Téhéran et Pékin négocient un accord de « partenariat stratégique global » qui devrait s’étendre sur 25 ans. Si cela se réalise, le parlement devant voter le texte, c’est un véritable camouflet qui sera porté à la politique de « pression maximale » menée contre l’Iran mais aussi contre la Chine par les États-Unis. Donald Trump aurait voulu précipiter ces deux pays dans les bras l’un de l’autre qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

Cela dit, les relations sino-perses sont loin d’être une chose nouvelle. Elles remontent au minimum à 200 ans avant J.C., l’empire perse qui s’étendait de l’Iran à l’Asie centrale ayant développé des relations avec les différentes dynasties chinoises qui se succédaient. Les gouvernants ont échangé en permanence des missions diplomatiques et ont participé au développement de la première route de la soie reliant la ville de Chang’an (ancienne capitale de dix dynasties chinoises) à celle d’Antioche en Syrie médiévale (devenue Antakya en Turquie). Ils ont eu pour ennemis communs les Huns et les nomades turciques. Ils ont connu une période d’affrontements dans les années 750 qui s’est terminée par la bataille de Talas. Depuis, les deux pays ne se sont plus jamais opposés par les armes. Les échanges, en particulier de populations (souvent par mariages mixtes), se sont développés. Les relations diplomatiques se sont maintenues au XXè  siècle malgré les changements de régimes (1949 pour la Chine, 1979 pour l’Iran) et au début du XXIè siècle. Après l’accord  JCPOA de 2015 portant sur le programme nucléaire iranien dans lequel la Chine est partie prenante en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, les deux pays ont signé en juillet de la même année un accord économique (dans le cadre de la politique chinoise qui sera baptisée en 2019 : « une ceinture, une route ») sur dix ans prévoyant un accroissement de 1000% des échanges bilatéraux. Le point central est constitué par la fourniture à Pékin de matières premières essentielles pour son développement économique comme le pétrole, le gaz, le charbon, le zinc, le plomb, le cuivre … En retour, la Chine a beaucoup investi en Iran notamment dans les biens de consommation courante, l’électronique grand public, les transports en commun, l’énergie, la pêche… Le commerce a principalement lieu par voie maritime mais des trains de marchandises circulent depuis 2016 entre Shanghai et Téhéran divisant par deux les temps d’acheminement.

Plus discrètement, la Chine a soutenu militairement l’Iran, particulièrement durant la guerre Iran-Irak. Depuis, elle a aidé Téhéran dans les domaines du développement des armes stratégiques comme les missiles. Dans ce cadre, Pékin a aussi participé au programme nucléaire iranien. L’Iran a aussi pu acquérir des armements classiques chinois comme des missiles sol-sol, mer-mer, mer-sol et les moyens d’acquisition d’objectifs. Pour plus de discrétion, Pékin a parfois utilisé la Corée du Nord comme intermédiaire. Aujourd’hui, cette assistance se fait plus discrète mais elle serait toujours active via de nombreux conseillers techniques présents sur place.
Ce n’est qu’en 2010 que, sous la pression des USA, la RPC a approuvé des sanctions de l’ONU à l’encontre de l’Iran mais a continué discrètement sa collaboration (officiellement les achats d’hydrocarbures ont chuté depuis 2018 mais les chiffres officiels ne semblent pas correspondre à la réalité des faits). D’ailleurs, Téhéran reconnaît que son seul client officiel pour les hydrocarbures reste la Chine.
Des discussions ont parallèlement lieu pour que l’Iran devienne un membre à part entière de l’Organisation de Coopération de Shanghai dont Téhéran est déjà observateur.

Afin de rendre la pareille au dernier pays qui la soutient officiellement vis-à-vis des États-Unis, en juillet 2019 la République Islamique d’Iran a apposé sa signature sur une lettre de 50 pays de l’ONU défendant la politique menée par Pékin à l’égard des Ouighours et des autres minorités musulmanes présentes dans le Xinjiang. Ensuite, en juin 2020, elle a été l’une des 53 capitales à approuver la nouvelle loi de sécurité pour l’enclave de Hong Kong.

Accord de 2020

Les négociations qui portent sur un accord chiffré à 400 milliards de dollars sur 25 ans ont débuté lors de la visite en janvier 2016 en Iran du Président Xi Jinping au cours de laquelle il a été reçu par l’Ayatollah Khamenei. Cet accord prévoit de forger un « partenariat stratégique global » qui devrait accroître la coopération déjà existante et développer de nouvelles perspectives dans les domaines de la santé, du tourisme, des transports (aéroports, voies ferrées, métros), des banques, des télécommunications (dont la 5G et la géolocalisation) et de la sécurité. La Chine devrait développer des zones de libre échange à Makou dans le nord-ouest du pays, à Abadan et sur l’île de Qechm. La Chine serait autorisée à protéger ses intérêts en Iran en déployant jusqu’à 5.000 militaires. C’est cette partie qui irrite les durs du régime qui affirment ne pas vouloir que l’Iran ne devienne un « protectorat » chinois comme le seraient certains pays africains. En réalité, cette opposition n’est que de façade et vise à décrédibiliser le Président Hassan Rohani en vue de l’élection présidentielle de mai 2021. Même si les conservateurs reprennent la présidence comme cela est actuellement prévu, il continueront à s’allier avec la Chine car c’est la seule planche de salut que connaît actuellement le régime des mollahs.

La coopération militaire entre les deux États devrait aussi s’accroître au moins au niveau des marines, de la recherche et développement et du renseignement. L’objectif affiché est de lutter contre le terrorisme et le crime organisé. Plus discrètement, il s’agit surtout de contrebalancer la puissance américaine. Ainsi, la Chine pourrait obtenir des facilités dans le port de Jask à l’entrée du Détroit d’Ormuz comme cela est déjà le cas à Hambantota au Sri Lanka, à Gwadar au Pakistan et à Djibouti où des forces militaires sont déployées à quelques encablures de celles des États-Unis, de la France de l’Allemagne et du Japon. Depuis des années, la Chine négocie l’accès à de nombreux ports et aéroports – même si aucun militaire chinois n’a encore été repéré – dans un but de maillage du globe pour un avenir incertain… L’Iran ne fait pas exception à la règle.

Les Américains se mettent à dos de nombreux pays pour des raisons qui sont fort éloignées de leur idéal démocratique et certainement pas pour le bien des populations locales dont ils n’ont que faire. Ils ne font que défendre leur leadership hérité de leur victoire de 1945. À ce rythme, ils n’auront bientôt plus que des alliés par « intérêt » plus ou moins forcés et des adversaires qui n’auront de cesse que de s’unir pour s’opposer à leur politique jugée hégémonique. Pour le moment, c’est un axe Chine-Iran-Russie qui est en train de se dessiner.

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alain RODIER

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