Le perdant de l'élection présidentielle brésilienne d'octobre 2026, Flávio Bolsonaro, s'est enfui aux États-Unis via l'Argentine et l'Équateur. Des visas d'entrée lui ont été accordés à lui et à sa famille.

Étant visé au Brésil par plusieurs enquêtes judiciaires pour corruption et blanchiment d’argent, le sénateur d’extrême droite s’était vu intimer l’ordre par la police fédérale de remettre ses passeports. Par précaution, il a organisé son départ clandestin et celui de son épouse ainsi que de leurs deux filles avant que ses documents ne soient officiellement invalidés.

Ainsi, la famille Bolsonaro a pu entrer légalement en Argentine par la voie terrestre munie de documents de voyage toujours valides. Comme Flávio Bolsonaro ne faisait l’objet d’aucun mandat d’arrêt international ni de fiche de recherche d’Interpol, ils ont pu embarquer sur un jet Gulfstream G400 immatriculé LV-JQW de la compagnie argentine Baires Fly S.A. depuis Puerto Iguazú, situé au nord-est du pays. L’appareil a effectué une escale technique de trente minutes pour se ravitailler en carburant à Guayaquil en Équateur avant de rejoindre l’aéroport de Miami Opa-Locka en Floride le 28 octobre. Selon le président de la société aéronautique argentine, l’avion a été réservé et payé par un intermédiaire américano-argentin à partir d’un compte bancaire aux États-Unis (150 000 $). Il ne connaît pas l’identité du commanditaire et n’a pas livré le nom du broker qu’« il connaît depuis plus de dix ans ».

Le président réélu Luiz Inácio Lula da Silva a critiqué le départ secret de Bolsonaro du pays, déclarant que « ceux qui n’ont rien à cacher n’ont rien à craindre ».

Sur le fond, cette fuite n’a rien d’étonnant sur un continent où la mise en accusation, puis l’arrestation de candidats à l’élection présidentielle — voire d’anciens présidents en exercice — sont loin d’être une chose rare.

Et encore, dans un passé pas si lointain, ils pouvaient être victimes de tentatives d’assassinats. Ainsi, le 6 septembre 2018, Jair Bolsonaro, alors candidat à l’élection présidentielle (qu’il gagnera), a été gravement poignardé à l’abdomen par Adélio Bispo de Oliveira, qui a ensuite été déclaré irresponsable par la justice en raison de troubles mentaux… Son concurrent direct, Luiz Inácio Lula da Silva, avait été empêché étant alors emprisonné pour corruption…

En ce qui concerne la probité, il convient de ne pas se faire d’illusions : tous les hommes politiques du continent américain ont été en contact à un moment ou à un autre de leur carrière avec des gens peu recommandables, mais incontournables. Sinon, ils n’auraient eu aucune chance d’être élus tant l’influence des organisations criminelles transnationales est importante, même sur les votes… Un des objectifs de la pègre (et pas uniquement du continent américain) est de pénétrer et d’influencer le monde politique de manière à mieux protéger ses intérêts, mais aussi à gagner en honorabilité.

En Amérique latine, toute enquête fouillée lancée à ce sujet a toutes les chances d’aboutir à une inculpation de la personne visée, car, contrairement à ce qu’a déclaré le président Lula, tout le monde a quelque chose à cacher. Il en a d’ailleurs fait l’expérience personnellement, étant emprisonné pour corruption de 2018 à 2019…

Il l’a d’ailleurs fait payer à Jair Bolsonaro, le père de Flávio, après que celui-ci a été battu à l’élection présidentielle de 2022. Il l’a fait condamner à 27 ans de prison pour sa responsabilité dans la tentative de coup d’État du 8 janvier 2023 à Brasilia visant à inverser les résultats et peut-être même à le faire assassiner. Mais cette insurrection avait été matée en quelques heures par les forces de sécurité. L’armée avait refusé de suivre les mutins.

Un autre exemple marquant est celui de Jeanine Áñez en Bolivie, qui avait pris le pouvoir de manière intérimaire en 2019. Son parti ayant ensuite été largement battu aux élections de 2020 par le « Mouvement vers le socialisme » (MAS-IPSP) créé par Evo Morales, elle avait été arrêtée peu après le changement de gouvernement et condamnée en 2022 à dix ans de prison pour résolutions contraires à la Constitution et manquement au devoir dans le cadre de sa prise de pouvoir… Elle a été libérée en novembre 2025. La Cour suprême de justice de Bolivie a annulé sa condamnation, car elle avait subi de graves violations de la procédure légale et de ses droits fondamentaux.

En Argentine, Cristina Fernández de Kirchner qui, après deux mandats présidentiels (2007-2015), avait perdu les élections de 2015 face à Mauricio Macri avant de revenir comme vice-présidente (2019-2023). Mais son camp a de nouveau perdu les élections en 2023. En décembre 2022, elle avait été condamnée à six ans de prison et à une inéligibilité politique à perpétuité pour administration frauduleuse et corruption liée à des marchés publics. En raison de son âge (73 ans à l’époque) et de plusieurs recours, elle a bénéficié d’une assignation à résidence.

Au Salvador, « malheur aux vaincus ». Elias Antonio Saca (président de 2004 à 2009) a été condamné en 2018 à dix ans de prison pour le détournement de plus de 300 millions de dollars de fonds publics. Il a été libéré en octobre 2026 après avoir intégralement purgé sa peine derrière les barreaux. Mauricio Funes (président de 2009 à 2014), dont le parti a perdu le pouvoir par la suite, a été condamné par contumace en 2023 à quatorze ans de prison pour ses liens avec les gangs et détournement de fonds. Il s’est réfugié au Nicaragua où il est décédé de maladie le 21 janvier 2025 à l’âge de 65 ans.

Au Honduras, Juan Orlando Hernández (JOH), dont le parti a perdu les élections de novembre 2021 face à Xiomara Castro, a été arrêté, extradé vers les États-Unis, où il a été condamné en juin 2024 par un tribunal fédéral américain à 45 ans de prison pour trafic international de drogue et d’armes. Le président américain Donald Trump lui a accordé une grâce présidentielle en décembre 2025, affirmant qu’il avait fait l’objet d’une « chasse aux sorcières » et d’une persécution politique injuste sous l’administration précédente. JOH a alors été libéré des prisons américaines pour rentrer au Honduras en juillet 2026.

Au Pérou, la quasi-totalité des ex-présidents des vingt dernières années ont été poursuivis ou incarcérés après la fin de leur mandat, souvent à la faveur de changements politiques majeurs.

Alejandro Toledo (2001-2006) a été extradé des États-Unis où il s’était réfugié. Il a été condamné à plus de vingt ans de prison en octobre 2024 pour corruption impliquant le géant brésilien du bâtiment Odebrecht (rebaptisé Novonor). Aujourd’hui âgé de 80 ans, il est emprisonné au centre pénitentiaire de Barbadillo à Lima, où ont également été détenus d’autres anciens chefs d’État péruviens.

Alberto Fujimori (1990-2000), après avoir été destitué après un scandale de corruption, a été condamné en 2009 à 25 ans de prison pour crimes contre l’humanité et corruption avant son décès en 2024.

Ollanta Humala (2011-2016) a été condamné à 15 ans de prison en 2025, mais sa sentence ayant été annulée par le tribunal constitutionnel, il a été libéré en août 2026.

Nicolás Maduro Moros, le président du Venezuela, a été enlevé avec son épouse lors d’un raid audacieux américain (1) en 2026 et incarcéré aux États-Unis pour trafic de drogue. Lui-même avait fait lancer des mandats d’arrêt contre son concurrent à l’élection présidentielle de 2024, Edmundo González Urrutia, et contre son opposante, Maria Corina Machado. Elle a reçu le prix Nobel de la Paix en 2025 avant de revenir au Venezuela le 25 octobre 2026.

LA TÂCHE QUI ATTEND LE PRÉSIDENT LULA EN MATIÈRE DE SÉCURITÉ

Luiz Inácio Lula da Silva, président du Brésil âgé de 80 ans nouvellement réélu, va être confronté à de nombreux problèmes dont le principal est constitué par la criminalité organisée dans son pays. Lors de son mandat précédent, ce thème n’avait pas été sa priorité, mais il est désormais obligé de réagir plus fermement.

Sa tâche risque d’être compliquée par le fait que le Parti libéral (Partido Liberal – PL) de Bolsonaro détient 23,5 % des sièges à la Chambre des députés et 34,5 % au Sénat — soit la part la plus importante jamais enregistrée par une formation politique depuis 1988.

Globalement, l’opposition (droite et centre) détient une solide majorité dans les deux chambres.

De plus, Lula doit également obtenir la coopération des gouvernements des États dirigés par l’opposition (le Brésil est un État fédéral où les provinces jouissent d’une très large autonomie). Rio de Janeiro en est l’exemple le plus criant. L’élection de Douglas Ruas, un proche allié de Flávio Bolsonaro, place l’un des États les plus touchés par la violence sous la direction d’un opposant politique.

Les divergences sur les stratégies à adopter en matière de maintien de l’ordre, en particulier sur le recours à la force, pourraient rendre la coopération plus délicate. Cependant, des accords signés avant l’élection par les autorités fédérales et étatiques (provinciales) en septembre fournissent déjà une base pour la coopération en matière d’enquêtes conjointes, de partage de renseignements et pour mener des opérations visant à reprendre le contrôle des territoires détenus par des groupes criminels dans les favelas.

En effet, le Brésil est la pépinière de certaines des organisations criminelles les plus puissantes de l’hémisphère, notamment le « Premier Commandement de la Capitale » (Primeiro Comando da Capital – PCC) et le « Commandement Rouge » (Comando Vermelho – CV) — deux groupes que l’administration Trump a qualifiés d’organisations terroristes » en mai (2) lors d’une visite du sénateur et alors candidat à la présidence suprême, Flávio Bolsonaro.

Si globalement la violence au Brésil tend à reculer ces dernières années, la criminalité s’est néanmoins répandue sur l’ensemble du territoire. Le crime organisé est désormais présent dans des activités économiques légales et s’est propagé à travers tout le pays. Parmi ces secteurs criminels relativement nouveaux, il y a le trafic de pétrole volé et surtout l’extraction illégale d’or.

Ces activités génèrent des milliards de dollars de revenus favorisant les liens entre les élites financières et le crime organisé.

Parallèlement, les groupes criminels ont étendu leur emprise sur de nouveaux territoires, y exportant souvent leurs affrontements sanglants pour gagner de nouveaux espaces. Actuellement, certains des combats les plus sanguinaires se déroulent en « Amazonie légale » (Amazônia Legal) — une région administrative englobant les neuf États qui abritent la forêt amazonienne brésilienne.

Cette immense zone est devenue un épicentre de l’activité criminelle au Brésil. L’exploitation minière et forestière illégale y est désormais monnaie courante, détruisant de vastes étendues de forêt et provoquant le déplacement de populations, notamment au sein des communautés autochtones.

Les groupes criminels à l’origine de cette avancée en Amazonie incluent le CV et le PCC, ainsi que des gangs locaux de moindre envergure. Ces organisations cherchent à prendre le contrôle des voies fluviales, comme le fleuve Solimões et ses nombreux affluents, afin d’y faire transiter de la cocaïne.

Elles diversifient toutefois leurs itinéraires et s’impliquent de plus en plus dans d’autres activités criminelles, notamment l’exploitation minière illégale.

Sous son mandat précédent, le président Lula a fait de l’Amazonie une de ses priorités et a enregistré quelques progrès. Ainsi, selon l’Institut national de recherches spatiales (INPE) du Brésil, la déforestation a atteint son niveau le plus bas en 2026 depuis 1988.

Cependant, faute d’une volonté politique de fermeté vraiment assumée, les réseaux criminels sont toujours intacts. Qui plus est, avec ses métaux précieux, ses terres rares, ses axes de trafic international, ainsi qu’une multitude d’espèces végétales et animales rares et précieuses, l’Amazonie est devenue un écosystème criminel imbriqué.

LA CORRUPTION ET LE BLANCHIMENT D'ARGENT

Selon le site InSight Crime, la corruption est depuis longtemps un thème central de la vie politique brésilienne — ce qui est vrai pour presque tous les pays d’Amérique latine. Des scandales éclaboussent régulièrement tout le monde politique, économique, policier, judiciaire…

Le système de pots-de-vin du haut au bas de l’échelle sociale est devenu la norme, quel que soit le parti au pouvoir. Comme cela l’a été écrit ci-devant, Lula lui-même a passé près de deux ans en prison pour corruption et blanchiment d’argent dans le cadre de la célèbre opération « Lava Jato » (« Lavage express »), avant que la procédure ne soit annulée par la Cour suprême fédérale (Supremo Tribunal Federal – STF), officiellement pour des défauts de procédure.

Ce qui est nouveau, c’est la pénétration d’éléments criminels au sein des élites politiques et économiques. De nombreuses enquêtes sont en cours, visant certaines des plus grandes institutions financières du pays et leurs liens avec le blanchiment d’argent au profit de groupes criminels.

L’un de ces dossiers implique Flávio Bolsonaro, qui fait l’objet d’une enquête en raison de ses liens avec le principal protagoniste présumé de ce que l’on appelle l’affaire « Banco Master ». Cette banque, qui s’est effondrée en novembre 2025 alors qu’elle était de plus en plus visée pour ce qui s’apparentait à un montage financier de type « pyramide de Ponzi », appartenait à Daniel Vorcaro, actuellement incarcéré à la prison de la Papudinha, à Brasília après l’« Operação Compliance Zero ». Selon les enquêteurs, ce dernier entretenait des relations étroites avec Bolsonaro à qui il aurait fourni — en particulier — des fonds pour financer un long métrage sur son père.

À noter que tout l’échiquier politique et judiciaire brésilien est touché par les relations entretenues par Vorcano, que certains médias locaux surnomment l’« Epstein brésilien ». Il utilisait sa fortune pour organiser des fêtes privées avec des escort-girls afin de corrompre et de s’attirer les faveurs de hauts magistrats, de parlementaires et de figures politiques de premier plan, dont des personnalités proches du président Lula.

Le scandale implique également le crime organisé, car des structures se livrant au blanchiment d’argent pour le compte du PCC auraient investi dans la « Banco Master ».

De fait, les organisations criminelles brésiliennes sont de plus en plus intégrées aux marchés financiers du pays.

L’exemple le plus frappant est celui de l’opération « Carbono Oculto », au cours de laquelle les autorités ont mis au jour un vaste réseau de détournement et de vol de pétrole ainsi que de blanchiment d’argent. Ce système transitait par des institutions financières situées au cœur de la place financière brésilienne, l’équivalent local de Wall Street, notamment par de nombreuses « fintechs » (contraction de « finance » et « technologie »), ces entreprises de services financiers peu réglementées qui se sont multipliées au Brésil.

Pour s’attaquer à ces problèmes, Lula a promis de sévir contre ces entités et d’autres instruments financiers couramment utilisés pour faciliter le blanchiment d’argent.

Il s’agit peut-être de l’un des rares domaines où il sera en mesure de tenir ses engagements : la police fédérale brésilienne pilote en direct de nombreux dossiers liés au blanchiment d’argent.

Lula s’est aussi déclaré favorable à un abaissement de l’âge de la responsabilité pénale pour les mineurs ayant commis des crimes particulièrement affreux, tels que des meurtres ou des viols — rejoignant ainsi certaines positions des partisans de la ligne dure et au désespoir de certains idéologues de son propre parti.

Quoi qu’il en soit, la tâche s’annonce ardue. Lula soutient un projet d’amendement constitutionnel qui vise à accroître l’implication du gouvernement fédéral dans les questions de sécurité au niveau des États, mais les forces d’opposition au Congrès pourraient faire échec à toute initiative dans ce sens du président réélu.

1. Voir : « Coup de main audacieux US sur le Venezuela » du 5 janvier 2026.