Le désordre qui prévaut au Liban depuis le début de la contestation populaire qui a été exacerbée par la double explosion catastrophique du 04 août survenue sur le port de Beyrouth provoque bien des convoitises extérieures. En réalité, deux puissances régionales s’opposent afin de renforcer leur influence au Proche-Orient. Il semble que l’Iran tient la corde via sa « créature », le Hezbollah. En effet, cette milice armée mais aussi parti politique officiel, est la seule organisation à continuer à être bien organisée, encadrée et équipée. Elle s’appuie sur environ 27% de la population libanaise qui est chiite, le parti Amal rejoignant le Hezbollah quand ses intérêts vitaux sont engagés.
Le Hezbollah va d’ailleurs rassembler bien au delà des seuls chiites parmi tous ceux qui veulent – bien logiquement – un retour à l’ordre et à la sécurité civile dont une partie des chrétiens fidèles au général Aoun actuel chef de l’État. À noter que selon la CIA, ces derniers constituent 45,5% de la population mais ils sont éclatés entre maronites, grecs orthodoxes, grecs catholiques, arméniens, syriaques, etc. Hassan Nasrallah a bien compris cette problématique et reste très modéré dans ses propos. Il assure par exemple que son mouvement n’avait stocké aucune arme, munition ou explosif dans le port de Beyrouth qui, de toutes façons, n’était pas géré par le Hezbollah. Par ailleurs, il souhaite l’établissement d’un gouvernement de coalition… Certes, son effigie a été pendue lors de manifestations ayant eu lieu à Beyrouth le 7 août mais ce n’était certainement pas par des activistes chiites.
La véritable opposition au Hezbollah est constituée par la communauté sunnite qui représente aussi 27% de la population libanaise. Et c’est sur ce creuset – et le million de réfugiés venant de Syrie – que l’Arabie saoudite compte pour tenter de s’opposer aux initiatives de l’Iran. Riyad a un argument de poids: les financements dont le Liban exsangue a un besoin vital… Le Royaume se pose en leader de la reconstruction de Beyrouth entraînant dans son sillage ses alliés traditionnels du Golfe persique plus la Russie et la Chine. Il ne faut pas tirer de conclusions hâtives de la participation de ces deux pays qui ont pris pour habitude de placer des pions dans tous les camps. Enfin, il reste les Frères musulmans qui, comme toujours passent par la Turquie qui fournit les moyens techniques et le Qatar les financements. Il serait injuste de ne pas citer le président Emmanuel Macron qui, le premier, s’est précipité au chevet du Liban aujourd’hui dévasté pour tenter que les choses évoluent dans le bon sens. Le geste est noble mais il est trop tôt pour savoir s’il sera suivi d’effets. Lors de la vidéo-conférence des bienfaiteurs avec quinze chefs d’États tenue le 9 juillet, il a obtenu 250 millions de dollars. Le maire de Beyrouth estime les dégâts entre 3 et 5 milliards de dollars…

La vie politique libanaise est extrêmement complexe et à bout de souffle avec son système alambiqué qui était censé représenter toutes les communautés avec un minimum de justice (pour mémoire, le Président est un chrétien maronite, le président de la Chambre des députés un chiite et le Premier ministre un sunnite). Il faut reconnaître que la corruption généralisée – mais qui existe aussi dans d’autres pays du Proche-Orient – a complètement faussé le système en jetant une grande partie des populations désespérées dans la rue. Mais l’avenir de la « révolution » semble bien sombre, les seuls éléments compétents étant des expatriés (environ 12 millions dont beaucoup n’ont plus la nationalité libanaise) et personne ne sait quel serait l’accueil qui leur serait réservé s’ils revenaient au pays pour prendre la situation en main…

Téhéran semble donc être est en train de réussir le jackpot : établir un « croissant chiite » qui s’étend de l’Iran à l’Irak, la Syrie et qui débouche désormais au Liban. C’était le plan du général Qassem Soleimani, le chef de la forces al-Qods des pasdarans tué par les Américains le 3 janvier 2020 qui est en train de se réaliser… C’est à ce demander si la catastrophe du 4 août n’a pas été provoquée intentionnellement. Même si elle a été accidentelle – comme le pensent les premiers observateurs (en raison de l’incurie et de la corruption des responsables à tous les niveaux) -, elle a, le premier choc passé, été exploitée à des fins politiques dans la lutte de pouvoir qui fait désormais rage.

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Alain Rodier

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