L’invasion de l’Ukraine par la Russie a totalement brouillé les cartes politiques et économiques mondiales.

. Le crime organisé qui avait largement profité de l’effondrement de l’URSS est également confrontée à cette nouvelle situation chaotique.
Mais il convient de rappeler que l’objectif principal – pour ne pas dire unique – des Organisations criminelles transnationales (OCT) est de faire de l’argent et ce, sans aucun état d’âme. Pour les OCT, les notions de nationalisme, souveraineté, solidarité n’ont d’importance que lorsqu’elles servent leurs intérêts financiers.
En ce qui concerne les principales organisations criminelles russes et ukrainiennes (mais aussi arméniennes, azéries, géorgiennes, tchétchènes) emmenées par les Vory v Zakone (bandits dans la loi), elles interdisent à leurs membres d’avoir le moindre rapport avec les autorités. À ce titre les mafieux ne peuvent pas servir dans l’armée. Cela dit, les Vory ne contrôlent pas tout le monde criminel. De plus, il est probable que les Sociétés militaires privées (SMP) comme le Groupe Wagner ne sont pas considérées comme des organismes « étatiques ».

Avant la chute du communisme soviétique, le crime organisé et la corruption ont toujours joué un très grand rôle en Russie et en Ukraine comme d’ailleurs dans toutes les républiques de l’ex-URSS. Les bandes criminelles de ces régions peuvent être qualifiées de « mafias » car, à la différence par exemple des cartels latino-américains, elles respectent un code de conduite (dit « code d’honneur »), une initiation pour tout nouveau membre et une discipline stricte.
Dans l’index de la perception de la corruption publié en 2023 par l’organisation Transparency International, la Russie pointait en 2022 à la 137ème place avec la note de 28/100 (ou la note 0 est attribué au pays le plus corrompu et 100 au plus honnête) et l’Ukraine à la 116ème place avec une note de 33/100.

Le crime organisé en Russie a toujours existé mais il a connu une augmentation très sensible après l’effondrement de l’URSS en 1991 qui a ouvert les frontières jusque-là verrouillées par le rideau de fer.

Les « Bratva » (fratries) sont devenues de véritables OCT nouant des liens avec l’économie criminelle occidentale bien avant que les échanges commerciaux classiques et légaux ne débutent. Elles ont investi le continent nord-américain, Israël, les ex-pays de l’Est, les rivieras française (et ses stations de ski), italienne et surtout espagnole. À de rares exceptions près, elles ont pris garde de nouer des contacts pacifiques avec les criminalités locales en proposant des « coopérations gagnant-gagnant ». À noter qu’elles sont très peu présentes en Extrême-Orient qui reste la chasse gardée des Triades chinoises et des Yakusas japonais.

Mais le désordre qui régnait alors en Russie a provoqué des « guerres des gangs » très violentes. Chaque organisation tentait d’augmenter son « territoire » (notion fondamentale dans le crime organisé, quelque-soit son origine) et ses activités.

Le crime organisé dans les pays de l’ex-URSS est majoritairement construit sur une base ethnique : les Slaves, les Géorgiens, les Arméniens, les Tchétchènes, les Ukrainiens, etc.
Par contre, plusieurs bandes ethniques peuvent être actives dans une même région, ce qui est particulièrement le cas à Moscou et à St-Petersburg qui sont des zones très recherchées pour la possibilité d’y faire de juteuses affaires.
De nombreux gangs sont spécialisés dans une activité particulière – armes, pétrole, drogues, cigarettes, êtres humains (migrants, prostitution, travail forcé), etc. – . Cela explique que parfois différentes organisations peuvent cohabiter sur un même territoire dans la mesure où aucune n’empiète sur les activités de sa voisine.

Mais une des particularités du crime organisé des pays de l’ex-URSS réside dans le fait que les criminels « professionnels » n’ont pas été les seuls à participer à la curée. Des agents de l’État en ont profité pour s’enrichir en vendant leurs services aux plus offrants. Il faut reconnaître que les tentations et parfois même les nécessités étaient grandes. Les fonctionnaires gagnaient une misère et nombre d’entres-eux avaient été licenciés.
La corruption était alors à son comble en particulier au sein des services de sécurité et de renseignement. Les sociétés occidentales qui s’établissaient en Fédération de Russie étaient obligées d’assurer leur sécurité en s’adressant au FSB (les services de renseignement – et d’action – intérieurs) en mettant la main à la poche ou à des « sociétés spécialisées » généralement plus chères mais qui présentaient l’avantage d’être un conglomérat de truands de haut vol et d’anciens membres des services secrets. Bien sûr, il y avait une grande « porosité » entre les deux systèmes.

L’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir 1999 a calmé les choses en apportant une « stabilité dans le chaos ». Les oligarques qui étaient aux manettes ont peu à peu été mis de côté mais les OCT pour leur part ont continué à prospérer dans la mesure où elles ne faisaient pas de l’ombre au Kremlin.
Pour remettre un semblant d’ordre, cela a pris des années et les règlements de comptes ont été répétitifs – il était dangereux pour certains de s’approcher d’une fenêtre ( comme cela était écrit sur les fenêtres des vieux wagons de la SNCF : « È pericoloso sporgersi ») -. Certaines opérations homo ont eu lieu un peu partout dans le monde mais plus particulièrement en Grande-Bretagne, en Turquie et en Espagne, lieux privilégié pour de nombreux Russes…

On ne peut pas parler de Poutine sans évoquer son âme damnée, Evgueni Prigojine, qui a été son « maître d’hôtel » avant de devenir le propriétaire de la société de mercenaires « Groupe Wagner ». Cet individu a été condamné en 1981 par la justice soviétique à douze ans d’incarcération pour « brigandage et escroquerie ». Il a été libéré en 1990…

L’invasion de la Crimée en 2014 et le soutien aux républiques séparatistes du Donbass ont conduit à un rapprochement encore plus étroit entre les OCT et les institutions représentant les intérêts de Moscou en Ukraine.

Au niveau de la Russie, afin de faire face aux manques provoqués par les sanctions occidentales, une véritable industrie de la contrebande s’est mise en place.
En mars 2022, Moscou a autorisé les « importations parallèles » qui permettent de vendre en Russie des produits sans l’autorisation de leurs fabricants. Cela a provoqué un appel d’air pour nombre de produits en particulier pour les cigarettes dont le marché a connu une augmentation exponentielle.

Les fabricants ont répondu en interdisant les exportations vers la Russie mais ils ont été remplacés par des sociétés qui se livrent à la contrefaçon. Une OCT biélorusse a été prise la main dans le pot de confiture lorsque les polices belge et polonaise ont appréhendé plusieurs de ses membres qui distribuaient des cigarettes contrefaites en Europe.

En manière de crime organisé, l’Ukraine était bien placée s’étant fait remarquer après l’effondrement du Pacte de Varsovie pour ses exportations d’armements russes, en particulier vers l’Iran, la Chine et les pays du continent africain.

La « mafia d’Odessa » (ville dont le maire actuel Gennadiy Trukhanov a un passé sulfureux) a son pied à terre aux États-Unis à Brooklyn (New York) et a étendu ses activités à Miami, Los Angeles et San Francisco. Elle présente la particularité d’entretenir d’excellentes relations avec le crime israélien.
Mais la guerre et l’instabilité ont affecté le crime organisé ukrainien en termes de sécurité. Des réseaux criminels ont été démantelés parce qu’ils ont finis par être exposés au grand jour. Même les Américains se sont fâchés et ont exigé un nettoyage interne de personnalités corrompues qu’ils connaissaient parfaitement…
Il a alors été constaté une décroissance des vols, du hooliganisme, de la distribution et consommation de drogues, du vandalisme souvent conséquence dues à l’abus d’alcool.

Mais de nouvelles opportunités se sont présentées au crime organisé en raison du désordre général et les vides ainsi créés (aussi bien en Ukraine qu’en Russie).
Les trafics d’êtres humains, d’armes et de drogues ont rapidement augmenté.
Des mars 2022, les autorités européennes avaient mis en garde contre les trafics d’êtres humains qui pouvaient accompagner les flux de réfugiés fuyant l’Ukraine. Les abus sexuels et le travail forcé ont été pointés du doigt d’autant qu’une majorité de femmes et de jeunes filles passaient les frontières sans avoir le minimum pour survivre ce qui faisait d’elles des proies faciles.
Les OCT ukrainiennes ont profité de l’interdiction de quitter le territoire aux hommes de 18 à 60 ans décrétée le 24 février 2022 pour proposer leurs services aux candidats à l’émigration.
L’accroissement de la circulation des armes dans la région est aussi un souci majeur. La guerre dans les Balkans des années 1990 avait démontré que cela avait considérablement augmenté le trafic d’armes légères à travers toute l’Europe. Le secrétaire général d’Interpol, Juergen Stock, a affirmé que la grande disponibilité d’armes durant ce conflit provoquera juste après sa fin un afflux d’armes sur les marchés parallèles. Pour lui, même les armes lourdes pourraient s’y retrouver…
Les trafics de drogues seraient aussi en augmentation, les deux pays étant à la fois des sources importantes de drogues synthétiques, de transit d’héroïne et de cocaïne mais aussi constituant des marchés de consommateurs grandissants.

Il avait été noté avant la guerre que les réseaux d’importation de cocaïne latino-américaine en Europe faisaient transiter de plus en plus leurs produits par le port de St-Petersburg et que Moscou avait accru sa position de plaque tournante… Cela s’expliquait par la multiplication des contrôles aux portes d’entrées européennes que sont Anvers et Rotterdam.
La pandémie Covid-19 avait pour sa part bouleversé dès le printemps 2020 les routes traditionnelles de l’héroïne afghane qui transitaient par l’Asie centrale pour rejoindre la Russie. Depuis, ces routes ont changé sans que l’on puisse les connaître parfaitement.

Il ne faut pas sur-interpréter la baisse des saisies de drogues en l’assimilant à la diminution des trafics.
Par exemple, la chute de saisies de drogues synthétiques en Ukraine constatée en novembre 2022 est surtout due au fait que les laboratoires de production ont eu moins accès à des produits précurseurs d’où une baisse vraisemblablement temporaire de la fabrication d’autant que l’Europe de l’Ouest est un marché en pleine expansion.

La décroissance des trafics d’héroïne et de cocaïne à travers l’Ukraine a correspondu à une augmentation de ces derniers entre la Turquie et la Bulgarie et la Grèce. Mais à terme, le flux ukrainien devrait reprendre et vraisemblablement même s’accroître.

Les relations entre les OCT turques et leurs homologues russes et ukrainiennes sont anciennes et il n’y a pas de raison qu’elles s’arrêtent. L’héroïne afghane malgré l’arrivée des talibans au pouvoir reste un produit de choix. En théorie, les talibans interdisent formellement le trafic et la consommation de drogue. En réalité, ils protègent – contre rémunération – les cultures de pavot et les ateliers de transformation puis l’expédition de l’héroïne jusqu’aux frontières de l’Émirat islamique. Les entrées d’argent sont trop importantes pour être négligées par le pouvoir en place à Kaboul.

Plus surprenant, les liaisons entre le crime organisé russe et ukrainien se poursuivent presque comme si de rien n’était. Les criminels internationaux n’ont effectivement rien à faire avec la politique, leur seule motivation restant les « affaires ».
Il faut se rappeler que Semion Mogilevich alias « Don Semyon » et « The Brainy Don », le « boss de tous les boss » qui le plus important criminel en Russie (mais il vit librement à Moscou) recherché par le FBI avec une prime de cinq millions de dollars sur sa tête est d’origine ukrainienne.

Proche du gang moscovite Solntsevskaya Bratva, son OCT est présente sur l’ensemble de la planète où elle entretient des liens avec la Camorra napolitaine, la Cosa Nostra nord-américaine (et plus particulièrement avec la famille new-yorkaise Genovese) et des gangs colombiens.

Les sanctions économiques promulguées par les Occidentaux contre la Russie constituent à la fois une gêne pour les OCT russes qui ont vu des marchés lucratifs habituels disparaître mais aussi une opportunité car l’État et les consommateurs russes ont des besoins dans de nombreux domaines : essence, gaz, pharmacie, produits de haute technologie… Les OCT russes sont en mesure de combler au moins pour partie ces besoins grâce aux contacts développés depuis des années avec leurs homologues occidentales. Et ne parle même pas des liaisons commerciales entretenues avec les triades chinoises et le crime organisé indien…
La Russie a aussi besoin d’agent frais utilisable et c’est une des spécialités du crime organisé : le blanchiment d’argent sale… Ses entrées dans les États du Golfe persique lui sont là aussi très utiles.

Le crime organisé ne prétend pas diriger le monde politique. Tel une sangsue, il ne fait que profiter de lui en saisissant toutes les opportunités qui lui sont offertes. Les zones de conflit sont une aubaine pour lui dans la mesure où il y a du profit à faire (des régions plus reculées comme le Sahel, le Soudan, etc. l’intéressent moins quoique…).

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Texte

Alain Rodier

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