Il est vrai qu’une des grandes difficultés qui mine le régime iranien est constituée par les minorités ethniques ou/et religieuses qui sont très importantes(1).
Cela dit, les Occidentaux et les Israéliens n’ont prise que sur deux d’entre elles : les Kurdes et les Azéris d’Azerbaïdjan (pour mémoire, environ 20% des Iraniens sont d’origine azérie.)
Mais il est peu probable que Bakou autorise des groupes séparatistes azéris à agir depuis son territoire ce qui serait considéré comme un acte de guerre par Téhéran qui pourrait répliquer militairement. Les terminaux pétrochimiques qui assurent la majorité des revenus du pays sont des cibles idéales et faciles à atteindre pour les missiles et drones iraniens.
De plus, la présence semi-clandestine de « conseillers » israéliens qui sont présents depuis des années pour épauler l’armée azérie contre l’Arménie (pays qui garde une position prudente dans le conflit actuel au Proche-Orient) est déjà assez « embarrassante » pour Bakou. Il est possible que ces derniers soient rejoints par des homologues américains.
Mais il y a les Kurdes basés en Irak du Nord qui sont depuis très longtemps épaulés par les Occidentaux et, vraisemblablement, par le Mossad.
Depuis la chute de l’URSS, les Israéliens ont toujours considéré l’Azerbaïdjan et le Kurdistan iranien comme des postes d’observation (et parfois d’action) privilégiés donnant directement accès au territoire iranien.
Les mouvements kurdes iraniens
Il existe une dizaine de partis d’opposition kurdes iraniens dotés d’une branche armée. Cependant, ces forces ne sont jamais parvenues à construire une véritable alliance en raison de visions politiques divergentes, de divisions répétées et d’une profonde méfiance les uns vis-à-vis des autres.
Les plus anciens sont le PAK (Parti de la liberté du Kurdistan) et le PDKI (Parti démocratique du Kurdistan iranien.) Ils ont été les premiers à reprendre la lutte contre Téhéran à la mi-2016.
Ils ont été rejoints par le PJAK, (Parti pour une vie libre au Kurdistan) en octobre de la même année. Le PJAK qui est le « cousin » du PKK a ses bases sur les flancs du mont Qandil, fief du mouvement kurde turc.
Le 23 octobre 2016, Abdullah Mohtadi, le secrétaire général du Komalah (le Comité des révolutionnaires du Kurdistan iranien) a appelé à la constitution d’un front commun, ce qui n’était alors qu’une illusion tant les divergences sont importantes entre les différents mouvements.
Plus généralement, les luttes internes ont toujours miné le peuple kurde qui est réparti entre la Turquie, la Syrie, l’Irak, l’Iran et un peu en Arménie.
Mais au cours des huit mois qui ont suivi la « guerre de douze jours » entre l’Iran, Israël et les États-Unis en juin 2025, les partis d’opposition kurdes iraniens ont intensifié leurs discussions pour tenter de constituer un front unifié en prévision de la phase suivante qui est en train de se dérouler aujourd’hui.
Ainsi, fin février, cinq organisations kurdes iraniennes ont annoncé la formation d’une alliance politico-militaire visant à renverser la République islamique et à défendre ce qu’elles décrivent comme « le droit du peuple kurde à l’autodétermination. »
L’alliance rassemble le PAK, le PDKI, le PJAK, le Komalah et l’Organisation de lutte du Kurdistan en Iran.
Les dirigeants des cinq partis ont déclaré que l’accord comprenait la mise en place de comités mixtes et d’équipes pour mettre en œuvre ses dispositions, y compris la coordination militaire, tout en tenant compte de la « sensibilité de la situation » dans la région du Kurdistan irakien, qui accueille le siège de ces groupes depuis les années 1980.
En effet, pendant la guerre Iran-Irak, le régime de Saddam Hussein – qui par ailleurs a fait massacrer les Kurdes irakiens qui se révoltaient contre son autorité en 1988 – a autorisé ces mouvements hostiles à Téhéran à s’installer dans plusieurs zones frontalières, y compris sur les flancs du mont Qandil et en périphérie de Souleimaniyeh et d’Erbil où ils ont maintenu des liens étroits – mais secrets car peu appréciés de Bagdad – avec les partis kurdes irakiens PDK (Parti démocratique du Kurdistan) et UPK (Union patriotique du Kurdistan.)
Mohammad Nazif Qadri, membre du bureau politique du PDKI, a déclaré que l’accord était intervenu « après une série de négociations intensives », ajoutant que les signataires avaient «conclu un accord pour établir une alliance politico-militaire pour renverser le régime et libérer tout le Kurdistan iranien de son contrôle.»
Il a indiqué que l’objectif allait au-delà du changement de régime pour «établir un système démocratique qui garantirait les droits politiques et nationaux des peuples iraniens, y compris du peuple kurde.»
Mais les but sont toujours différents. Le PDKI et le Komalah préconisent un système fédéral au sein d’un Iran démocratique. En revanche, le PAK appelle à un État kurde indépendant, une position partagée par deux autres petits partis. Le PJAK propose un arrangement faisant appel à un système d’auto-administration. Etc.
Mais Khalil Nadri, porte-parole du PJAK, a déclaré que les différentes parties se sont tout de même accordé sur « une position unifiée offrant au peuple kurde, après la chute du régime, le droit de décider de son propre sort.» Il a ajouté que leur condition pour toute alliance avec d’autres forces iraniennes est « la reconnaissance formelle de ce droit. »
Quant au timing pour toute action militaire, Nadri l’a liée au déroulé de confrontation actuelle : « notre mouvement militaire dépend de l’action américaine contre le régime », précisant que la suite dépendait des bombardements à venir : « s’ils sont limités ou intensifs […] S’ils sont intensifs, nous et notre peuple sommes militairement et politiquement prêts à renverser le régime et à gérer la phase suivante ».
Mais il a souligné que les opérations actuelles [des Kurdes] se limitent à des mouvements tactiques « dans le contexte de l’autodéfense » contre les Gardiens de la révolution et les services de sécurité.
C’est dans ce contexte qu’au début mars, le président Donald Trump s’est entretenu avec des dirigeants kurdes irakiens Massoud Barzani (chef du PDK et président du gouvernement autonome du Kurdistan irakien) et Bafel Talabani (leader de l’UPK.)
Cette initiative fait suite à des mois de lobbying de la part de Netanyahou, qui pense que « les Kurdes [iraniens] vont se soulever » Toutefois, des responsables américains avertissent qu’il a peut-être surestimé la participation kurde.
Washington espère toutefois qu’une implication des Kurdes ajouterait une dimension terrestre qu’ils attendent à la campagne de bombardements similaire à la stratégie américaine en Afghanistan en 2001.
Mais les Kurdes ont déjà beaucoup donné pour des promesses qui, au final, n’ont jamais été tenues.
De plus, depuis 2023, ces partis iraniens ont théoriquement mis fin à leurs activités militaires et politiques depuis le Kurdistan irakien suite à un accord conclu entre Bagdad et Téhéran. Il stipulait l’évacuation de leur quartier général frontalier, leur désarmement et leur relocalisation dans des camps loin de la frontière, le tout sous la supervision des autorités irakiennes et des Nations Unies.
Les frappes iraniennes au Kurdistan irakien
Toutefois, les Iraniens auraient commencé à bombarder des positions en Irak du Nord.
Le PAK subirait des attaques de drones régulières depuis le 28 février entre Erbil et Dahuk. Plusieurs autres groupes d’opposition kurdes iraniens ont également affirmé avoir été pris pour cible dans la même région.
Le siège du parti Komalah dans la région de Zargwez dans la province de Souleimaniyeh, a été attaqué.
Le PDKI a été ciblé dans les zones de Zwi Spi et d’Azadi dans le district de Koya et dans le gouvernorat d’Erbil.
Les 28 février et 1er mars, des milices chiites irakiennes soutenues par l’Iran ont également lancé des drones depuis le territoire irakien pour cibler les forces américaines dans la région du Kurdistan irakien.
Par mesure de précaution, la région kurde semi-autonome a fermé les écoles et a dû réduire la production d’électricité.
Réaction des Kurdes iraniens
En réponse, le 2 mars, le PDKI aurait mené des opérations au sol en Iran : « depuis hier soir, et surtout aujourd’hui, les attaques dans toutes les régions du Kurdistan iranien sont devenues beaucoup plus intenses. Dans ces attaques, des bases frontalières, des bureaux de renseignement, l’organisme de radiodiffusion de l’État, le pouvoir judiciaire, les bases interurbaines et les postes de police urbains ont été pris pour cible. » Le mouvement a également affirmé que le groupe avait ciblé des installations de missiles du régime.
Des prisonniers auraient libéré de la prison de Mariwan au Kurdistan iranien.
Le PJAK a également déclaré que ses forces opéraient également à l’intérieur des régions kurdes d’Iran.
Le secrétaire général du Komalah, Abdullah Mohtadi, a publié une déclaration le 1er mars sur les développements en Iran : « le souffle du régime de la République islamique s’épuise. » Il a appelé les soldats kurdes, apparemment une référence aux Kurdes qui servent dans l’armée iranienne, à « ne pas trahir la terre de vos ancêtres, ne tournez pas le dos à votre peuple démuni et opprimé. […] Tenez-vous du bon côté de l’histoire et gardez-vous, vous et vos familles, fiers et en sécurité. »
Sur le plan purement tactique, les Kurdes iraniens peuvent mener des actions de guérilla sporadiques qui ne mettent pas vraiment en danger le pouvoir de Téhéran. En effet, ils sont de six à neuf millions pour une population totale de plus de 90 millions d’âmes.
Ils ne sont équipés que d’armes légères et n’ont pas l’entrainement nécessaire pour faire face à des troupes régulières. Pour changer cet état de fait, il leur faudrait une aide massive extérieure comme les Kurdes syriens l’ont reçu pour combattre Daech et des mois de formation, ce qui semble exclu à l’heure actuelle.
Des rumeurs font état de l’arrivée de membres des forces spéciales US mais une aide directe aux groupes kurdes iraniens impliquerait automatiquement les autorités kurdes irakiennes et Bagdad qui – de fait – seraient directement entrainés dans le conflit contre Téhéran. Le souvenir de la guerre Irak-Iran de 1980 à 1988 est dans toutes les mémoires… Les pertes totales ont été évaluées de 680.000 à 1.200.000 morts.
Le parti turc pro-Kurde Dem en pleines négociations avec le président Recep Tayyip Erdoğan pour venir à bout du « problème kurde » en Turquie condamne la volonté affichée de Netanyahou et de Trump de faire soulever les Kurdes iraniens.
Le président turc, lui, a officiellement condamné les opérations israélo-américaines contre un « pays souverain ».
Comme dans tout conflit, il convient d’attendre pour voir comment les choses vont tourner…
(1) Voir : « L’avenir de l’Iran se joue actuellement » du 15 janvier 2026.
(2) Voir : « guerre civile larvée dans le Nord-Ouest iranien » du 7 mai 2021
