Depuis le début de l’offensive lancée par les forces azéries contre la République autoproclamée du Haut-Karabakh (ou Artsakh) le 27 septembre 2020, Bakou s’était bien gardé de cibler directement le territoire arménien. En effet, la Russie est liée avec ce pays dans le cadre d’accords militaires de défense via l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) qui l’engage ainsi que le Kazakhstan, l’Arménie, le Kirghizistan et la Biélorussie. La Russie a rappelé qu’elle interviendrait en cas d’une attaque directe contre le territoire arménien mais qu’elle privilégiait d’abord la voie diplomatique. Il faut aussi noter que la Russie maintient un contingent militaire permanent important en Arménie (2) et surtout, est à même d’intervenir militairement massivement (il suffit de regarder une carte, la Russie a une frontière commune avec les deux États belligérants) si l’ordre en est donné au Kremlin. Un certain calme semblait restauré depuis qu’un cessez-le-feu avait été négocié à Moscou le 10 octobre.

Mais le 14 octobre, Bakou revendiquait deux frappes, vraisemblablement menées par des drones, dirigées contre des batteries de missiles sol-sol arméniens OTR-21 Tochka (SS-21) qui étaient déployées en position de tir sur le territoire arménien (3) (et pas au Haut-Karabakh) à proximité de la ville azérie de Karvachar. Selon les déclarations officielles azéries, ces systèmes d’armes « menaçaient directement les populations civiles et des infrastructures sensibles dans les régions de Ganja – déjà objet de bombardements d’artillerie -, de Migachevir (4) » où une importante centrale hydroélectrique est vulnérable, etc. Pour sa part, la porte-parole du ministère de la défense arménien a démenti qu’un seul missile ou obus avait été tiré depuis le sol arménien et que désormais « l’Arménie se réservait le droit de cibler toute installation et déploiement militaire sur le territoire azerbaïdjanais ».

Cela posé, le président Recep Tayyip Erdoğan, après avoir été très offensif dans son soutien à l’Azerbaïdjan, propose maintenant d’organiser une réunion à quatre avec les deux antagonistes et la Russie mais en excluant le groupe de Minsk car Washington – et surtout Paris – sont considérés comme « partiaux » ce qui étrange venant de sa part. L’Iran reste attentif à l’évolution de la situation tout en ayant renforcé son dispositif militaire à sa frontière nord-ouest. Pour Téhéran qui soutient en sous-main l’Arménie depuis 1991, ce n’est surtout pas le moment de bouger juste avant l’élection présidentielle américaine qui pourrait redistribuer les cartes.

1. Après l’effondrement de l’URSS, l’Arménie et l’Azerbaïdjan deviennent des pays indépendants. La population du Haut-Karabakh majoritairement arménienne mais incluse dans l’Azerbaïdjan se révolte et proclame son indépendance en 1991. L’Azerbaïdjan perd la guerre ouverte alors déclenchée. Elle durera jusqu’en 1994 faisant 26.000 morts (dont 20.000 Azéris) . Les Azérie sont chassés de presque tout le Haut-Karabakh et des parties limitrophes sud et ouest. Malgré sa proximité, Erevan n’a pas reconnu l’Astsakh pour laisser ouverte la porte de négociations.

2. La 102e Base militaire à Gyumri (trois régiments de fusiliers motorisés, un régiment de chars et le 988e régiment de défense contre-avions équipé de S-300 et de S-125) et la base d’aviation 3624 sur l’aéroport d’Erebuni.

3. L’Arménie possèderait 7 à 8 lanceurs OTR-21, 8 Scud-B et de 4 à 8 Iskander 9K720.

4. Erevan assure de son côté que l’Azerbaïdjan a visé sa centrale nucléaire de Metsamor, ce qui semble constituer une fausse information. Il est vrai que cette installation est fragile étant considérée comme « la plus dangereuse de toutes les centrales nucléaires de la planète ».

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Alain Rodier

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