Depuis quelques semaines, des explosions et/ou des incendies mystérieux se succèdent en Iran et bien que les autorités s’évertuent à minimiser les dégâts occasionnés et à donner de fausses informations sur l’origine de ces sinistres, il semble évident que certains d’entre eux ont une origine humaine. C’est la multiplication de ces « incidents » qui pose question. Ainsi, le 9 juillet, des medias iraniens annonçaient que plusieurs nouvelles explosions avaient été entendues à une vingtaine kilomètres à l’ouest/sud-ouest de la capitale. Elles auraient eu lieu dans les villes de Garmdareh and Quds. Précision à venir…

Interrogé sur une possible implication israélienne, le nouveau ministre israélien de la Défense, Benny Gantz, a répondu : « Tous les incidents qui arrivent en Iran n’ont pas nécessairement quelque chose à voir avec nous », sous-entendu, il y en a qui sont provoqués par l’État hébreu. Son collègue des Affaires étrangères, Gabi Ashkenazi, a enfoncé le clou en rappelant qu’Israël a « l’objectif d’empêcher l’Iran de développer une arme nucléaire » et que, pour cela, l’État hébreu menait des « actions qu’il vaut mieux taire ». On sait que dans le passé des sabotages d’installations sensibles et des assassinats de scientifiques liés au programme militaire iranien ont eu lieu à plusieurs reprises. Mais s’est l’accroissement de ces actions offensives attribuées à Israël qui est frappante.

Certes, les sanctions imposées par la communauté internationale ont aggravé l’état de déliquescence dans lequel se trouve plongé l’Iran – sans parler de la crise due au coronavirus – qui provoquent de nombreux incidents techniques. Il suffit de voir le nombre d’avions qui rencontrent des problèmes quand ce n’est pas la défense anti-aérienne iranienne qui n’en abat pas un par erreur (Boeing 737 de la compagnie Ukrainian International Airlines abattu le 8 janvier 2020 au dessus de Téhéran). Les pièces de rechange font cruellement défaut ou sont de mauvaise qualité, les mauvaises langues disant qu’elles sont souvent d’origine chinoise car Pékin n’a rien à faire avec les sanctions américaines. Cela se fait donc au détriment même de la sécurité des biens et des personnes. Une partie des incidents sont donc non volontaires la difficulté étant de faire le tri.

 

Les derniers incidents

 

Le 26 juin vers deux heures du matin une importante explosion survenait à l’est de Téhéran dans le site de Khojir qui produit des propergols liquides et solides pour missiles. Les autorités ont affirmé qu’elle était due à l’explosion d’un réservoir de gaz. Les journalistes ont même été invités à venir se rendre compte sur place… Le défaut de maintenance ou de manipulation est une thèse qui n’est pas à exclure dans ce cas même si ce site de production entre à l’évidence dans les objectifs d’Israël. Cela dit, des similitudes troublantes apparaissent avec l’explosion de Natanz survenue le 2 juillet (voir plus avant).

 

Le 30 juin, un incendie survenu dans les sous-sols de la clinique Sina Athar située dans le nord de Téhéran fait exploser des bonbonnes de gaz. Il y a 19 victimes. Cette clinique spécialisée dans la médecine bucco-dentaire ne constituait évidement pas un objectif pour Israël. Même si la thèse d’un attentat mené par des opposants ou par des membres de Daech n’est pas impossible, comme il n’y a pas eu de revendication, la thèse de l’accident est pour l’instant privilégiée.

 

Le cas le plus litigieux est celui de l’explosion du 2 juillet matin qui a eu lieu sur le site nucléaire de Natanz dans la province d’Ispahan qui a détruit les trois quarts d’un bâtiment de surface où étaient stockées (et vraisemblablement assemblées) de nouvelles centrifugeuses avant qu’elles ne rejoignent des ateliers souterrains. La construction de ce bâtiment très complexe (maintenu en surpression pour éviter l’introduction de toute poussière) avait débuté en 2013 mais avait été suspendue suite à l’accord JCPOA. Sa construction avait repris en 2018 après le retrait de Washington du JCPOA. Une soixantaine de nouvelles centrifugeuses de génération IR-2m, IR-4 et IR-6 (beaucoup plus puissantes que les IR-1 utilisées jusqu’à présent) y auraient été stockées. Un autre bâtiment devait accueillir des centrifugeuses plus importantes en taille (IR-8). Selon les expert, cette explosion devrait retarder le programme nucléaire iranien de un à deux ans.

Des sources issues de services de renseignement moyen-orientaux affirment qu’Israël est derrière cet acte de sabotage. Semblant confirmer l’affaire, un site proche du Conseil Suprême de Sécurité Nationale iranien a publié un commentaire comme quoi l’explosion de la « ligne d’assemblage des centrifugeuses » de Natanz était une « attaque délibérée ».  Gholamreza Jalali, le responsable de la défense civile iranienne a déclaré que si l’origine du sinistre provenait d’une cyberattaque (ce qui semble improbable, ce type d’action ne déclenchant à priori pas d’explosion), l’Iran riposterait. Il faisait vraisemblablement référence à l’opération « Jeux Olympiques »  de 2010 au cours de laquelle les services américains et israéliens avaient mené une cyberattaque (avec l’emploi du virus Stuxnet) qui avait endommagé au moins un millier de centrifugeuses iraniennes (IR-1).

Sur un plan purement technique, selon les photos satellites (à gauche en en-tête de ce texte), il existe une sorte de « cratère » qui laisse à penser que l’explosion était terrestre (ce qui exclue les thèses du bombardement aérien ou d’un missile de croisière) et juste en bordure du bâtiment (mais pas à l’intérieur). L’hypothèse d’un véhicule bourré d’explosifs semble crédible. Et c’est là qu’il y a une similitude avec l’explosion de Khojir (photo de droite) où un cratère en périphérie du site est clairement visible. À noter que les deux « incidents » ont eu lieu entre minuit et 03 h 00 du matin ce qui expliquerait le fait qu’il n’y ait pas eu de pertes humaines, du moins officiellement. Si cette version se confirme, cela voudrait dire que les opérateurs ont pu accéder à ces sites sensibles où ils auraient abandonné leurs charges juste à côté de leurs objectifs. La puissance des explosions a fait le reste. On savait que le Mossad pouvait venir voler des quantités de documents classifiés en Iran; maintenant, on a l’impression qu’il agit en terrain particulièrement bien connu…

Un mystérieux groupe qui s’est appelé les « Guépards de la patrie » a adressé plusieurs messages à des journalistes de la BBC pour s’attribuer l’origine des incendies ajoutant qu’il était composé de « membres de l’appareil sécuritaire iranien qui s’opposaient au régime ». Mais la plus grande méfiance est à prendre avec cette revendication qui semble, soit fantaisiste, soit orientée pour brouiller les pistes.

 

Le 4 juillet, un important incendie ravageait un transformateur de la centrale électrique d’Ahvaz, provoquant ainsi des coupures de courant dans toute la région.

Le même jour, une fuite de gaz chloré était signalée au sein du complexe pétrochimique du port de Bandar-e Emam Khomeyni.

Le 7 juillet, une explosion survenait dans l’usine « Oxijen » dans la ville de Bakershahr, située à une trentaine de kilomètres au sud de Téhéran. Les autorités ont fait état de deux morts et trois blessés. Officiellement, la cause serait accidentelle, des ouvriers ayant fait preuve de « négligence lors du remplissage de bonbonnes d’oxygène ».

Le 9 juillet, des explosions ont été entendues à l’ouest/sud-ouest de Téhéran…

 

Pourquoi ?

 

Depuis le retrait unilatéral des États-Unis du traité JCPOA en mai 2018 et les nouvelles sanctions qui ont suivi alors que, selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’Iran respectait ses engagements, Téhéran s’est affranchi d’une série de mesures interdites comme celle de la production d’uranium enrichi et les activités de recherche et de développement dont fait partie la mise au point de centrifugeuses de nouvelle génération. Au début juin, le stock iranien d’uranium enrichi dépassait de largement la limite autorisée par l’accord.

Échaudée par les frappes israéliennes continues depuis 2013 contre ses positions en Syrie, qui ont fait des dizaines de morts dans ses rangs dont le plus illustre était le major général Qassem Soleimani tué le 3 janvier, la République islamique d’Iran aurait lancé une cyberattaque qui a visé le réseau hydraulique israélien les 24 et 25 avril 2020. En représailles, Israël aurait paralysé le 9 mai à l’aide de la même méthode le port de Shahid Rajaee situé dans le sud de l’Iran,.

Politiquement Israël craint que Donald Trump, grand allié de l’État hébreu, ne soit pas réélu à la fin de l’année. Son bilan est impressionnant; sous son mandat, les USA ont reconnu Jérusalem comme capitale officielle de l’État juif et ont reconnu l’annexion du plateau du Golan. Benyamin Netanyahou souhaite maintenant annexer une partie de la Cisjordanie et neutraliser la menace militaire iranienne, et ce, avant l’élection présidentielle américaine car il sait bénéficier de l’appui total de Trump. Sans lui, cela pourrait être moins certain (en réalité jamais Washington ne laissera seul l’État hébreu pour des raisons historiques et idéologiques). Si l’annexion peut avoir lieu sans difficultés majeures en dehors d’une protestation internationale (Israël en a l’habitude), neutraliser la menace militaire iranienne est beaucoup plus problématique et ne peut se faire sans un appui direct et massif des États-Unis. Il faut donc un bon prétexte comme une action terroriste commanditée par Téhéran (toutes les représentations diplomatiques israéliennes ont été placées en alerte terroriste renforcée). Les explosions répétées de ces dernières semaines auraient donc pour objectif de pousser à bout les dirigeants iraniens afin de provoquer une réaction violente qui constitueraient le prétexte idéal pour déclencher les hostilités (objet d’un prochain article).

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alain RODIER

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