Ankara et Moscou se livrent une guerre d’influence depuis le 24 novembre 2015 lorsque le président Recep Tayyip Erdoğan avait fait abattre un chasseur bombardier russe Su-24M à la frontière syro-turque. La situation avait été rétablie avec la perte d’un hélicoptère turc Cobra AH-1W abattu près de Çukurca (sud-est de la Turquie) le 13 mai 2016 par un missile portable russe 9K38 Igla qui s’était retrouvé comme par miracle dans les mains d’activistes du PKK. C’était un peu comme au football mais en version tragique (deux morts de chaque côté), « un but partout, la balle au centre ».
En Syrie comme en Libye et en Arménie, les deux pays se trouvent de fait opposés mais obligés à composer dans un immense jeu de poker-menteur où de nombreux autres acteurs sont impliqués.

En Syrie, les deux armées coopèrent à l’est de l’Euphrate en zone anciennement tenue en totalité par les Américains et désormais sous tutelle théorique des forces kurdes du Parti de l’union démocratique, PYD. Mais les objectifs sont différents. Moscou souhaite que le régime de Damas récupère les puits de pétrole du Nord-Est aujourd’hui gardés par des éléments américains (Washington ne veut surtout pas qu’Assad en profite pour se relever) et Ankara tient à empêcher la mainmise du PYD sur cette zone car ce mouvement est le cousin germain du PKK considéré comme l’ennemi prioritaire par la Turquie et ce, quel que soit le gouvernement au pouvoir.

Par contre, à l’ouest de l’Euphrate, et en particulier dans la province d’Idlib, la situation est plus délicate malgré la succession de négociations plus ou moins fructueuses entre les deux parties. Suite aux accords de 2017, la Turquie avait déployé douze postes d’observation à l’intérieur et en périphérie de la province d’Idlib. Toutefois, les forces légalistes syriennes appuyées par la Russie ont peu à peu grignoté du terrain et plusieurs positions turques se sont retrouvées littéralement assiégées par les forces pro-Assad (au cours de ces offensives, les Turcs auraient perdu 60 militaires). En réponse, les Turcs ont déployé des centaines de militaires des forces spéciales, des unités blindées et mécanisée protégés par une défense anti-aérienne et des drones qui s’en sont pris aux positions adverses. Un cessez-le-feu est intervenu fin mars. Cette région continue à être jugée comme vitale par Ankara qui veut y « fixer » les mouvements rebelles – tout en ne cédant rien à Damas -. La peur d’un nouvel afflux en Turquie de réfugiés qui viendrait compléter les 4,5 millions (dont 3 millions de Syriens) déjà présents est réelle. En effet, cette immigration est de plus en plus impopulaire, même au sein de l’électorat d’Erdoğan.

La Turquie envisage aujourd’hui de se retirer de quatre de ces postes situés en périphérie de la province : Shir Maghar, Morek, Tal Touqan et Sheik Aqilet. L’intérêt de Moscou est simple: le régime en place – peu importe si c’est Assad qui est à sa tête mais pour le moment, c’est le cas – doit garantir la présence aéro-navale de l’armée russe pour les cinquante années à venir. C’est historiquement l’enjeu stratégique majeur de la Russie, le fameux « accès aus mers chaudes ». Il convient de rajouter l’objectif secondaire – mais important – qui consiste à bloquer les combattants jihadistes dits « tchétchène » sur place plutôt que de les combattre dans le Caucase et d’éviter que le terrorisme ne s’étende à toute la Russie.

En Libye, la Turquie soutient directement le Gouvernement d’accord national (GAN) reconnu par la communauté internationale contre le maréchal Khalifa Haftar. Depuis le début de l’année, elle implante des forces spéciales, des mercenaires et des unités de soutien qui laissent entendre le déploiement prochain d’avions de combat, en particulier sur la base aérienne d’al-Watiyah. Les débuts à la mi-2019 ont été difficiles car les bombardiers des Émirats arabes unis (EAU) sont intervenus avec une certaine efficacité. Les Turcs ont alors déployé des moyens de guerre électronique qui ont rendu dangereux le survol des zones tenues par le GAN. Ils ont surtout utilisé massivement des drones armés qui ont fortement étrillé l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar pourtant épaulée par des mercenaires de la société russe Wagner. L’intérêt de Téhéran et de Doha dans cette affaire est de renforcer l’emprise des Frères musulmans dans ce pays. Moscou, toujours de le cadre de sa stratégie d’ « accès aux mers chaudes », lorgne sur le port en eaux profondes de Tobrouk.

Ankara aurait été le principal conseiller dans l’offensive déclenchée le 27 septembre 2020 par l’Azerbaïdjan contre l’Arménie. L’objectif des forces azéries est de reprendre le Haut-Karabakh (Artsakh) conquis par l’Arménie en 1994. Depuis le début des hostilités, la Turquie fournit une aide logistique, des drones armés et des renseignements. Elle se tient prête à intervenir plus énergiquement si le besoin s’en faisait sentir. Seule la Russie est à même de dissuader Ankara de se livrer à une escalade qui pourrait dégénérer.
Mais la situation dans la zone est très compliquée car l’Arménie est aussi soutenue, au moins sur le plan logistique, par l’Iran qui a toujours craint le développement d’un Azerbaïdjan fort et riche (en raison de ses exploitations gazières de la Caspienne) qui pourrait constituer un pôle d’attraction pour ses propres populations azéries. Les intérêts des deux capitales est clairement leur influence respective dans le Caucase.

Si l’on regarde la situation avec recul, il est aisé de se rendre compte que les intérêts de Moscou et de Paris vis-à-vis de la Turquie se rejoignent en dehors du problème de la Méditerranée orientale qui intéresse beaucoup moins la Russie tant qu’elle peut l’utiliser pour y faire voguer sa Marine. Les Américains actuellement bloqués par l’élection présidentielle restent pour l’instant au second plan bien que gardant à l’esprit que pour eux (et quel que soient les résultats de l’élection à venir) l’ennemi sur zone reste la Russie et l’Iran. L’ouverture du marché iranien aux armements russes depuis la fin de l’embargo international le 18 octobre ne va certainement pas les faire changer d’avis.

Enfin, l’obédience « frères musulmans » du président Erdoğan a tellement irrité les dirigeants du monde arabe qu’un embargo économique est en train de se mettre en place depuis l’Arabie saoudite jusqu’au Maroc en passant par l’Égypte et les Émirats arabes unis. Le seul allié fiable reste le Qatar qui reste aussi sous influence frériste. D’autres pays rejoindront sans doute cette coalition qui ne veut pas dire son nom. Cela ne devrait pas arranger la situation économique de la Turquie qui est déjà difficile.

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Alain Rodier

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