Le 12 juillet, des échanges de tirs d’artillerie sous prétexte d’un franchissement de la frontière par un véhicule azéri ont débuté dans la région de Tovuz au nord-est de l’Azerbaïdjan. Ils se sont poursuivis les jours suivants avec l’entrée en action de drones armés, particulièrement manœuvrés par les Azéris. Mais les pertes ont été différentes. Les autorités d’Erevan reconnaissent quatre militaires tués alors que les Azéris auraient subi onze tués dont plusieurs officiers supérieurs et un général. Cet accrochage est loin d’être le premier entre ces deux pays dont les dirigeants et les populations se haïssent profondément pour des raisons historiques, politiques et religieuses.

Le contentieux principal provient du Nagorny-Karabakh, territoire montagneux de 12 000 km2 à majorité arménienne. Au début du XIXe siècle, cette région est passée sous contrôle russe avant d’être confié en 1868 au gouvernement d’Elisavetpol (aujourd’hui Gandja en Azerbaïdjan) qui correspondait globalement à l’Ouest de l’Azerbaïdjan et l’Est de l’Arménie. Après la révolution d’octobre 1917, trois nouveaux États ont vu le jour dont la Géorgie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Ces deux derniers États se disputent le Haut-Karabakh. Staline confie alors ce territoire à la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan. La situation perdure jusqu’aux début des années 1980 mais la Perestroïka exacerbe les tensions, la population majoritairement d’origine arménienne réclamant son indépendance vis-à-vis de Bakou. La haine étant immense entre les Arméniens et les Turcophones, génocide oblige, les heurts ethniques, voire des pogroms, se multiplient de part et d’autre. Le 20 février 1988, le parlement du Haut-Karabakh vote à une grande majorité sa sécession et son rattachement à l’Arménie. La guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie débute dès cette date. Un cessez-le-feu est conclu six ans plus tard (en 1994) à l’initiative de Moscou mais le conflit a fait plus de 30.000 victimes. Les deux nations sont alors irréconciliables. Des négociations s’engagent entre les deux parties sous l’égide du « groupe de Minsk » qui regroupe la France, la Russie et les États-Unis. Le Haut-Karabakh devient alors une république autoproclamée, sous protectorat arménien. Cette « république » n’est pas reconnue sur la scène internationale. Il est à noter que durant la guerre, afin d’assurer la continuité géographique entre cette région et l’Arménie, Erevan s’est saisi par la force des zones limitrophes sud et ouest de l’enclave forçant les populations azéries à migrer. L’Arménie s’est ainsi emparée de 9% du territoire azéri ou de 14% si l’on y inclue le Haut-Karabakh.

Qui est derrière ?
Logiquement, la Turquie se tient derrière l’Azerbaïdjan constitué de populations essentiellement turcophones. L’Arménie de son côté est soutenue par Moscou et, plus curieusement, par Téhéran alors que les Azéris sont chiites ! La logique voudrait que cela soit l’inverse. En fait, le régime iranien craint, depuis l’indépendance de l’Azerbaïdjan qui a suivie l’effondrement de l’URSS, que ce pays ne devienne trop prospère, particulièrement en raison de ses importantes réserves en hydrocarbures. Il pourrait alors constituer un pôle d’attraction pour les populations azéries iraniennes ou, pire encore, encourager un séparatisme du Nord-Ouest de l’Iran. Or les Azéris iraniens, constituent le deuxième groupe ethnique du pays (entre 16 et 25% de la population iranienne selon les estimations) après les Perses. Ils exercent des responsabilités importantes et sont notamment très présents au sein des pasdarans. Le Guide suprême de la Révolution, l’Ayatollah Ali Khamenei, est lui-même azéri. Pour Téhéran, il est donc hors de question de laisser l’Azerbaïdjan voisin trop se développer économiquement. Le conflit avec l’Arménie constitue donc la « variable d’ajustement » idéale que l’Iran encourage voire appuie. Par exemple, au début des années 1990 alors que la guerre entre les deux pays faisait rage, les Iraniens avait installé un pont flottant sur la rivière Araxe qui les sépare de leurs voisins arméniens. Toute l’aide militaire transitait via cette infrastructure temporaire par de mauvais chemins de terre. Aujourd’hui, elle a été remplacée par un pont en dur et des routes goudronnées qui relient Nordooz en Iran à Agarak en Arménie.

Quoi qu’il en soit, sur le plan militaire, l’avantage penche du côté de Bakou, qui, grâce à son économie florissante, a pu porter le budget de sa défense à plus de 2,8 milliards d’euros/an (les chiffres sont ceux publié par la CIA). Les forces armées majoritairement équipées de matériels russes et turcs en plus d’une composante fabriquée localement, disposent de 126.000 hommes (300.000 réservistes), de 2.000 blindés dont 570 chars de combat (essentiellement des T-72) et de 147 aéronefs dont 105 hélicoptères. Plus importante encore est la volonté politique de reprendre les territoires perdus dans les années 1990. Un esprit revanchard de type « Alsace-Lorraine » qui peut se transformer en une nouvelle guerre qui dépasserait largement les enjeux locaux.
De leur côté, les Arméniens qui se sentent encerclés par l’ennemi héréditaire turc mettent beaucoup d’énergie dans leur défense qui est considérée comme excellente. Ils alignent 45.000 militaires auxquels il convient d’ajouter les 20.000 miliciens du Haut-Karabakh (et 210.000 réservistes). Ils comptent 64 aéronefs dont 57 hélicoptères (mais pas d’intercepteurs) et 110 chars accompagnés de 748 transports de troupes blindés de modèles disparates. Le budget de la défense est de 1,4 milliard de dollars.
Toutefois, Erevan accueille sur son territoire la 102è base militaire du « Groupe des forces russes en Transcaucasie ». Elle est située à Gyumri à 120 kilomètres au nord d’Erevan. Elle serait armée par 3.000 militaires qui servent une petite vingtaine de Mig-29, un système anti-aérien S-300 et environ 200 chars et véhicules blindés divers. Cette présence russe est par elle-même dissuasive d’autant que la surveillance des frontières est à leur charge depuis l’accord d’août 2010. Certes, cela n’a pas été suffisant pour empêcher les échanges de tirs en mai 2016 et ceux de 2020.

Comme ailleurs, Moscou joue un rôle central dans l’apaisement – peut-être provisoire – des conflits en cours. Le Kremlin a appelé les deux parties à la modération d’autant qu’il a un argument de poids, son aide est indispensable aux deux pays… Il est vraisemblable que la situation va se calmer, aucun acteur n’ayant intérêt à ce que cela dégénère. À savoir que la Turquie est embourbée au nord de la Syrie, de l’Irak, en Somalie, en Libye… La Russie, ce n’est guerre mieux. Les Américains ne veulent pas en entendre parler. Quant à l’Europe, elle est totalement impuissante en dehors de ses déclarations « énergiques »…

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Alain RODIER

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