Il est toujours indispensable de tenter de savoir ce que pensent vraiment les dirigeants d’un pays hostile afin d’essayer de prévoir ses actions futures. C’est ce qui avait manqué avec Vladimir Poutine car la plupart des observateurs extérieurs n’avaient pas voulu voir ses intentions profondes. Les Américains avaient fini par le comprendre et avaient alerté… mais il était trop tard.

Pour les dirigeants iraniens, ils restent dans un esprit de confrontation totale avec les « petit et grand Satan », Israël et les États-Unis dont la « Guerre des douze jours » de juin 2025(1) n’a été qu’un épisode. Cette affrontement militaire direct s’est interrompu sur une pause fragile qui ne repose sur aucun accord solide. De plus, le programme nucléaire iranien et ses capacités balistiques n’ont globalement pas été touchés sérieusement. 440 kilos d’uranium enrichi à 60% sont toujours dans la nature.
Il est évident pour les décideurs iraniens qu’une nouvelle escalade va avoir lieu à plus ou moins long terme.

Du côté occidental, pour l’instant, en dehors du renforcement de l’« armada » américaine(2) médiatisé autour du porte-aéronefs USS Abraham Lincoln, les sanctions économiques et politiques se sont accrues.

Ainsi, à la fin janvier, le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (CGRI, Pasdarans) a été déclarés « organisation terroriste » par l’Union Européenne pour sa participation à la dernière répression commise sous sa supervision en Iran, vraisemblablement la plus sanglante depuis celles de 2009, 2017-18, fin 2019 et 2022.
Pour mémoire, les pasdarans qui ont été créés en 1980, ont aussi été à la base d’attentats à l’étranger dont de nombreux contre Israël et les pays occidentaux dont la France. Cela a été qualifié de « terrorisme d’État » mais jusqu’à maintenant, une certaine cécité politique de bon ton était la règle.
Il est probable que le soutien massif de l’Iran dans la guerre conduite par la Russie contre Ukraine n’est pas étranger au réveil des Européens.

En réponse, Téhéran a décidé de considérer les armées européennes comme « terroristes. »
Dans la foulée, le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a rappelé officiellement via l’agence de presse semi-officielle Tasnim qu’une attaque des États-Unis contre l’Iran déclencherait automatiquement un conflit régional. Trump a répondu succinctement qu’« on verrait bien. »

La haine viscérale que cultive l’Iran à l’égard de l’État hébreu et des États-Unis(3) depuis la révolution de 1979 a entraîné une guerre clandestine entre les services secrets iraniens (dont les pasdarans sont une composante importante aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur) et leurs homologues israéliens et occidentaux.

Des sanctions ont été mise en place pour contrer l’effort nucléaire militaire iranien via son programme d’enrichissement d’uranium dévoilé par les moudjahidines du peuple en 2002.
Mais force est de constater que l’économie iranienne ne s’est pas effondrée car les autorités iraniennes sont parvenues à contourner en partie les sanctions. Par exemple, aujourd’hui, l’Iran produit autant de pétrole qu’en période de pré-sanction, la production ayant atteint en moyenne environ 3,3 millions de barils par jour en 2025. Environ la moitié de ce volume est exportée vers des raffineries chinoises.

L’option d’un blocus naval a été envisagé par les États-Unis mais toute tentative d’entraver le trafic maritime à destination et en provenance d’Iran aura des répercutions sur les lignes de navigation étroites et congestionnés du golfe Persique.

Tous les pays de la zone – pourtant globalement hostiles à Téhéran, Qatar excepté – y sont hostiles craignant pour leur propre sécurité économique, politique et militaire.

Mais les monarchies du Golfe, avec en tête l’Arabie saoudite, se préparent au pire tout en multipliant les initiatives de médiation entre Téhéran et Washington. Bien que cherchant à se tenir à l’écart d’une confrontation directe – par exemple en interdisant l’utilisation de leur territoire et de leur espace aérien pour une attaque américaine -, elles ont néanmoins adressé des avertissements clairs aux dirigeants iraniens. Ces États ont fait savoir à l’Iran qu’une riposte violente contre eux ou contre leurs intérêts, pourrait les contraindre à intervenir, malgré leur volonté affichée de rester en dehors du conflit.
Parallèlement, la Turquie(5), l’Egypte et le Qatar proposent leur médiation.

La double menace extérieure et intérieure

Les initiatives politico-militaires américaines sont prises très au sérieux par les responsables iraniens.
Les déploiements navals et les renforcements des bases américaines sur zone depuis la fin 2025 ne sont pas interprétés comme du « bluff » ou une diplomatie coercitive de « routine » visant à obtenir des concessions. Ils sont perçus comme des préparatifs d’une opération d’envergure entrant dans le cadre du conflit à long terme évoqué plus avant.

D’autre part, le pouvoir iranien a toujours considéré les protestations publiques intérieures comme dangereuses pour le régime mais, au final, « gérables » par la répression, par quelques concessions sélectives et surtout avec le temps qui passe.
Les dirigeants sont parfaitement conscients des vulnérabilités structurelles du pays, qu’il s’agisse de la détérioration économique, des pressions environnementales (particulièrement due à la sécheresse catastrophique actuelle), du déclin de la cohésion sociale, de l’érosion de la confiance des populations et des velléités séparatistes des minorités.
Mais pour eux, aucun de ces facteurs pris séparément, n’a jamais été considéré comme un « risque existentiel » car ils peuvent être gérés par la répression étatique.

Le véritable danger pour le régime réside par la simultanéité des deux menaces intérieure et extérieure.

Les dernières grandes manifestations se sont déroulées sur fond de pressions extérieures soutenues et d’une confrontation militaire non résolue (la Guerre des douze jours de 2025) ont réveillé la crainte du régime : la convergence de la fragilité intérieure ajoutée à la menace extérieure.

Dans un tel cas de figure, l’État serait alors confronté à des exigences simultanées pesant sur ses capacités de coercition et de décision et mettrait en cause sa légitimité politique.

À l’intérieur, des troubles généralisés mettraient à rude épreuve les forces de sécurité et perturberaient le contrôle effectif de la situation.
À l’extérieur, des frappes menées à un moment perçu comme une faiblesse pourraient impacter les ressources militaires et amplifier un sentiment de vulnérabilité.

Pour les stratèges du régime, il est désormais clair que le système peut survivre à des troubles intérieurs ou à une attaque extérieure, ce qu’il ne pourrait pas faire face aux deux simultanément.
La Guerre des douze jours suivie par les manifestations monstres ont donc été considérées comme une menace majeure pour la stabilité du régime.
C’est ce qui explique la violence extrême de la répression qui a suivi. Elle avait pour objectif d’éliminer ce que les dirigeants iraniens percevaient comme une vulnérabilité existentielle.

Mais le processus semble enclenché

L’impact cumulatif de la Guerre des douze jours puis des manifestations de grande ampleur ont contribué à forger à Washington l’idée que la capacité de l’Iran à absorber de nouvelles coercitions avait notablement diminué et que c’était le bon moment pour passer à l’action.
En réponse, Téhéran a prévenu que même une frappe limitée serait traitée comme une guerre totale, l’objectif consistant à priver les États-Unis d’un éventail d’options « gérables » et de signaler que toute action militaire comporterait des risques supérieurs aux avantages espérés.

Pour ce faire, Téhéran a entrepris d’adapter concrètement sa posture militaire destinée à dissuader toute opération offensive en garantissant la survie du système de commandement à toute frappe, même si des centres névralgiques sont neutralisés.
La décapitation du commandement du Corps des pasdarans durant la Guerre des douze jours a servi de leçon. À remarquer qu’ils ont tous été remplacés rapidement.
Les structures de commandement, dont celle des missiles gérée par les pasdarans, ont été desserrées et en grande partie décentralisées. La redondance des centres de commandement a été recherchée afin de répartir le pouvoir de décision politique et militaire. Si l’un tombe, un autre doit prendre immédiatement le relai.

Mais sur le fond, les responsables iraniens ne cherchent pas à éviter un conflit mais qu’il soit « gérable. » La possibilité d’une première frappe iranienne n’est d’ailleurs pas exclue même si elle semble improbable par manque de moyens adaptés.

Juste après les missiles sol-sol, la composante navale est une pièce importante pour Téhéran.

Les stratèges iraniens considèrent que le domaine naval est le plus propice pour dissuader des éventuels adversaires et à ceux qui les soutiennent, même si c’est en deuxième ou troisième rideau.
À savoir que l’Iran conserve des capacités asymétriques en mer.
La marine iranienne et la composante navale du Corps des gardiens de la révolution islamique ont passé les quatre dernières décennies à développer des systèmes d’armes asymétriques tels que de petits navires armés de missiles conçus pour cibler des navires plus importants, qu’ils soient militaires ou civils.

L’Iran utiliserait probablement une combinaison de ses moyens navals (vedettes naviguant en essaims, sous-marins de poche, mines, etc. avec des frappes sol-mer (et dans une moindre mesure air-mer mais ses moyens sont très limités dans ce domaine) pour harceler plusieurs navires au fur et à mesure que la bataille serait engagée. Si les navires de guerre ont les moyens de s’opposer efficacement à ces actions, leurs homologues civils sont totalement désarmés face à ces menaces.

Cependant, cela ne se traduira pas obligatoirement par le scénario (bien connu depuis des années) de la fermeture totale du détroit d’Ormuz. En effet, la pensée militaire iranienne s’est largement éloignée de cette option maximaliste, largement perçue comme politiquement coûteuse et difficile à maintenir dans la durée.

Le modèle privilégié serait plutôt des perturbations ciblées dans la durée.
Celles-ci incluraient le harcèlement, les pressions sur la navigation et les mouvements navals, ainsi que des actions contrôlées visant à augmenter les coûts opérationnels et économiques au fil du temps plutôt que de provoquer un choc brutal unique.

L’exemple houthi

Téhéran s’inspire de l’expérience des Houthis au Yémen qui, en presque deux ans, n’ont finalement attaqué qu’une trentaine de navires. Mais cette insécurité latente a fait augmenter drastiquement les coûts d’expédition mondiaux.

Toutefois, les Iraniens ne sont pas les Houthis. Contrairement à un acteur non étatique opérant depuis un territoire relativement isolé, la République islamique a de profondes fragilités internes.
Son système politique, son économie et son tissu social sont bien plus vulnérables à une pression extérieure prolongée.
Une campagne navale soutenue engendrerait donc des coûts plus élevés et des risques de déstabilisation plus importants que ceux auxquels sont confrontés les Houthis.
De plus, Israël demeure un facteur imprévisible qui peut venir brouiller les cartes américano-iraniennes.

Conclusion provisoire

Pour les responsables iraniens, la question n’est pas de savoir s’il va y avoir un affrontement avec les Américains (et Israël), mais quand ?
Quant à un changement de régime, la réponse est claire : si l’ayatollah Khamenei disparait brutalement (en cas de décès naturel, la succession est déjà organisée), il sera remplacé par un ordre dirigé directement par les pasdarans, la seule force qui tient déjà le pays militairement et économiquement.
À noter que Khamenei souhaite vraisemblablement devenir « martyr. » Il a donc vraisemblablement organisé son remplacement depuis longtemps.

(1) Voir : « Situation en Iran le 20 juin 2025 » du 20 juin 2025.

(2) Voir : « La tension monte au Proche-Orient » du 27 janvier 2026.

(3) À tire d’exemple, le 31 janvier, les députés iraniens vêtus d’uniformes du Corps des gardiens de la révolution islamique en soutien au CGRI ont scandé au parlement le traditionnel refrain enseigné dans les écoles du pays : « Mort à l’Amérique, mort à Israël.»

(4) De nombreux économistes s’interrogent de l’efficacité réelle des sanctions économiques qui ont tendance à plus affaiblir les pays qui les décrètent (hors des USA) que les pays ciblés.

(5) La Turquie a plusieurs installations militaires américaines sur son territoire dont la plus importante est la base aérienne d’Inçirlik qui pourrait être une cible de missiles iraniens. Cela dit, Téhéran hésitera certainement à s’attaquer à ce puissant voisin qui est le seul à pouvoir mettre de nombreuses « boots on the ground » ayant une frontière commune avec l’Iran.