Andreï Belousov a été désigné comme nouveau ministre de la défense le 12 mai (1). Sa personnalité laisse entrevoir ce que le Kremlin veut.

Vladimir Poutine s’est toujours entouré d’amis proches dont l’ancien ministre de la défense Sergueï Choïgou fait partie.

D’ailleurs, son départ peut même être considéré comme une promotion car son nouveau poste peut lui apporter une influence encore accrue auprès de Poutine. À savoir qu’il prend la tête de l’organe de contrôle des services de renseignement et de sécurit

Par contre, il n’a pas été précisé ce que devenait son prédécesseur, l’ex maître-espion Nikolaï Patrouchev qui « murmurait à l’oreille de Poutine. » Il semble que cet ancien officier du KGB puis directeur du FSB devenait encombrant pour le Kremlin en raison de ses déclarations intempestives qui laissaient même à penser qu’il était atteint d’une certaine forme de schizophrénie. Mais ce qui est un handicap ailleurs peut être un avantage en Russie.

Le nouveau ministre de la défense Belousov né le 17 mars 1959 est un économiste de formation soviétique qui n’a jamais servi dans l’armée mais il est aussi un proche de Poutine.

Le fait que le président il ait fait appel à lui pour diriger le ministère de la défense indique qu’il souhaite un changement radical dans la gestion des forces armées en général et de l’invasion de l’Ukraine en particulier.

Cette nomination confirme que le dirigeant russe inscrit cette guerre dans la durée et que, pour ce faire, le facteur économique va être privilégié.

En clair, il convient que le complexe militaro-industriel fournisse en flux continu les armes dont le corps expéditionnaire russe a besoin. Même si l’accent est mis sur l’innovation – qui comprend la guerre électronique, les drones, les munitions « intelligentes », etc. -, il est probable que la priorité va être donnée aux armements basiques : chars de batailles, VCI, défense sol-air, munitions de toutes sortes, etc.

À noter que les recettes pétrochimiques du budget fédéral sur les quatre premiers mois 2024 ont augmenté de 82% par rapport à la même période de l’année dernière. Les rentrées hors-hydrocarbures sont également en hausse (+36,8%). Si la tendance ce confirme, cela devrait faciliter la tache du nouveau ministre.

La nomination de Belousov adepte d’une politique industrielle étatiste et technocratique indique que Poutine veut un contrôle plus étroit sur les dépenses de défense de la Russie qui à partir de 2024 devraient représenter environ 30 % du budget russe, soit environ 36,6 milliards de roubles (324 milliards d’euros.) À lui de s’assurer que l’argent va bien là où il est nécessaire et pas dans la poche de certains responsables, la corruption qui est un mal endémique en Russie.

Accessoirement – mais aussi important pour faire entrer des devises dans l’avenir -, cet effort militaro-industriel devrait ouvrir de nouveaux marchés à l’international pour les armements russes « éprouvés au combat » et qui présentent un bon rapport coût/efficacité. De nombreux pays devraient se laisser séduire pour renouveler leurs stocks.

Des observateurs avertis notent que le nouveau ministre « n’est absolument pas corrompu. Et cela va être très différent de ce que nous avons actuellement au ministère de la Défense. Choïgou et tout son entourage étaient vraiment des ‘commerciaux’. […] Beloussov ne prétendra pas diriger l’armée comme un général avec toutes ces médailles [pique dirigée contre Choïgou qui adore parader en grand uniforme bien qu’il ne soit pas vraiment un militaire]. C’est un bourreau de travail. C’est un technocrate. Il est très honnête et Poutine le connaît très bien !»

Fils d’un éminent économiste soviétique, lui-même ultra-diplômé, Belousov a travaillé dans le monde universitaire avant de rejoindre le gouvernement en 1999. Il a été nommé ministre du développement économique en 2012 tout en devenant un conseiller de Poutine. En 2020, il a été nommé premier vice-premier ministre de Russie.

Tout au long de cette période, Belousov a toujours plaidé en faveur d’un rôle majeur de l’État dans l’économie et de la stimulation de sa croissance par le biais d’investissements publics, de taux d’intérêt bas et de politiques budgétaires et de crédit souples.

Cela l’a opposé à d’autres technocrates de haut niveau tels que la gouverneure de la banque centrale Elvira Nabioullina et le ministre des Finances Anton Siluanov.

À mesure que sa stature grandissait, Belousov est devenu un ardent défenseur de politiques telles que les taxes exceptionnelles sur les exportateurs de matières premières russes, en particulier l’industrie métallurgique et le contrôle des capitaux. Si Choïgou était peu apprécié des généraux, lui ne l’est que modérément chez les grands patrons d’industrie.

De nombreux observateurs russes qui ont régulièrement dénoncé la corruption au sein de l’armée au cours de la première année de la guerre et imputé une grande partie des échecs militaires à une mauvaise gestion, ont salué positivement sa nomination.

Selon le journaliste russe Youri Kotenok, « Belousov procèdera à un audit de l’ensemble du bloc financier et économique du ministère de la Défense […] Il est plus que doué en la matière. Un économiste professionnel de haut niveau . . . et un étatiste. »

En résumé, aux militaires la conduite des opérations sur le terrain, à lui l’assainissement de la situation financière du ministère des armées puis la remise en route de l’industrie de guerre.

Cela n’annonce pas une fin prochaine des hostilités, bien au contraire. La rumeur coure que Poutine voit pour dix ans minimum, et peut-être même plus…

1. Voir : « CHANGEMENTS AU MINISTÈRE DE LE DÉFENSE DE RUSSIE » du 13 mai 2024.

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Texte

Alain Rodier