En raison de son Histoire, la Turquie a toujours suscité une grande défiance de la part de nombreux pays européens. Mais cela s'est encore accru ces dernières années en raison de ses relations ambigües avec la Russie et en particulier avec l'acquisition de missiles S-400. Plus encore, sa politique envers les Kurdes et ses interventions en Syrie et en Libye suscitent toujours une grande méfiance.

Sans être indifférente à ces questions, l’Italie fait preuve d’un pragmatisme qui va dans le sens de ses intérêts politiques, économiques et militaires.

L’Italie a toujours articulé sa politique autour de trois « cercles » : atlantique, européen et méditerranéen. Cela signifie que Rome a toujours maintenu des relations étroites avec les États-Unis, renforcé sa position au sein de l’UE et joué un rôle stabilisateur en Méditerranée.

Mais l’invasion de l’Ukraine en 2022 a contraint Rome à s’impliquer davantage sur le flanc est de l’OTAN tout en conservant son intérêt traditionnel pour le sud.

L’Italie a désormais besoin de la Turquie comme partenaire régional dans les domaines où elle est faible.

En retour, la Turquie a besoin de l’Italie comme porte d’entrée vers les structures politiques, industrielles et de défense européennes.

Le rapprochement exceptionnel de l’Italie vers la Turquie est le signe que certains pays européens commencent à considérer Ankara comme un partenaire de plus en plus indispensable pour la sécurité globale de l’Europe.

La Turquie a des atouts

Ankara possède la deuxième armée en importance de l’OTAN après les États-Unis.

Son armée opère en mer Noire, en Syrie, en Libye, en Irak, en Afrique de l’Est et en Méditerranée orientale.

Elle n’est pas seulement un fabricant d’armes mais aussi un pays possédant une expérience opérationnelle et militaire renforcée par sa position géographique stratégique.

Son industrie de défense se développe plus rapidement que la plupart de ses concurrents européens. Ainsi Ankara a développé ses propres programmes de drones, de missiles, de forces navales et aériennes. Les entreprises turques sont en mesure de proposer des équipements plus rapidement, à moindre coût tout en acceptant de transférer une partie de leur technologie.

La coopération bilatérale Italie - Russie

La Turquie est un acteur clé dans des régions cruciales pour la politique de sécurité italienne : la Libye, l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et la Méditerranée orientale.

L’Italie est donc obligée de coopérer politiquement mais aussi parce qu’il existe un décalage entre les besoins croissants de sécurité de l’Europe et la volonté limitée de l’Union européenne – et notamment de certains États membres hostiles à la Turquie – d’inclure les Turcs dans les nouvelles initiatives de défense.

De ce fait, Rome et Ankara développent leur coopération sur une base bilatérale et au sein de l’OTAN.

La Turquie poursuit le développement d’un système de défense aérienne et antimissile à longue portée SAMP/T depuis 2014. Elle a signé en 2018, un accord de coproduction potentiel avec le consortium Eurosam. Cependant, ce projet est pour l’instant à l’arrêt. En conséquence, la Turquie a opté pour l’acquisition de systèmes russes S-400, ce qui a engendré une crise dans ses relations avec les États-Unis et son exclusion du programme F-35 Lightning II.

Aujourd’hui, la situation semble différente. Les événements de ces derniers mois – notamment les tensions liées au conflit israélo-iranien et les incidents de missiles survenus près des frontières des États membres de l’OTAN – ont démontré à la Turquie la nécessité d’un système de défense aérienne moderne plus rapidement que prévu.

Rome est considérée comme un partenaire plus flexible que, par exemple, Paris, et les entreprises italiennes peuvent servir d’intermédiaires entre les besoins turcs et l’industrie de défense européenne. Si un accord est conclu sur le système SAMP/T, sa portée dépassera largement le cadre de la seule défense aérienne. L’Italie deviendra alors le principal partenaire européen de la Turquie dans le domaine des technologies stratégiques.

a/s le drone Bayraktar TB3

Un exemple encore plus spectaculaire de cette convergence est l’acquisition prévue par la Marine italienne de drones Bayraktar TB3 pour le porte-avions Cavour. L’Italie sera ainsi le premier pays européen à utiliser un drone armé capable d’opérer depuis le pont d’un porte-aéronefs.

Le Bayraktar TB3 est une évolution de la plateforme TB2, également utilisée par la Pologne, et qui a acquis une reconnaissance internationale grâce à ses performances lors des conflits en Ukraine, en Libye et en Syrie.

La version TB3 a été adaptée aux ponts courts des porte-avions et des navires d’assaut amphibie.

Avantage principal, le TB3 est opérationnel immédiatement, tandis que les programmes de drones européens sont encore au stade de la conception, des discussions ou souffrent de retards chroniques.

Une démonstration concluante du TB3

La décision de l’Italie d’acquérir le TB3 fait suite aux performances remarquables du drone lors de l’exercice Steadfast Dart 2026 en mer Baltique, le plus important exercice de l’Alliance cette année-là. Environ 10.000 soldats de 13 pays ont participé à cet exercice mais sans la présence des forces américaines.

Dans ce contexte, le TB3 a réalisé des performances exceptionnelles. Trois prototypes, opérant depuis le TCG Anadolu, ont effectué plus de 200 sorties de combat entre janvier et mars 2026, dans des conditions météorologiques extrêmement difficiles, avec des températures descendant jusqu’à -6°C, des vents violents et d’importantes chutes de neige.

Le point culminant de l’exercice a eu lieu le 14 février, lorsque le drone, lancé de manière autonome depuis un navire, a détruit une cible navale à l’aide de deux missiles de précision, avant de regagner le pont d’en toute sécurité.

Il s’agissait du premier cycle de combat complet d’un drone embarqué dans l’histoire des exercices de l’OTAN – du décollage à l’atterrissage, en passant par l’attaque.

Le TB3 a également effectué un vol de huit heures, soit 1.700 kilomètres, aux côtés de chasseurs Eurofighter Typhoon, démontrant ainsi l’interopérabilité des plateformes habitées et non habitées.

Pour la marine italienne, cette démonstration a suffi à convaincre Rome que la Turquie avait non seulement développé un système sans pilote moderne, mais aussi bâti une nouvelle doctrine navale autour de celui-ci.

L’acquisition du TB3 par l’Italie représente donc bien plus que le simple comblement d’un déficit technologique.

La coopération maritime : un nouvel enjeu stratégique

La coopération italo-turque ne se limite pas aux drones. Les technologies maritimes prennent également une importance croissante.

Dans ce contexte, il convient de mentionner les sociétés Havelsan, Piloda Defense et VN Maritime Technologies, qui développent conjointement de nouveaux navires de surface hybrides et sans équipage pour les forces armées italiennes.

Si les équipements seront fabriqués en Italie, les technologies autonomes, les systèmes de gestion et l’intelligence artificielle proviendront de Turquie. Ces plateformes seront utilisées par la Marine, par les garde-côtes italiens, la Guardia di Finanza et les institutions chargées de la protection du milieu marin.

Ainsi, les technologies turques pourront être intégrées au fonctionnement quotidien de l’État italien dans les domaines de la sécurité intérieure, de la surveillance et du contrôle des frontières, démontrant qu’Ankara devient non seulement un fournisseur d’armements, mais aussi un partenaire industriel à part entière.

Il est possible que l’exemple italien soit suivi par d’autres pays européens qui souhaitent renforce leur défense dans différents domaines, en particulier dans celui des drones.