La guerre maritime non conventionnelle existe depuis l’invention du bateau. Pirates, corsaires, navires espions font partie de l’Histoire. Tous les services secrets importants ont utilisé les bâtiments de la marine marchande et de plaisance — et a fortiori ceux des marines de guerre — pour conduire des actions discrètes allant du recueil de renseignements à différents trafics logistiques, mais pouvant aussi aller jusqu’à de véritables actions de guerre.

Le sabotage des gazoducs russes Nord Stream le 26 septembre 2022 en mer Baltique, effectué très vraisemblablement depuis un voilier de plaisance par les services secrets ukrainiens, est dans toutes les mémoires. Il est pourtant occulté par les autorités occidentales pour des raisons politiques. La mer est le lieu privilégié de la guerre secrète. Cela explique que nombre d’amiraux ont dirigé des services de renseignement.

De la mer Noire à la Méditerranée

Si le désastre de la flotte de la mer Noire russe est connu avec onze à douze navires faisant environ 34 170 tonnes de détruits et deux à trois navires de 8 800 tonnes endommagés, il est moins question des navires de transport civils qui ont tous des contrats avec les forces armées russes.

Ainsi, le cargo russe Ursa Major, construit en 2009, a coulé en Méditerranée le 24 décembre. Selon Oboronloguistika, propriétaire du navire, cela serait dû à une « attaque terroriste ». Cette société et ses bateaux avaient été placés sous sanctions américaines en mai 2022, après le début de l’invasion russe de l’Ukraine.

Des rescapés ont témoigné que « trois explosions consécutives » ont eu lieu au niveau de la salle des machines, provoquant un roulis du navire et une « voie d’eau » importante. Deux marins sont alors portés disparus après le naufrage de ce navire qui comptait seize membres d’équipage.

D’après les secours en mer espagnols, l’Ursa Major « a émis un appel d’alerte » dans la nuit du 23 au 24 décembre alors qu’il se trouvait à une centaine de kilomètres de la ville côtière d’Almería. Les conditions météorologiques étaient en outre mauvaises.

Ce cargo était le plus grand navire de la société Oboronloguistika qui dépend du ministère russe de la Défense et fournit également des services de transport et de logistique civils.

Selon le site MarineTraffic, il était parti le 11 décembre de Saint-Pétersbourg, au nord-ouest de la Russie, et devait rallier Vladivostok, dans l’Extrême-Orient russe, le 22 janvier. Long de 142 mètres et déplaçant 12 679 tonnes, l’Ursa Major transportait une paire de grues mobiles type Liebherr LHM 420 de 380 tonnes et deux trappes de soute de 45 tonnes pour brise-glaces. Ces dernières devaient être installées sur le port russe de Vladivostok dans le cadre du développement de la « route du Nord », une voie arctique ouverte par des brise-glaces à propulsion nucléaire.

À noter que l’Ursa Major et le Sparta IV, un autre cargo russe également placé sous sanctions par Washington, naviguaient, après avoir franchi le détroit de Gibraltar, vers l’est dans les mêmes eaux.

Ces deux bateaux avaient été repérés en direction de la Manche une semaine auparavant, apparemment sous escorte de deux navires de débarquement de la marine russe, à savoir l’Alexander Otrakovsky et l’Ivan Gren. Leur destination finale annoncée était néanmoins différente : Vladivostok pour l’Ursa Major et Port-Saïd en Égypte, à l’entrée du canal de Suez, pour le Sparta IV. Pour mémoire, l’Ursa Major s’appelait à l’origine Starta III, ce qui a provoqué une confusion dans les informations diffusées.

Plus tôt, en décembre, la Direction générale du renseignement du ministère de la Défense ukrainien (HUR-MOU) avait rapporté que le Sparta IV se dirigeait en réalité vers la base navale russe de Tartous en Syrie afin de récupérer du matériel militaire.

Le Salvamento Marítimo, la société de sauvetage et de sécurité maritime espagnole, a alerté les navires dans la zone de la « possibilité de débris de naufrage » et les a exhortés à « rester vigilants, à se tenir à bonne distance et à signaler toute observation aux autorités ».

L’épave gît désormais à plus de 2 000 mètres de profondeur. Il va donc être difficile de savoir ce qu’il s’est réellement passé, mais il demeure certain que les navires participant au « Syria Express »(1) pour évacuer des matériels russes de Syrie — ou aménager de nouvelles « facilités » dans des ports libyens — constituent des cibles intéressantes pour les services spéciaux ukrainiens qui se sont montrés très compétents ces derniers mois.

L’hypothèse d’une torpille de faible puissance n’est pas à exclure, mais qui oserait ?

(1) Le Syria Express est le nom utilisé pour décrire les voyages de ravitaillement réguliers à travers le Bosphore vers la Syrie baasiste, en particulier à l’aide de navires de guerre amphibies de la marine russe, qui ont été effectués pendant la guerre civile syrienne.

Les répliques de Moscou

Trois incidents importants ont eu lieu en mer Baltique à la fin de l’année 2014. Le dernier en date aurait été causé par le pétrolier Eagle S immatriculé aux îles Cook et qui aurait endommagé le câble Estlink 2. Outre la ligne électrique, quatre câbles de communication sont également susceptibles d’avoir été détériorés. Le navire, qui transportait du pétrole de Russie vers l’Égypte, a été abordé par les gardes-côtes finlandais et ramené vers leurs eaux au large de Porkkala. Il a été constaté qu’il lui manquait une ancre et qu’il était équipé de matériels radio inhabituels sur un bateau de commerce, pouvant servir à des activités d’espionnage électronique.

L’approvisionnement en électricité de l’Estonie a été considérablement réduit après l’incident. Et, dans sa première évaluation, la société finlandaise Fingrid a déclaré que les réparations du câble pourraient durer jusqu’à fin juillet 2025.

En conséquence, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a déclaré que celle-ci allait renforcer sa présence militaire dans la mer Baltique.

L’Estonie, quant à elle, a dépêché le navire de patrouille Raju pour protéger son câble électrique sous-marin Estlink 1.

La Finlande et l’Estonie étant toutes deux membres de l’Alliance atlantique, le Premier ministre estonien Kristen Michal a annoncé qu’il invoquerait, si nécessaire, l’article 4 du traité de l’OTAN qui implique une consultation si un État membre se sent menacé.

Il a alors précisé : « Notre souhait serait de recevoir des renforts de la part de l’OTAN sous la forme d’une flotte pour servir d’élément de dissuasion. »

Péril écologique

En novembre 2024, deux câbles de télécommunications situés dans les eaux territoriales de la Suède ont été coupés : le câble d’Arelion entre l’île suédoise de Gotland et la Lituanie le 17 novembre, puis le câble C-Lion 1 entre la capitale finlandaise, Helsinki, et le port allemand de Rostock. C’est un navire chinois, le Yi Peng 3, qui fut soupçonné d’avoir traîné son ancre par-dessus ces câbles dans un acte de sabotage imputé à la Russie…

À l’ancre plusieurs semaines durant dans le détroit de Kattegat, situé entre la Suède et le Danemark, le pétrolier chinois a finalement été abordé par les autorités suédoises, danoises, allemandes et finlandaises, mais a ensuite été autorisé à quitter la zone.

Les Yi Peng 3 et Eagle S sont tous deux soupçonnés de faire partie d’une « flotte fantôme » de pétroliers que la Russie utilise pour contourner les sanctions occidentales imposées depuis l’invasion de l’Ukraine.

En octobre 2023, un autre navire chinois aurait rompu un câble sous-marin entre la Finlande et l’Estonie. Néanmoins, les fuites de gaz constatées au même moment sur le gazoduc Balticconnector étaient, elles, accidentelles…

L’Union européenne a déclaré qu’elle préparait des mesures comprenant des sanctions visant à cibler cette « flotte fantôme » qui menace la « sécurité et l’environnement ». En effet, cette dernière représente un grave danger pour l’écologie, les navires la constituant étant de véritables épaves flottantes. Ainsi, l’Allemagne a porté assistance le 11 janvier 2025 au pétrolier Eventin au nord de Rügen en mer Baltique. Ce navire, qui transportait 99 000 tonnes de pétrole à son bord, était en panne de moteurs après une coupure de courant survenue deux jours plus tôt.

La ministre fédérale allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, a accusé la Russie de « mettre en danger la sécurité européenne non seulement avec sa guerre d’agression contre l’Ukraine […], mais aussi avec des pétroliers délabrés ». Selon l’organisation non gouvernementale (ONG) Greenpeace, l’Eventin, qui avait pour destination Port-Saïd en Égypte, avait déjà été repéré pour des transports de pétrole « particulièrement dangereux » et pour ses « défauts techniques ». Il figure dans la liste des cent quatre-vingt-douze pétroliers les plus dangereux de l’ONG.

Concernant Moscou, après les avaries de deux de ses pétroliers victimes d’un naufrage mi-décembre entre la Russie et la Crimée, elle fait face à une pollution massive aux hydrocarbures en mer Noire puis en mer d’Azov.

Pour le renseignement américain, les câbles sous-marins auraient été accidentellement endommagés

Le Premier ministre suédois Ulf Kristersson a récemment déclaré à propos des incidents en mer Baltique : « La situation sécuritaire et le fait que des phénomènes étranges se produisent régulièrement en mer Baltique nous portent également à croire que des intentions hostiles ne peuvent être exclues. »

À l’évidence, pour les forces armées suédoises, les événements survenus sur les câbles sous-marins entrent dans le cadre d’une « guerre hybride » menée par la Russie. Elles ont précisé le 14 janvier : « Un exemple en est la menace de sabotage, qui cible particulièrement les infrastructures, les communications et l’approvisionnement en électricité. Ces attaques sont planifiées et soutenues par les agences de sécurité d’État [russes], mais sont souvent menées par l’intermédiaire de mandataires afin de pouvoir être démenties une fois réalisées. »

Il est vrai que ces derniers mois, plusieurs infrastructures critiques en mer Baltique (gazoduc Balticconnector, câbles de télécommunications, interconnecteur Estlink 2) ont été endommagées par les ancres de navires au comportement suspect, comme le porte-conteneurs chinois NewNew Polar Bear, le cargo Yi Peng 3 et le pétrolier Eagle S, soupçonnés de faire partie de la « flotte fantôme » russe.

Les enquêtes sont au point mort, mais la piste d’actes délibérés entrant dans le cadre d’opérations dites « hybrides » menées pour le compte de la Russie est privilégiée par les enquêteurs. C’est la raison pour laquelle l’OTAN a lancé l’opération Baltic Sentry afin de tenter d’empêcher tout sabotage des infrastructures sous-marines critiques en mer Baltique. Seulement, d’après le Washington Post, des responsables de services de renseignement américains et européens remettent en cause la thèse d’une campagne de sabotages orchestrée par Moscou.

Ainsi, selon les enquêtes impliquant les États-Unis et une demi-douzaine de services de sécurité européens, il n’y a aucun élément pour prouver que les navires soupçonnés ont intentionnellement fait traîner leurs ancres à proximité des câbles sous-marins et, de plus, qu’ils l’aient fait sur ordre du Kremlin.

Le Washington Post affirme qu’« au contraire, les responsables américains et européens ont déclaré que les preuves recueillies à ce jour – y compris les communications interceptées et d’autres renseignements classifiés – indiquent qu’il s’agit d’accidents causés par des équipages inexpérimentés servant à bord de navires mal entretenus ».

Réaction de l’OTAN

L’Alliance atlantique a lancé une nouvelle mission visant à accroître la surveillance des navires dans la mer Baltique. Son chef, Mark Rutte, a déclaré que la mission appelée Baltic Sentry impliquerait plus d’avions de patrouille, de navires de guerre et de drones. Il a également précisé que l’OTAN intensifierait sa surveillance de la « flotte fantôme » de Moscou.

Pour le secrétaire général, « il y a lieu de s’inquiéter sérieusement des dégâts causés par les infrastructures ». Il a ajouté qu’un plus grand nombre d’arraisonnements, voire de saisies, de navires suspects aurait lieu. Cela dit, les services de renseignement américains, ainsi que trois autres non précisés, estiment que les incidents survenus en Baltique à la fin 2024 sont accidentels.