Tous les observateurs tentent de savoir ce qu’il va se passer en Iran ayant peur de rater un épisode comme celui du Venezuela qui les a tous surpris. Ils s’attendaient bien à une opération militaire d’envergure mais pas à l’enlèvement du couple présidentiel après la neutralisation de sa garde rapprochée.

Mais l’Iran n’est pas le Venezuela : 92 millions d’habitants pour 1,65 million de km2 contre
28 millions d’habitants pour 916.000 km2.

La République islamique d’Iran repose sur le principe du velayat-e faqih (tutelle du jurisconsulte.) Le Guide suprême est le chef incontesté et à vie de l’État. Il est désigné par une Assemblée d’experts composée de religieux. Il arbitre les conflits entre pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, contrôle l’armée, la justice, le Conseil des gardiens, les médias publics et la politique étrangère. Le pluralisme politique n’a pas de place dans ce régime. L’Ayatollah Ali Khamenei exerce cette fonction depuis 1989.

Il dirige les forces armées iraniennes et les pasdarans qui sont nettement plus puissants en hommes et en matériels que leurs homologues vénézuéliens avec, en plus, une expérience incomparable : la guerre totale contre l’Irak (1980-89) pour les cadres les plus anciens, les guerres asymétriques contre les Occidentaux et Israël, etc.
Les forces de sécurité alignent 125.000 pasdarans, 755.000 militaires d’active et paramilitaires et 600.000 miliciens basidjis disponible immédiatement et plusieurs millions de réservistes.
La pierre angulaire du régime est constituée par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) – les pasdarans – qui sont dévoués au régime des ayatollahs – mais ces derniers dépendent aussi des pasdarans -. En effet, ce sont eux qui sont aux manettes du complexe militaro-industriel et nucléaire, qui gèrent les missiles et des forces spéciales et qui ont infiltré toutes les strates du régime. Il convient de rajouter qu’ils tiennent l’économie en dehors de celle gérée par le bazar qui a en charge la vie courante : nourriture, habillement, bien de consommation, etc.
À l’intérieur, les milices bassidjis épaulent la police et les forces intérieures pour encadrer les populations.
Le recours par Téhéran à des milices chiites étrangères renforce son appareil répressif.
Le régime a déployé sur le terrain plus de 800 combattants issus du Hezbollah libanais et de groupes irakiens, notamment Kataib Hezbollah, Harakat al-Nujaba et Sayyid al-Shuhada, tous désignés par les États-Unis comme organisations terroristes étrangères.

Les derniers évènements.

Le 28 décembre des manifestations ont débuté à Téhéran en réaction à l’inflation galopante et à la forte dépréciation du rial face au dollar qui a considérablement fait augmenter le coût de la vie. Mais ces manifestations ont rapidement évolué en une contestation du régime en particulier par la jeunesse privilégiée dans grandes villes avant de s’étendre à l’ensemble du pays. Dans certaines parties du pays, les minorités agissantes souhaitant leur autonomie ont rejoint la révolte.

Un tournant dans la vague de protestations a eu lieu le 8 janvier lorsque le prince héritier Reza Pahlavi, fils du shah déchu après la révolution islamique de 1979, a appelé les Iraniens à manifester. Des foules sans précédent ont défilé dans les villes du pays lors d’un soulèvement d’une telle ampleur que les autorités ont coupé l’accès à Internet cette nuit-là.
La panne de courant persiste toujours accompagnée de coupures d’électricité et de perturbations du service téléphonique fixe.

Le 9 janvier, l’Organisation du renseignement du CGRI a publié un communiqué reprenant le schéma habituel du régime, présentant les troubles comme un « complot américano-israélien » et qualifiant les manifestants iraniens de « terroristes. »
Il est vrai que l’État hébreu est en guerre secrète – puis ouverte – avec le régime des mollahs depuis des décennies(1).

Au bout de quatre semaines, plus de 600 lieux de rassemblement ont été recensés dans environ 190 villes réparties dans les 31 provinces, ce qui en fait le mouvement anti-régime le plus durable et le plus étendu géographiquement de l’histoire de la République islamique.
Face à l’incapacité des autorités à dissuader efficacement les manifestants ou à contenir le mouvement, une crainte de défections au sein des forces armées est apparue mais, historiquement le régime s’est toujours méfié des « militaires » héritier du Shah. Durant la révolution, tous les officiers de haut rang ont été neutralisés et remplacés par des fidèles. Aujourd’hui, l’état-major est constitué d’officiers issus des pasdarans qui ont été détachés.

Les estimations des pertes varient considérablement et les coupures d’internet rendent difficile l’établissement de chiffres précis sur les victimes, mais les évaluations actuelles indiquent que plusieurs milliers de manifestants et plus de cent membres des forces de sécurité ont été tués.
L’appareil sécuritaire de la République islamique n’en est pas à son premier recours à la répression violente. Lors des vagues de protestations de 2009, 2019 et 2022, les forces de sécurité ont tué environ 1.500 Iraniens en quelques jours sans compter les centaines de morts lors d’autres cycles de protestation et les plus de 20.000 arrestations effectuées après les douze jours de guerre contre Israël et les États-Unis du 13 au 24 juin 2025.

Le président américain Donald Trump a menacé le régime de Téhéran de représailles en cas de répression violente des manifestations. Mais le 14 janvier, il a modéré son discours assurant que « les tueries prenaient fin » en Iran et que les autorités n’avaient « pas prévu » d’exécuter des manifestants, des propos qui semblent repousser la perspective d’une intervention militaire américaine.
Cela peut être une ruse pour faire baisser la garde à la défense iranienne qui est en alerte maximale depuis le début janvier.
Mais il est aussi possible qu’il ait écouté ses spécialistes et les dirigeants des pays arabo-musulmans de la zone.

Pour les premiers et selon NBC News : « Trump a indiqué à son équipe de sécurité nationale qu’il souhaitait que toute intervention militaire américaine en Iran porte un coup rapide et décisif au régime et n’entraîne pas une guerre prolongée qui s’éterniserait pendant des semaines ou des mois… Mais jusqu’à présent, les conseillers de Trump n’ont pas été en mesure de lui garantir que le régime s’effondrerait rapidement après une frappe militaire américaine. »

En ce qui concerne les seconds, s’ils sont historiquement hostiles aux « Perses chiites », ils craignent la réponse iranienne à une action militaire américaine. En effet, Téhéran a clairement laisser entendre que ses missiles cibleraient les bases américaines implantée dans la région, du Dieu sait si elles sont nombreuses, mais que le détroit d’Ormuz pourrait être fermé (cette menace est récurrente depuis des années.)

Il est vrai que malgré de graves problèmes économiques que traverse l’Iran, depuis la guerre des douze jours (13-24 juin) Téhéran a accéléré la réparation de ses installations militaires et de ses bases de missiles.
La production des missiles à propergol liquide tels que les Shahab-3, Emad, Ghadr et le missile de croisière Soumar s’est intensifiée. Selon certains experts, l’Iran peut produire plus de 1.000 de ces missiles en six mois. Les réserves souterraines seraient aujourd’hui pleines.

Si les Iraniens mettent leur menace à exécution, les pays arabo-musulmans craignent que cela ne cause des pertes économiques quotidiennes de plusieurs milliards d’euros à l’échelle mondiale.

D’un autre côté, les stocks américains en bombes, missiles de croisière et sol-air n’ont pas encore été reconstitués depuis les livraisons consenties à Israël dans le cadre de la guerre à Gaza puis contre l’Iran.

La grande faiblesse de l’Iran

La grande faiblesse de l’Iran réside dans le fait qu’un éclatement comme l’URSS en 1990 est possible. En effet, les minorités ethniques et religieuses ont pour parties des velléités séparatistes : Kurdes, certains Azéris, Arabes, Baloutches, etc.

Ainsi, les principaux partis kurdes présents en République islamique ont publié des déclarations unifiant leurs positions contre le régime et soutenant les manifestations.
Les principaux mouvements sont le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI), le groupe nationaliste et centriste PAK (Parti de la liberté du Kurdistan), le PJAK ( Parti pour une vie libre au Kurdistan), un groupe d’extrême gauche ayant des liens historiques avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Si le PKK a récemment annoncé déposer les armes et dissoudre son insurrection en Turquie, le PJAK demeure une force active dans la région du Kurdistan iranien.

Le 10 décembre, plusieurs groupes séparatistes appartenant à la minorité baloutche ont annoncé qu’ils opéreraient sous l’égide du Front des combattants populaires (JMM).

Citant l’oppression systémique du groupe ethnique baloutche (de religion sunnite) sous la République islamique d’Iran, le porte-parole du JMM a déclaré que « les combattants du Sistan et du Baloutchistan, reconnaissant le moment sensible auquel le pays est confronté et cherchant une plus grande efficacité dans leur lutte, ont pris des mesures pratiques en vue de l’unité et de la coordination entre toutes les forces de résistance ».
Les groupes cités sont le PADA Baluch, un mouvement fondé en 2017, le Harakate Nasr Baluchistan, créé en 2006, le Jaish al Adl(2) fondé en 2012 et présenté comme le successeur du Jundalah, le groupe militaire Mohammad Rasulullah créé au milieu des années 1990 et de « combattants baloutches auto-organisés. »
Lors des manifestations nationales de 2022, le Baloutchistan avait connu les représailles les plus violentes de la République islamique dans ce qui est a été appelé le « Bloody Friday » lorsque les forces de sécurité ont tué le 30 septembre 2022 une centaine de manifestants, dont 17 enfants, et en ont blessé environ 350.

L’opposition à l’étranger

La diaspora iranienne opposée au régime des mollahs est fragmentée allant des royalistes rassemblés autour du prince Reza Pahlavi confortablement installés aux États-Unis aux marxistes-islamistes de l’Organisation des Moudjahidines du peuple iranien (OMPI) dont la dirigeante Maryam Radjavi qui se ferait appeler « Soleil de la révolution » (source Wikipedia) réside en France. Il existe un camp de réfugiés « Ashraf 3 » – rapatrié d’Irak – est situé près de Tirana en Albanie. Choses intéressante, ces deux factions – qui semblent à l’aise financièrement parlant – sont soutenues par les groupes d’influence nord-américains et nombre de responsables politiques européens.

Si l’Histoire est une discipline difficile, les historiens n’étant pas d’accord entre eux, le suivi de l’actualité immédiate est délicat tant le trop plein d’informations et de désinformations est présent. Prévoir l’avenir relève de « Madame Irma » car toutes les analyses sérieuses (ou pas) se sont révélées fausses dans le passé.
Il serait donc présomptueux de dire ce qui va se passer dans les semaines à venir en Iran.
Mais il y a différentes fondamentaux qui peuvent être exposés.

Aujourd’hui, sous l’impulsion de Donald Trump, les États-Unis assument leur position de leader mondial mais ne paraissent pas avoir d’objectif politique clairement défini en dehors du slogan « America first.» C’est une vision nationaliste et protectionniste très ancienne qui prône la primauté des intérêts américains en matière de politique étrangère et commerciale. De plus, le président Trump (sur)réagit à l’évènement sans sembler trop réfléchir à la faisabilité des solutions envisageables.
Pour l’Iran, comme le lui ont suggéré ses conseillers, il n’existe aucune voie crédible pour obtenir un résultat stratégique décisif par le biais d’une campagne militaire limitée et de courte durée (la seule solution envisageable pour ne pas perdre la face en ne faisant rien.)
Parallèlement, les risques d’escalade – attaques contre les bases US sur zone et contre la flotte américaine, déstabilisation régionale, chocs sur les marchés de l’énergie et enlisement à long terme – sont considérables.
Et même si le régime iranien tombe, il n’existe pour l’instant aucune opposition unifiée et suffisamment crédible pour prendre le relais.

(1) Voir : « IRAN ISRAËL : vers la chute du régime iranien ? » du 10 juin 2025.

(2) Voir : « IRAN : La situation se détériore au Sistan Balouchistan » du 6 octobre 2022.