Erik Prince, l’ancien dirigeant de la Société Militaire Privée (SMP) Blackwater Worldwide devenue ensuite Academi (qu’il a quitté en 2010) et ardent soutien de Donald Trump, aurait violé l’embargo sur les armes à destination de la Libye décrété par l’ONU selon un rapport secret de cette organisation. À savoir, qu’il aurait soutenu le camp du maréchal Khalifa Haftar en lui envoyant, notamment en 2019, des armes et des mercenaires.

Ainsi, il aurait fourni des hommes, des avions, des embarcations d’assaut et des matériels de guerre électronique à l’autoproclamée « Armée nationale libyenne » (ANL) opposée au pouvoir de Tripoli reconnu internationalement. Ce programme aurait coûté 80 millions de dollars.

Dans le détail, ce rapport fait aussi état de Christiaan Durrant, un ancien pilote de chasse australien proche d’Erik Prince, qui se serait rendu en Jordanie pour y acquérir pour le compte de Haftar sept hélicoptères (deux Cobra et cinq Little birds) d’occasion. Mais les autorités jordaniennes auraient refusé la transaction obligeant Durrant à se tourner vers l’Afrique du Sud (le résultat de ces tractations est inconnu).

En avril 2019, l’ANL a lancé une offensive destinée à s’emparer de la capitale, Tripoli. Pour cela, le maréchal Haftar a fait appel à tous ses alliés. Dix jours après le début de l’offensive, il a rencontré Prince au Caire et signait un contrat de 80 millions de dollars qui comprenait l’achat d’hélicoptères militaires. Quatre jours après cette rencontre, le président Trump changeait de politique en Libye en soutenant l’opération d’Haftar…

L’équipée des « pieds nickelés »

Un groupe de vingt mercenaires composé de Britanniques, d’Australiens, de Sud-Africains et d’un Américain, est arrivé à Benghazi en juin 2019 mais Haftar s’est mis dans une colère folle car les hélicoptères commandés et payés n’étaient pas là (c/f plus avant). La tension est montée si bien que le 29 juin, les mercenaires se sentant en danger ont quitté clandestinement la Libye à bord d’une embarcation pour un périple de 40 heures qui les a amené à Malte. C’est surtout cette équipée des « pieds nickelés » qui a laissé des traces retrouvées par les enquêteurs.

Erik Prince et la Libye, une longue histoire

Toutefois, Prince serait impliqué dans des « affaires » en Libye depuis 2013 et sa spécialité n’est pas la fourniture de biens de première nécessité… Sa société Frontier Services Group basée à Hong Kong et en Chine continentale a fourni à Haftar un jet privé Dassault F900 immatriculé P4-RMA en 2015 (cet appareil serait encore en service en 2021). En parenthèses, il entretient les meilleures relations avec le pouvoir chinois le conseillant dans le domaine de la sécurité privée, en particulier dans le cadre du projet « la nouvelle route de la soie »…

Il a aussi proposé ses services à l’Union Européenne pour monter une force privée pour lutter contre l’immigration illégale depuis les frontières libyennes. La proposition a été déclinée.

Les activités des hommes de Prince en Libye étaient présentées comme des recherches géologiques. La société britannique Bridgeporth lui appartenant est spécialisée dans le montage de ces couvertures. Elle a déjà été utilisée au Sud-Soudan et en Ouganda.

Une équipe différente chargée de guerre électronique ainsi que des avions d’attaque au sol AT-802 fournis par les Émirat Arabes Unis seraient toujours en Libye. Les pilotes aux commandes de ces avions seraient mandatés par Prince et Durrant (malgré leurs plus vives dénégations).

Par ailleurs, un Pilatus PC-6 qui avait servi à Prince durant la période Blaclwater a été acheminé en Libye peu avant le déclenchement de l’offensive de 2019 contre Tripoli et a été militarisé avec un système de senseurs optiques perfectionné.

Erik Prince est un ancien Navy SEAL recruté par la CIA. Son nom a été dévoilé par l’administration US en totale contradiction avec la législation en vigueur… Sans doute une manoeuvre politique destinée à lui nuire. Il est le frère de Betsy DeVos, la secrétaire à l’éducation sous l’ère du président Trump qui a démissionné de son poste le 7 janvier 2021 après l’assaut donné par des émeutiers sur le capitole. Blackwater Worldwide s’est fait tragiquement connaître du grand public quand une de ses équipes a tué 17 civils irakiens en 2007 à Bagdad. Prince avait néanmoins continué par la suite ses activités de « services », particulièrement en Afrique. Il a soutenu le président Trump durant son mandat aux côtés de Steve Bannon et de Roger Stone. Par contre, il semble ne pas avoir les mêmes réticences vis-à-vis de la Chine que Washington qui la considère comme l’ennemi conventionnel numéro UN. Cela doit déranger quelque part au Pentagone.

Les accusations portées contre lui peuvent aboutir, si elles sont confirmées, à des sanctions à son égard. Cela limiterait considérablement ses capacités de déplacement et le gel de ses avoirs financiers, particulièrement aux États-Unis où lui et sa famille sont richissimes et haïs par l’administration démocrate. Il est d’ailleurs étrange que ce rapport de l’ONU ait été dévoilé maintenant! Comme son ami Christiaan Durrant, il vit aujourd’hui aux Émirats Arabes Unis où il entretient d’excellentes relations avec le prince Mohammed ben Zayed ben Sultan alias MBZ. Ses amitiés chinoises et sa proximité avec les monarchies du Golfe lui garantissent une certaine tranquillité financière. Par contre, cet ex-Officier de la CIA, « chasseur » qui s’entraînait à conduire des opérations homo contre des jihadistes d’Al-Qaida, risque de se retrouver dans la position de « gibier » pour un certain nombre de malfaisants en mal de primes. Il y a tous les ingrédients pour faire un bon film d’espionnage.

 

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Texte

Alain Rodier

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