Le président Donald Trump pensait avoir joué un coup de maître en faisant assassiner le major-général Qassem Soleimani dans la nuit du 3 au 4 janvier 2020 à la sortie de l’aéroport de Bagdad. En dehors du fait que l’exploit militaire de cette exécution ciblée est à relativiser puisqu’il y a longtemps que Soleimani ne se cachait plus persuadé que personne n’oserait s’en prendre à sa personne devenue très médiatique, Washington a volontairement coupé le seul lien qui pouvait permettre de dialoguer avec le régime des mollahs avec une petite chance d’aboutir à de réelles avancées.

En effet, l’influence du populaire (chez les chiites) général dépassait son titre de chef de la force Al-Qods des pasdarans chargés des opérations extérieures. Non seulement il n’était pas un religieux intégriste mais, en plus, ses fonctions lui avaient permis de connaître l’étranger et les spasmes idéologiques qui l’agitent. Ainsi, il avait connu l’Afghanistan où il a été photographié en compagnie du célèbre commandant Massoud, le Kurdistan irakien où il avait noué des relations avec Jalal Talabani, bien sûr la Syrie, l’Irak et le Liban où ils connaissaient presque la totalité des dirigeants et enfin la Russie y ayant été reçu par le président Poutine à l’été 2015. Son rôle dépassait largement l’action militaire étant passé dans ses derniers mois du côté de la diplomatie parallèle. C’est d’ailleurs lors d’une mission de ce type à Bagdad qu’il aurait été tué.

Son successeur, le brigadier-général Esmail Ghani, malgré sa grande expérience personnelle puisqu’il a été l’adjoint de Soleimani depuis sa prise de fonctions en 1998, n’a pas ses mêmes compétences ni l’influence nécessaire auprès des interlocuteurs syriens, irakiens, libanais, russes. Il connaît surtout les Afghans et les Pakistanais. Surtout, il n’est pas aussi proche du Guide suprême de la Révolution l’ayatollah Khamenei. Comme disent ses détracteurs, « il n’a pas les pieds assez grands pour chausser les bottes de Soleimani ». D’ailleurs, bien qu’étant à la tête de la force Al-Qods, il n’a toujours pas été promu au rang de major général et doit se plier à la hiérarchie du Corps des Gardiens de la Révolution.

En Irak, les mouvements chiites que Soleimani était parvenu à unir au sein des Unités de mobilisation populaires (Hachd al-Chaabi) se déchirent depuis des mois pour obtenir des parts du pouvoir. Dans leur grande majorité, ils n’acceptent pas la mort de leur leader opérationnel, Abu Mahdi al-Mohandis, tué en même temps que Soleimani (il n’était pas directement visé mais se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment) et prennent des initiatives insensées en provoquant les Américains ou même le pouvoir en place. Jamais ils n’auraient fait de même du temps de Soleimani. Ce dernier aurait pris garde que rien ne soit fait qui puisse mettre en péril l’Iran, en particulier à ce moment crucial de la passation des pouvoirs à la Maison-Blanche. Mohandis qui était un de ses plus fidèles alliés serait allé dans son sens. On peut en déduire que le désordre actuel en Irak est pour partie la résultante de la disparition de Soleimani.

L’opération homo commandée par Trump a néanmoins atteint le but qu’il s’était fixé : mettre la nouvelle administration démocrate dans la difficulté l’empêchant de dialoguer un retour dans l’accord JCPOA portant sur le programme nucléaire iranien.
Afin d’enfoncer le clou, le secrétaire à la Défense Mike Pompeo a renouvelé les accusations de relations troubles entretenues entre Téhéran et Al-Qaida « canal historique ». Le même argumentaire avait été employé en 2003 par l’administration Bush Jr. liant le régime de Saddam Hussein à la même nébuleuse ce qui s’était avéré totalement faux par la suite (1). En même temps, le mouvement des Houthis au Yémen soutenu en sous-main par l’Iran été désigné comme « terroriste »(2). En résumé, l’administration Trump a offert les bons prétextes à celle de Biden pour ne pas renouer des liens avec Téhéran. Cela tombe bien car, malgré les déclarations d’intention (pour bien montrer qu’elle s’oppose « fermement » à ses prédécesseurs), elle ne veut pas renouer avec Téhéran qui va être maintenu dans la catégorie des « ennemis » de l’Amérique (ce qui n’est pas faux). De plus, Biden ayant clairement affiché ses intentions de reprendre le leadership du « monde libre »(3), l’avenir ne fait que s’assombrir progressivement.

1. Il est vrai que Téhéran abrite des membres d’Al-Qaida et leurs familles depuis l’invasion de l’Afghanistan en 2001. Ces derniers n’avaient que deux choix, fuir vers le Pakistan (le cas de Ben Laden) ou vers l’Iran. Depuis, l’utilisation de cette branche « iranienne » d’Al-Qaida reste mystérieuse.
2. C’est le seul théâtre où aucune trace de Soleimani n’a été dévoilée. En effet, il a été montré en Syrie, en Irak, au Liban, indirectement à Gaza, mais pas au Yémen.
3. par rapport aux pays où la « démocratie à l’américaine » prônée par l’Open Society Foundations de Georges Soros n’est pas la règle: Iran, Russie, Chine et un tas d’autres…

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Alain Rodier

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