Certains pays d'Europe de l'Est se préparent à une guerre directe avec la Russie si celle-ci décide de les attaquer. Et pour cela, ils envisagent d'appuyer leur stratégie de défense de territoires sur la mise en œuvre de mines, en particulier antipersonnel, rompant leur signature de la Convention sur l'interdiction de l'emploi, du stockage, de la production et du transfert des mines antipersonnel et sur leur destruction (aussi appelée convention d'Ottawa).
Les mines ont été utilisées dans l’histoire militaire pour entraver les déplacements d’un agresseur, ralentir ses opérations et contraindre ses forces à consacrer du temps et des moyens au déminage.
Les mines antipersonnel, en particulier, ont longtemps été employées dans des stratégies défensives.
Elles sont employées en défense de points sensibles, en sécurisation de champs de mines antichars et anti-véhicules (pour complexifier leur relèvement) ou en interdiction de zones. Si dans les deux premiers cas, des plans des champs de mines peuvent être établis — ce qui permet de les retirer ou de les neutraliser quand elles ne sont plus utiles — dans le deuxième, c’est impossible, car elles sont répandues aléatoirement parfois à partir d’aéronefs, comme les mines papillons par l’Armée rouge lors de la guerre d’Afghanistan (1979 – 1989).
Elles représentent alors des risques humanitaires considérables, car elles peuvent tuer ou mutiler des civils longtemps après la fin des hostilités. C’est pour cette raison qu’elles ont été jugées contraires au Droit international humanitaire (DIH) ou « droit de la guerre » par de nombreux pays.
La Convention d’Ottawa les interdisant est entrée en vigueur le 1er mars 1999. Cependant, les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, le Pakistan, Israël, l’Égypte, l’Arabie saoudite, les deux Corée, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne l’ont pas signée.
De manière générale, les mines antipersonnel ont été largement employées par la Russie et l’Ukraine dans la guerre actuelle. Kiev en a notamment reçu dans le cadre de livraisons d’armements en provenance des États-Unis. L’industrie russe les produit directement.
LA MENACE
Moscou a entrepris de restructurer son commandement militaire et de jeter les bases d’une présence conventionnelle accrue dans l’ensemble de l’Europe du Nord (1).
Ainsi, dès 2024, la Russie a rétabli le district militaire de Leningrad, une mesure qui semble répondre à l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN. Cela avait renforcé le sentiment d’« encerclement » de Moscou qui est une constante traditionnelle dans l’Histoire de la Russie, quel que soit le régime aux manettes.
Le district militaire de Leningrad couvre une zone d’importance stratégique englobant les approches de Saint-Pétersbourg, les régions frontalières de la Finlande et les territoires s’étendant vers l’Arctique, qui sera l’enjeu géostratégique de l’avenir (2).
Cette mesure a doté la Russie d’une structure de commandement dédiée à la gestion des forces déployées face à l’OTAN dans ce secteur septentrional.
Mais, pour le moment, la guerre menée par la Russie en Ukraine continue d’épuiser ses ressources en moyens humains et militaires.
Néanmoins, les projets à long terme de Moscou laissent entrevoir un développement substantiel de ses forces terrestres et de ses infrastructures militaires dans les zones situées face à l’Alliance atlantique et particulièrement face à la Finlande, qui a une frontière commune de 1 200 kilomètres.
Un élément central de cette réorganisation russe est la formation du 44e corps d’armée dans la république de Carélie, près de la frontière orientale de la Finlande. Ce corps a été mis sur pied en 2024, dans le cadre de l’effort plus large visant à renforcer la présence militaire russe évoquée plus avant.
Le développement militaire russe englobe également la péninsule de Kola et les approches de l’Arctique, où des installations soutiennent la flotte du Nord et sa force de sous-marins nucléaires stratégiques.
Toutefois, le rapport finlandais 2026 sur le renseignement militaire estime que les réformes militaires russes n’ont pas encore permis d’accroître de façon significative les capacités de la Russie dans son voisinage immédiat.
En cas de cessez-le-feu ou d’accord en Ukraine, Moscou devrait d’abord reconstituer ses unités, remplacer ses équipements, renouveler ses effectifs et mettre en place les capacités logistiques nécessaires pour être en mesure de soutenir des opérations de grande envergure, ce qui prendra du temps.
Mais Helsinki anticipe une augmentation substantielle des capacités militaires russes dès que les circonstances le permettront, et, en raison de sa position géographique stratégique vers le Grand Nord, pense être un objectif prioritaire pour la Russie.
LE RETOUR DES MINES ANTIPERSONNEL
La Finlande, les États baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) ainsi que la Pologne ont quitté la convention d’Ottawa et sont donc libres d’utiliser et de fabriquer des mines antipersonnel. Seulement, la seule industrie militaire capable de le faire à courte échéance en Europe est finlandaise.
Elle a une base industrielle de défense — incluant Leijona Instituutti Oy (avec son système TOC, voir image ci-dessous) et Forcit Defence — pour démarrer une production de masse 100 % domestique d’ici 2028.
Ainsi, les Forces de défense finlandaises (FDF) ont annoncé en octobre 2026 un plan d’investissement d’environ cent millions d’euros pour acquérir un million de mines antipersonnel.
Le projet finlandais de se procurer ces armes s’inscrit dans une démarche globale de renforcement de sa capacité de défense face à une éventuelle invasion russe, dans laquelle les forces russes seraient supérieures en nombre.
Il a été annoncé que le projet porte sur deux types distincts de mines antipersonnel, de fabrication finlandaise.
Ces deux dispositifs comprendront une mine moderne à tube déclenchée par un fil piège tendu, et une mine à pression.
À l’avenir, des modèles techniquement plus avancés pourraient également être acquis, notamment des mines à effets dirigés semblables à celles déployées dans le conflit en Ukraine.
Une fois le processus d’acquisition lancé, les forces de défense finlandaises prévoient de reconstituer leur stock de mines antipersonnel pour le ramener au niveau de ce qu’il était avant leur adhésion à la convention d’Ottawa en 2012.
Les premières nouvelles mines, ainsi que les équipements de formation associés, devraient être disponibles dès l’année 2027 et la livraison des dernières armes est prévue dans le courant des années 2030.
Helsinki a souligné qu’il n’était pas dans son intention de poser des mines antipersonnel en temps de paix. Elles ne seraient utilisées qu’en cas de situation d’urgence.
Sa stratégie défensive globale repose d’abord sur une mobilisation rapide pour ensuite mener un combat retardateur, dans l’attente de renforts extérieurs (d’où la logique de son adhésion à l’OTAN).
Plus généralement, le retour des mines antipersonnel témoigne la grave détérioration de l’environnement sécuritaire en Europe, qui reflète une inquiétude croissante parmi les membres de l’OTAN, particulièrement ceux situés sur le flanc oriental.
Mais ces armes ne sont qu’une infime partie de l’effort de réarmement et de modernisation des forces de l’Alliance basées en Europe en fonction des expériences connues en Ukraine. Le problème est que les stratèges essayent de deviner quelles pourraient être les formes d’un futur affrontement militaire dans les cinquante ans à venir, d’où les débats sur l’utilité réelle des chars de bataille, des porte-aéronefs au moment où les drones ont révolutionné l’art de la guerre. Généralement, ne s’appelant pas « Madame Irma », ils ont toujours eu une guerre de retard…
