Coup dur pour la mafia sicilienne Cosa Nostra, un de ses plus importants représentants, Matteo Messina Denaro, en cavale depuis 1993, a été arrêté dans une clinique à Palerme. Prétendant un temps au titre de capi di tutti capi, le chef de la Coupole qui fédère toutes les familles mafieuses siciliennes, il était notamment visé par une fiche Interpol.

Le général des carabiniers italiens, Pasquale Angelosanto, a déclaré : « aujourd’hui, 16 janvier, les carabiniers (…) ont arrêté le fugitif Matteo Messina Denaro à l’intérieur d’une structure sanitaire à Palerme où il s’était rendu pour suivre des thérapies cliniques ».
Georgia Meloni, la Première ministre italienne s’est immédiatement félicité en ces termes : « c’est une grande victoire pour l’État qui démontre qu’il ne baisse pas les bras face à la mafia ». Elle a par ailleurs assuré que « la lutte contre le crime mafieux se poursuivra sans répit ».

L’arrestation

Matteo Messina Denaro s’était fait admettre il y a plus d’un an dans la clinique Maddalena rue San Lorenzo à Palerme sous l’identité fictive de Andrea Bonafede né le 23 octobre 1963.

Il y suivait une thérapie pour un cancer du côlon qui avait métastasé. Opéré une première fois à l’hôpital Abele Ajello de Marsala, il avait subi une nouvelle intervention chirurgicale en 2021 à la clinique Maddalena. Il s’y était rendu le 16 au matin pour une hospitalisation de jour afin d’y subir une séance de chimiothérapie. Il n’a pas résisté lors de son arrestation d’autant qu’il était déjà sous perfusion lorsque les policiers sont intervenus. Par précaution, les forces de l’ordre dont des hommes du Ros (Raggruppamento operativo speciale), des carabiniers et du commandement provincial de Trapani avaient été déployées en grand nombre dans la zone.

Souffrant d’une insuffisance rénale chronique, il aurait recouru dans le passé à la dialyse mais afin de ne pas prendre le risque d’être arrêté lors de ces séances, il aurait fait installer le matériel médical nécessaire dans ses différents refuges. Son médecin traitant, Alfonso Tumbarello, âgé de 70 ans, fait l’objet d’une enquête.

Giovanni Luppino, agriculteur au casier judiciaire vierge originaire de Campobello di Mazara, une ville proche de Castelvetrano, la ville natale de Denaro qui l’avait conduit à la clinique. Des maisons de Campobello di Mazara (où se trouvait l’appartement de Denaro qui se prétendait médecin et vivait sous l’identité de Andrea Bonafede) et de Castelvetrano ont été perquisitionnées. À Campobello di Mazara, les carabiniers ont fouillé la maison de Salvatore Messina Denaro (le frère de Matteo, tandis qu’à Castelvetrano, les militaires se sont rendus au domicile de sa sœur Patrizia Messina Denaro, où vit également sa mère, Enza Santangelo.

Carrière

Né le 26 avril 1962 à Castelvetrano près de Trapani dans l’ouest de la Sicile dans une famille mafieuse(1), le jeune Matteo est devenu le protégé de Salvatore « Toto » Riina alias « La Belva » (le fauve) né le 16 novembre 1930 à Corleone et mort en détention le 17 novembre 2017, Capo di Tutti Capi de Cosa Nostra de 1983 à son arrestation le 15 janvier 1993. Ce dernier sera condamné à la perpétuité pour 150 assassinats dont ceux du général Carlo Alberto dalla Chiesa, des juges Falcone et de Borsellino.

Denaro aurait commis son premier assassinat à 18 ans et se vantait : « avec les personnes que j’ai tuées moi-même, je pourrais remplir un cimetière ».
En 1989, il est accusé du meurtre de Nicola Consales, un propriétaire d’hôtel qui s’était plaint devant une de ses employées d’avoir « toujours ces petits mafieux dans les pattes ». Or cette employée était la maîtresse de Denaro. En juillet 1992, après avoir participé au meurtre de Vincenzo Milazzo, le chef du clan d’Alcamo, il étrangla la compagne de ce dernier, enceinte de trois mois. Il passe dans la clandestinité en 1993.
Après l’arrestation de Toto Riina, Denaro poursuivit la stratégie de terreur prônée par son boss fournissant un soutien logistique pour organiser des attentats à Florence, Milan et Rome, qui firent au total une dizaine de morts et une centaine de blessés. Toutefois, il évita de justesse une arrestation en 1997. Cela ne l’empêcha pas de mener grand train : dans une biographie publiée en 2020, on apprend qu’il s’offre des virées dans Palerme en Porsche ou BMW et fréquente alors les meilleurs restaurants de la ville. Adepte de Rolex en or et de vêtements griffés, ce passionné de jeux vidéo et de BD (d’où son surnom de « Diabolik »), il passe pour un grand séducteur. Comme son maître Toto Riina, il a su profiter de la mansuétude de certaines autorités policières locales qui regardaient ailleurs…

Cependant, au fil des ans, la police italienne a multiplié les arrestations et les saisies de biens dans son entourage. Il a été condamné par contumace en 2000 à la réclusion criminelle à perpétuité pour meurtres. Le mafieux a continué à mener ses « affaires » en communiquant sous le pseudonyme « Alessio » à travers des « pizzini », ces messages écrits sur de petits morceaux de papier appréciés du Capo di Tutti Capi Bernardo Provenzano (arrêté le 11 avril 2006 dans une ferme située à trois kilomètres de Corleone alors qu’il était recherché depuis 1963). Les deux hommes se méfiaient du téléphone.

La stratégie d’isolement mise en place par les forces de l’ordre depuis 2000 a mis finalement près de 20 ans à porter ses fruits tellement son réseau de soutien était important.
Par exemple, en décembre 2018, les forces de sécurité italiennes avaient arrêté plusieurs dizaines de mafieux siciliens, dont Settimo Mineo alias « Tonton Setimo », un joaillier âgé de 80 ans à l’époque, chef du district de Pagliarelli près de Palerme et considéré par la justice comme le nouveau Capo di Tutti Capi. Il aurait été élu à la tête de la Coupole en mai 2018.

L’enquête devra déterminer si « le dernier parrain en date du clan Corleone » est resté sur l’île pendant toute sa cavale ou s’il a également séjourné à l’étranger. Plus encore, il va falloir définir quelles sont les complicités dont il a bénéficié pour rester si longtemps dans la clandestinité.

Comme d’habitude, la presse va parler du « dernier grand Parrain » de Cosa Nostra. Mais la pieuvre est toujours parvenue à renaître de ses cendres tant sa puissance financière – résultat des nombreux trafics auxquels elle se livre – et ses traditions séculaires sont encore importantes.

1. Voir : « Enfin une nouvelle heureuse ! : le mafieux sicilien le plus recherché est grand père » du 3 août 2021.

Publié le

Texte

Alain Rodier

Photos

DR