Suite à l'intensification des menaces de Washington et au durcissement du blocus pétrolier, les autorités de La Havane se préparent à une intervention militaire américaine.
Au cours de ces derniers mois, la Maison-Blanche n’a cessé de lancer des accusations contre des dirigeants cubains, alors que les mouvements de navires de l’US Navy dans les Caraïbes se sont intensifiés, faisant craindre une intervention militaire contre Cuba. C’est du moins ce que les dirigeants de La Havane ont dénoncé à plusieurs reprises. Dès début 2026, le 12 janvier plus précisément, le gouvernement cubain a lancé officiellement une initiative baptisée « Année de préparation pour la Défense » visant à mobiliser le pays face aux risques d’une opération militaire américaine. Cette initiative s’est traduite par une militarisation accrue de la société civile et par une série d’exercices des Fuerzas Armadas Revolucionarias (FAR) à travers toute l’île. En mai dernier, pas moins de 40 exercices majeurs avaient été menés depuis le début de l’année dans les zones de défense territoriale, où les FAR organisent chaque vendredi des « Jours nationaux de la Défense » et chaque samedi des manœuvres tactiques.
Ainsi, le Conseil de défense nationale, sous la direction du président Miguel Díaz-Canel, a structuré l’année 2026 autour de quatre axes stratégiques principaux visant à transformer Cuba en sanctuaire par la mobilisation totale de ses ressources humaines et matérielles. La doctrine dite de la « Guerra de todo el pueblo », qui constitue le fondement de la stratégie cubaine de défense nationale depuis des décennies, a été revitalisée en tant que pilier central de la résistance asymétrique de l’île, autrement dit comme une guerre d’usure et de guérilla plutôt qu’un affrontement conventionnel. Cela a pour effet de rendre le coût d’une invasion prohibitif pour les États-Unis. Cette doctrine s’applique en structurant la population sur l’ensemble du territoire via la « Loi 75 », qui abolit la distinction entre civils et militaires. En cas d’invasion, la population est réorganisée en milices de troupes territoriales (MTT) et en brigades de production et de défense. C’est dans ce cadre que, depuis février dernier, les activités d’entraînement se sont intensifiées au sein des MTT et des universités avec des exercices comme « Bastion étudiants » pour l’apprentissage aux techniques de survie, de guérilla et de sabotage.
Sur le plan structurel, cette même doctrine prévoit la réactivation des soixante-huit zones de défense territoriale pour assurer une défense capillaire et autonome en cas de rupture de la chaîne de commandement. Ces zones se concentrent autour des points névralgiques de l’île, telles les côtes nord face à la Floride et la région entourant la base américaine de Guantánamo. C’est pour cette raison que, depuis juin dernier, les FAR ont intensifié leurs manœuvres dans six provinces clés : Matanzas et Villa Clara, au nord, zones prioritaires en raison de leur proximité avec les États-Unis et des incidents d’infiltration maritime de février dernier, impliquant des vedettes venues de Floride (des exercices de défense côtière y sont menés systématiquement chaque samedi) ; Holguín et Las Tunas, à l’est, régions stratégiques pour surveiller les mouvements navals américains et sécuriser les infrastructures industrielles ; Camagüey et Cienfuegos, au centre, qui servent de hubs logistiques pour la doctrine de défense en profondeur, avec une forte mobilisation des milices civiles. Ce maillage du territoire divisé en zones de défense locales autonomes, capables de mener une guérilla prolongée de manière indépendante, assure une défense décentralisée. Ainsi, aucune partie de l’île ne peut être totalement contrôlée par l’envahisseur, même si les communications sont coupées ou si les commandants sont isolés du centre de La Havane. À noter que la doctrine « Guerra de todo el pueblo » s’appuie aussi sur un vaste réseau de tunnels, de bunkers souterrains et de caches d’armes et de munitions en vue d’une guerre prolongée.
Les autorités de La Havane, qui ont distribué à la population des manuels d’instruction intitulés « Guide de la famille pour la protection contre l’agression militaire », cherchent à mettre à niveau les capacités des FAR, notamment en accélérant la modernisation des systèmes sol-air S-125 Pechora (SA-3 Goa) des brigades de défense aérienne et par la mise en service opérationnelle des drones Shahed-136/Geran-2 acquis à raison de 300 exemplaires auprès de l’Iran et de la Russie. Selon des sources des services de renseignement américains, La Havane évaluerait la possibilité d’utiliser ces mêmes drones kamikazes contre des cibles sensibles, telles que la base navale de Guantánamo, les navires de l’US Navy et la région de Key West.
Face aux États-Unis, les capacités militaires de Cuba sont assurément très limitées. Sur le papier, les FAR alignent un effectif de 50 000 hommes et femmes environ (38 000 dans l’armée de terre, 3 000 dans la marine et 8 000 dans l’armée de l’air), auquel s’ajoutent 26 000 gendarmes, 39 000 réservistes et des milices populaires pour la défense du territoire, soit 1,2 million de personnes sur un total de plus de 10 millions d’habitants. L’équipement, d’origine soviétique, est en grande partie obsolète et ses réserves de carburant et de pièces détachées sont limitées. Le parc blindé-mécanisé-motorisé compterait 400 chars T-54, T-55 et T-62, ainsi que 600 BMP-1, BRDM-2, et BTR 50/60/152. L’artillerie disposerait quant à elle d’environ 1 500 systèmes de différents types, automoteurs et pièces tractées, et en divers calibres : CATAP-100 et AAPMP-100 de 100 mm, AAP-BMP-122, AAP-T-122, Jupiter III/IV, D-30 et 2S1 Gvozdika de 122 mm, AAP-T-130, Jupiter V et M46 de 130 mm et 2S3 Akatsiya de 152 mm, ainsi que de lance-roquettes multiples BM-14 de 140 mm et BM-21 de 122 mm. Toutefois, la disponibilité réelle de ces munitions demeure incertaine. À noter que l’Ejército Revolucionario dispose aussi de plusieurs systèmes de missiles de défense aérienne, notamment de 9K35 Strela-10 (SA-13 Gopher), 2K12 Kub (SA-6 Gainful) et 9K33 Osa (SA-8 Gecko), complétés d’une artillerie antiaérienne diversifiée, automoteurs ZSU-57/2 à canon bitube de 57 mm et ZSU-23-4 de 23 mm, ainsi que pièces tractées K-19 de 100 mm, K12 de 85 mm et S-60 de 57 mm notamment.
La marine cubaine est elle aussi décidément limitée en matière de moyens, puisqu’elle ne disposerait que d’un petit sous-marin de classe Delfin et d’une frégate de classe Rio Damuji. Elle compterait également une corvette de classe Pauk-II, six patrouilleurs de classe Osa-II et cinq dragueurs de mines de classe Yevgenya et Sonya. Outre un bataillon de fusiliers marins, la Marina de Guerra Revolucionaria déploie également quelques batteries côtières dotées de missiles antinavires 4K51 Rubež (SSC-3 Styx), ainsi que d’une artillerie obsolète, constituée de A-19 de 122 mm, M46 de 130 mm et ML-60 de 152 mm. Bref, pas de quoi inquiéter l’US Navy.
Mêmes moyens limités pour l’armée de l’air, qui est actuellement dépourvue d’avions de combat modernes, ne déployant que huit chasseurs MiG-21 Fishbed et MiG-29 Fulcrum, dont les capacités opérationnelles sont discutables. À ceux-ci s’ajoutent une douzaine d’avions de transport Il-76 Candid, An-26 Curl et An-24 Coke, un avion de reconnaissance et de renseignement An-30 Clank, une vingtaine d’avions d’entraînement L-39 Albatros et une trentaine d’hélicoptères Mi-35 Hind, Mi-17/Mi-8 Hip, dont la moitié n’est pas en état de vol. La Defensa Anti-Aérea y Fuerza Aérea Revolucionaria déploie aussi plusieurs batteries de missiles sol-air, dont des S-75 Dvina (SA-2 Guideline) obsolètes et les plus récents S-125 Pechora déjà mentionnés.
Compte tenu de la disproportion des forces en présence en termes de moyens conventionnels, Cuba n’a d’autre choix que de miser sur une stratégie de guerre asymétrique pour dissuader une intervention ou une invasion américaine. Cette dissuasion par l’usure et ses conséquences ont été analysées par les experts du Pentagone, d’où les rumeurs d’une opération éclair visant à capturer le leadership cubain plutôt qu’une invasion totale de l’île, à savoir une opération de type « Joint Forcible Entry » impliquant des forces spéciales (similaire au raid du 3 janvier dernier mené contre le président vénézuélien Nicolás Maduro), précédée de frappes de précision contre les capacités cubaines de déni d’accès (A2/AD). Autre option envisagée : plutôt qu’un raid, voire un débarquement massif, Washington pourrait privilégier une asphyxie totale de l’île, intensifiant le blocus naval pour paralyser totalement l’économie et provoquer une révolte interne due, notamment, aux coupures d’électricité généralisées et à la pénurie alimentaire. L’offre de 100 millions de dollars d’aide humanitaire sous conditions, proposée par l’administration Trump en mai dernier, servirait de levier pour inciter la population ou des secteurs de l’armée à se désolidariser du gouvernement. L’avenir nous dira quelle option choisira Washington.
