accord, prévue pour le 19 juin, et qu’elle aurait lieu « aux fins du déminage ».

Mais, curieusement, le Premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, médiateur de l’accord de paix, n’a fait aucune mention du détroit dans son discours.

Le président américain avait déclaré en mai : « Le détroit sera ouvert à tous. Personne ne le contrôlera. »

Malgré l’incertitude, les cours mondiaux du pétrole ont chuté dans les heures qui ont suivi l’annonce du 14 juin. Ils ont atteint leur plus bas niveau depuis début mars, peu après le début de la guerre en Iran.

Cette baisse brutale des prix a eu lieu malgré les avertissements selon lesquels la reprise de la production énergétique du Golfe pourrait prendre plusieurs mois, voire plusieurs années. La réouverture des sites pétroliers et gaziers est un processus complexe, et certaines infrastructures de la région ont été endommagées par de nombreuses attaques de missiles et de drones.

Se pose également la question de savoir si les compagnies maritimes et les assureurs jugeront le détroit suffisamment sûr pour la navigation.

Un point de désaccord majeur lors des premières négociations de cessez-le-feu portait sur l’inclusion du Liban dans un éventuel accord.

Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Kazem Gharibabadi, a été catégorique quant à la portée de l’accord du 14 juin. Il a déclaré : « La fin définitive et immédiate de la guerre a été déclarée sur tous les fronts, y compris au Liban. »

Le médiateur Sharif a également été clair, déclarant dans un message sur les réseaux sociaux : « Les deux parties ont déclaré la cessation immédiate et permanente des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban. »

Mais Trump n’a fait aucune mention du Liban dans ses premières annonces sur Truth Social.

Ce processus auquel les Israéliens ne semblent pas avoir été associés passe très mal au sein de l’État hébreu dans toutes ses composantes.

Benyamin Netanyahou a ses propres raisons électorales (il va se représenter au poste de Premier ministre) pour poursuivre la guerre avec l’Iran, pour le moment via le Hezbollah libanais et les mouvements palestiniens (l’Iran ne paraît plus avoir actuellement les moyens de soutenir ces derniers directement).

D’ailleurs, le 16 juin, soit deux jours après le cessez-le-feu conclu entre Washington et Téhéran, qui inclut le Liban, Tsahal a bombardé le Sud-Liban. Israël n’attend maintenant qu’une réponse du Hezbollah ou de l’Iran pour lancer de nouvelles actions militaires qui risquent de compromettre — à sa grande satisfaction — tout accord ferme entre les États-Unis et l’Iran.

Tout peut déraper à n’importe quel moment…