La corruption au sommet de la défense russe était l'une des critiques les plus virulentes du chef du groupe paramilitaire Wagner, Evguéni Prigojine. Cet homme d’affaire lancé dans le mercenariat avait mené une rébellion en juin 2023 pour réclamer la destitution de ces deux plus importants responsables : le ministre de la défense Sergueï Choïgou et le chef d'état-major Valéri Guérassimov.

Choïgou a quitté son poste mais a été nommé secrétaire du Conseil de sécurité russe.

Progojine et ses proches ont disparu dans un « accident » d’avion, deux mois plus tard. Mais il est possible que ses critiques aient suivi un peu d’effet.

Comme dit plus avant, Choïgou a été remplacé à la défense le 12 mai par un économiste sans expérience militaire, Andreï BeloussovChoïgou a été remplacé à la défense le 12 mai par un économiste sans expérience militaire, Andreï Beloussov.

Depuis, il semble qu’un grand « ménage » ait débuté car Choïgou n’est plus en mesure de protéger ses grands subordonnés.

Le message est clair: alors que la guerre et la confrontation avec les Occidentaux promettent d’être longues, la corruption généralisée dans le secteur de la défense russe doit laisser place à l’« optimisation » des dépenses et à l’innovation technologique. En clair, une gestion rigoureuse des budgets dans le but de produire plus de qualité(2). Sur décision du président Vladimir Poutine, les technocrates sont désormais à la manœuvre. Il l’a précisé en personne le 25 mai lors d’une réunion portant sur le développement du complexe militaro-industriel à Korolev : « Chaque rouble de l’État alloué aux besoins des forces armées doit être utilisé efficacement. »

Le dernier appréhendé est le lieutenant général Vladimir Verteletsky chargé des acquisitions au sein du ministère de la défense. Il a été emprisonné le 23 mai 2024 accusé d’avoir accepté des pots-de-vin en relation avec un « travail qui n’a pas été effectué » dans le cadre d’un contrat gouvernemental de 2022. Le tribunal a déclaré que l’État avait perdu « plus de 70 millions de roubles » (773 500 dollars) dans cette affaire.

Juste avant lui, quatre généraux ou responsables avaient été appréhendés pour corruption.

La plus importante personnalité arrêtée est le lieutenant général Vadim Chamarine, chef adjoint de l’état-major russe, placé en détention provisoire le 16 mai par un tribunal militaire qui l’accuse d’avoir « accepté un pot-de-vin particulièrement important »placé en détention provisoire le 16 mai par un tribunal militaire qui l’accuse d’avoir « accepté un pot-de-vin particulièrement important ».

Ce haut gradé avait la responsabilité des transmissions, un domaine vital qui a été considérablement déficient au moment du début de la guerre, certains commandants d’unités en étant réduit à communiquer avec leurs téléphones personnels – bien sûr non cryptés, une aubaine pour les écoutes ukrainiennes et l’OTAN -. Quand dans l’avenir, les historiens étudieront les détails de ce conflit, ils découvriront vraisemblablement le nombre de manœuvres russes qui ont ainsi pu être neutralisées par l’armée ukrainienne, surtout dans les premiers mois de l’invasion. Cet officier général encourt jusqu’à 15 années d’emprisonnement.

Depuis fin avril, deux autres hauts responsables de la défense russe, le conseiller d’État effectif de la fédération de Russie de 1ère classe (un grade civil équivalent au grade militaire de général d’armée) Timour Ivanov, vice-ministre de la Défense, et le lieutenant général Iouri Kouznetsov, chargé des ressources humaines, ont également été arrêtésTimour Ivanov, vice-ministre de la Défense, et le lieutenant général Iouri Kouznetsov, chargé des ressources humaines, ont également été arrêtés.

Au moins un autre vice-ministre chargé de la défense civile, Iouri Sadovenko, a été limogé le 20 mai 2024, remplacé par un auditeur à la Cour des comptes, Oleg Saveliev, un ancien assistant du nouveau ministre de la Défense Belousov.

Enfin, l’ancienne porte-parole de Choïgu et journaliste de formation, Rossiyana Markovskaya, a annoncé qu’elle quittait le Ministère après sept ans d’activités pour trouver un nouvel emploi.

Le 17 mai 2024, c’est le major général Ivan Popov, ancien commandant de la 58ème Armée combattant en Ukraine, qui était arrêté pour « fraude » présumée de 1.200.000 €.

Son cas est peut-être différent. Il avait été relevé de son commandement à l’été 2023 ayant signalé à sa hiérarchie les défauts et les manques de l’artillerie russe face aux Ukrainiens. Cela avait fortement déplu en haut lieu que l’affaire soit rendue publique par le général lui-même…

Le porte-parole de Vladimir Poutine, Dmitri Peskov, a précisé le 23 mai : « la lutte contre la corruption est un travail continu (…) Il ne s’agit en aucun cas d’une campagne organisée », en clair d’une « purge ».

La corruption en Russie est un phénomène très large et connu. Toutes les administrations sont touchées, en particulier le ministère de la défense et les services de sécurité. Mais la guerre en Ukraine a provoqué une prise de conscience au plus haut niveau car elle a été en grande partie la raison de l’échec de l’« opération spéciale » qui théoriquement devait être bouclée en peu de temps. Le conflit perdurant et le budget de la défense étant gaspillé inutilement, le Kremlin ne pouvait plus tolérer cette gabegie d’autant que la Russie visée par de multiples sanctions occidentales a été contrainte à réorienter toute son économie vers l’industrie de guerre. De plus, le budget fédéral de la défense doit connaître une hausse spectaculaire de 70% en 2024.

Mais Vladimir Poutine a préféré attendre sa réélection pour lancer sa chasse aux sorcières.

Pour cela, il utilise le Service fédéral de sécurité (FSB), service qui trouve là l’occasion de rejeter la responsabilité de l’invasion bâclée de l’Ukraine en 2022 sur l’état-major de l’armée en oubliant ses propres manques dans le domaine du renseignement.

Par contre, les arrestations qui se succèdent risquent de semer un certain désordre au sein de l’armée au moment où Moscou cherche à exploiter la pénurie d’armes à Kiev et à s’enfoncer davantage en territoire ukrainien.

À noter que des officiers des services de sécurité chargés des enquêtes sur la corruption s’étaient rendus au siège du ministère de la défense avant même que l’arrestation de Timour Ivanov, ne soit rendue publique fin avril.

Après son arrestation, les enquêteurs ont affirmé que l’enquête sur ces affaires était en cours depuis plus de cinq ans mais qu’ils n’avaient pas pu aller trop loin car ils avaient été bloqués par le ministre de la défense Choïgou. Ce dernier semble toujours « protégé » par l’amitié que lui porte Poutine mais le président russe aimait aussi bien Prigojine…

Il semble que les autres organismes de sécurité sont touchés par cette opération « mains propres ».

Ainsi, Vladimir Telayev, le chef adjoint de l’administration pénitentiaire de la région de Moscou a été arrêté pour corruption.

Six fonctionnaires de police en activité ou retirés  d’Ekaterinbourg (quatrième ville de Russie située dans l’Oural à 1.500 kilomètres à l’est-nord-est de Moscou) sont également détenus depuis le 20 mai pour le même motif, et certains pour meurtres… Cette ville est un carrefour entre la Fédération de Russie « asiatique » et l’« européenne ». L’un des accusés, Andreï Dyakov est le chef du département anti-corruption local du ministère de l’intérieur. Il lui est reproché d’avoir touché l’équivalent de 2,2 millions de dollars…

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Texte

Alain Rodier