Depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, les Kurdes syriens étaient parvenus à conserver leur autonomie au nord-est du pays mais depuis le début 2026, ils ont été pris à partie par l’Armée nationale syrienne (ANS) placée sous l’autorité du président par intérim (mais désigné pour encore quatre ans qui seront vraisemblablement prolongés) Ahmed al-Charaa.

Ce dernier a été poussé à agir par la Turquie qui considère que les Kurdes de Syrie comme une menace car dominés par le Parti de l’union démocratique PYD qui est le « cousin » du PKK partageant une idéologie dérivée du marxisme-léninisme.

Alors que l’ANS accompagnée de milices syriennes turkmènes fidèles à Ankara et vraisemblablement appuyées par des forces spéciales turques, repoussait les peshmergas vers l’est depuis la deuxième semaine de janvier, Ahmed al-Charaa annonçait le 16 janvier la publication par décret la reconnaissance des droits nationaux des Kurdes.

Cela n’empêchait pas à l’ANS de poursuivre son effort contre les Kurdes des SDF encore présents à l’ouest de l’Euphrate.

Les combats se sont d’abord concentrés sur les quartiers kurdes Cheikh Maqsood et d’Achrafieh à Alep avant de se déplacer vers les rives occidentales de l’Euphrate.

Le 13 janvier, l’amiral Brad Cooper, chef du Commandement central des États-Unis (CENTCOM) a appelé à la désescalade, exhortant « toutes les parties à faire preuve de la plus grande retenue, à éviter toute action susceptible d’aggraver les tensions et à donner la priorité à la protection des civils et des infrastructures critiques.»

À noter qu’un convoi militaire américain était venu se placer en interposition au nord d’Alep près de Deir Hafer où d’importants combats avaient eu lieu entre les FDS et l’armée syrienne. Damas y avait ouvert un couloir humanitaire pour les civils vivant sur zone, des miliciens arabes des FDS en profitant pour passer avec armes et bagages (et familles) du côté gouvernemental.

Les forces kurdes se sont effondrées abandonnées par les populations locales à dominance arabe et par leurs alliés tribaux au sein des FDS.

Depuis la victoire d’al-Charaa, les forces arabes des FDS avaient déjà signalé leur rattachement au nouveau pouvoir en place à Damas donc les dernières défections ne sont pas une surprise.

Le 16 janvier, le général Mazloum Abdi a ordonné le retrait de ses troupes des régions contestées : « à l’invitation de pays amis [NdA : les Américains] et de médiateurs, et afin de témoigner de notre bonne foi dans la finalisation du processus de fusion et de notre engagement à appliquer les dispositions de l’accord du 10 mars [NdA : en réalité caduque], nous avons décidé de retirer nos forces […] des lignes de front actuelles à l’est d’Alep […] et de les redéployer à l’est de l’Euphrate. »

Mais lors de nouvelles opérations, le 18 janvier, les forces tribales arabes ex-FDS se sont emparées de Raqqa et de la totalité de la province de Deir ez-Zor progressant vers le nord prenant le contrôle de secteurs s’étendant jusqu’aux limites de la province d’Hassaké.

Les Kurdes des FDS se sont retirés sans combattre.

Dans un communiqué, le gouvernorat de Deir ez-Zor a également indiqué que les tribus arabes avaient libéré les champs d’hydrocarbures d’Omar et de Kuniko considérés comme les plus importants sites énergétiques de Syrie. Un temps, ces points vitaux avaient été protégés par des militaires américains…

Le même jour, Ahmed al-Charaa signifiait lors d’un entretien téléphonique au général Mazloum Abdi que l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) – une émanation des FDS qui regroupait sous l’égide des Américains et de pays occidentaux les forces kurdes et les tribus arabes locales du nord-est de la Syrie – était « terminée. »

Ahmed al-Charaa a assuré que l’avancée de l’armée n’irait pas jusqu’aux bastions kurdes. Cela paraît logique car ces zones qui, dans un sens, ne sont pas vitales économiquement ni militairement pour le régime, sont périlleuses pour l’ANS car elles ont été fortifiées depuis plus de dix ans par des milices soutenues par une large partie de la population kurde.

Concrètement, Damas reprend toutes les administrations, les passages frontaliers, les champs pétroliers et gaziers, les prisons et camps détenant des combattants de l’État islamique et des civils affiliés capturés après la défaite du groupe en 2017.

Il est prévu que les forces kurdes des FDS soient intégrées aux ministères centraux de la Défense et de l’Intérieur en tant qu’« individus » et non en tant qu’unités kurdes constituées. Les recrues seront acceptées «après enquête» pour ne pas accueillir des « anciens du régime de Bachar el-Assad. » C’est une véritable humiliation…

Les FDS de leur côté se sont engagées à expulser les éléments armés non syriens du territoire, une exigence d’Ankara qui pense venir à bout du « problème kurde » ayant déjà obtenu une reddition de la direction du PKK(1).

Enfin, en ce qui concerne la question des cantons kurdes isolés, Damas souhaite négocier une sorte d’« autonomie » subordonnée à l’État syrien. À Afrin, canton majoritairement peuplé de Kurdes situé au nord-ouest de la Syrie à la frontière turque, il y a une divergence avec Ankara qui veut une prise de contrôle complet des territoires kurdes par le gouvernement syrien.

Pour mémoire

Les Kurdes syriens n’ont pas lutté contre le régime de Bachar el-Assad depuis le printemps arabe de 2011. Les forces régulières syriennes s’étaient retirées de presque la totalité de l’est de l’Euphrate pour consacrer leurs effectifs à combattre l’insurrection dans le reste du pays. Lors de l’apparition de Daech, la branche militaire kurde syrienne du PYD a vaillamment repoussé les assauts des salafistes-jihadistes. Les Américains leur ont apporté leur appui en créant puis en soutenant les Forces démocratiques syriennes (FDS) qui englobaient les unités de protection du peuple -YPG- (et sa version féminine les Unités de protection de la femme -YPJ-) et des tribus arabes locales (celles qui font défection aujourd’hui.)

Lorsque Ahmed al-Charaa a pris le pouvoir fin 2024 à la tête du Hayat Tahrir al-Sham (HTS), il a voulu unifier toute la Syrie en incorporant sous l’égide du nouveau ministère de la défense toutes les forces et milices existantes, et plus particulièrement les unités druzes de Soueïda au sud et les FDS au nord-est(2).

Avec des dernières, un accord a été signé sous l’égide de Washington mais il semble que cela a été un jeu de dupes.

D’un côté, al-Charaa, même épaulé fortement par la Turquie, n’avait pas les moyens humains nécessaires pour imposer sa volonté sur toutes les milices soutenues par Washington pour les Kurdes et par les Israéliens pour les Druzes(3).

Une fois encore, les Kurdes qui rêvent d’un « grand Kurdistan » situé à cheval sur le nord de l’Irak (où un noyau légal existe déjà), le nord de la Syrie, l’ouest de l’Iran, le sud de la Turquie et l’ouest de l’Arménie se retrouvent aux oubliettes de l’Histoire.

Ils ont été les premiers à résister efficacement à Daech – tout le monde se souvient de la résistance héroïque de Kobané – septembre 2014/juin 2015 -, (on parle moins de l’aide salvatrice apportée par le PKK aux Yézidis au Sinjar au nord-ouest de l’Irak en 2020), ils ont servi ensuite aux Américains et à leurs alliés à détruire le pseudo État Islamique dont la capitale était Raqqa… Cette ville a désormais un proche collaborateur d’al-Charaa comme gouverneur…

Bien qu’un cessez-le-feu ait été décrété le 19 janvier, il est à craindre que des violences ne surviennent entre différentes communautés.

Mais la « real politic » qui n’a que des intérêts et surtout pas de « morale » nécessite qu’ils soient de nouveau les abandonnés à leur sort…

Le président Emmanuel Macron a fait la déclaration suivante sur le net : « Une Syrie unie et stable passe par l’intégration des Forces démocratiques syriennes en son sein et non par la guerre contre celles et ceux qui ont combattu Daech à nos côtés. L’offensive des autorités syriennes doit cesser immédiatement. La France et l’Europe ne pourront pas soutenir la poursuite d’une telle approche. Un accord global est possible. Le décret présidentiel sur les droits kurdes acté hier est un pas qui va dans la bonne direction. Nous poursuivrons nos efforts pour appuyer ce processus de négociation en soutien à l’unité et à l’intégrité de la Syrie. C’est le message d’un pays ami de la Syrie et du peuple syrien. »

1. Voir : « Dissolution du PKK, les suites ? » du 13 mai 2025.
2. Voir : « Le problème kurde dans la nouvelle Syrie » du 14 février 2025.
3. Voir : « Le « problème » druze en Syrie » du 5 mai 2025.