Voici un classique de l’espionnage : la récupération d’un matériel militaire sensible de l’adversaire. C’est une discipline qui s’est particulièrement développée durant la Guerre froide (1) lorsque l’OTAN souhaitait connaître la valeur réelle des armements mis en œuvre par le Pacte de Varsovie auquel il risquait d’être opposé. Les armements les plus sophistiqués avaient déjà la faveur des Américains qui, dans les années 1980, avaient même mis à prix la capture d’un hélicoptère Mi-24/25 dans la revue Soldier of fortune -SOF-(2). Ils espéraient alors qu’un pilote afghan ou nicaraguayen passerait avec son appareil dans le camp du monde libre. En réalité, le premier MI-25 fut récupéré au Tchad en 1988 provenant de l’armée du colonel Mouammar Kadhafi…

Un scénario similaire s’est déroulé l’année dernière en Libye. La Russie et les Émirats Arabes Unis (EAU) y ont déployé auprès des forces du maréchal Khalifa Haftar des systèmes anti-aériens Pantsir-S1. Selon le quotidien britannique The Times, un gros porteur américain C-17A Globemaster III est venu se poser en juin 2020 à l’aéroport international de Zuwarah situé à l’ouest de Tripoli. Il y aurait chargé un Pantsir-S1 précédemment capturé par les forces légalistes sur la base d’Al Watiya qui avait été abandonnée par les troupes d’Haftar suite à la contre-offensive gouvernementale de mai de la même année. Huit Pantsir-S1 avaient alors été saisis ou détruits. Le vol aurait acheminé l’engin sur la base aérienne américaine de Ramstein en Allemagne.

Un doute reste sur le modèle récupéré par les Américains : celui des EAU monté sur un porteur allemand 8×8 MAN SX-45 ou un Russe qui utilise un 8×8 KAMAZ-6560. Si le porteur est différent, le système d’armes est identique : une tourelle qui peut être armée de six missiles 57 E6 (portée 32 kilomètres à une altitude maximale de 50.000 pieds) et un bitube de 30 mm. Le système est équipé d’un radar intégré et d’un système d’acquisition de cibles infrarouge. Clairement, cet armement est destiné à lutter contre des cibles (missiles de croisière, drones, aéronefs, etc.) évoluant à basse altitude.

Le C-17A qui a effectué cette mission provenait de la base aérienne de Charleston en Caroline du Sud. Il a effectué de nombreux allers-retours en Libye faisant au moins une fois une escale en Turquie. Il est rentré à Charleston le 7 juin 2020. Nul ne sait s’il avait à son bord le Pantsir.

Il est évident que les services de renseignement américains devaient déjà connaître les caractéristiques techniques de ce système d’armes largement exporté par Moscou. Mais rien ne vaut le fait de détenir un exemplaire en grandeur nature qui permet des investigations poussées sur la valeur réelle de l’industrie d’armement de l’adversaire ainsi que sur la fiabilité d’emploi de ces matériels. Pour la petite histoire, comment l’ont-ils récupéré ? Tout simplement en l’achetant. L’argent reste le nerf de la guerre de l’espionnage. Pour l’instant, le Pantsir n’a pas impressionné par ses performances sur les champs de bataille syrien et libyen. Et pourtant, il s’exporte très bien.

1. Ou pour en effectuer une copie, discipline pratiquée à grande échelle par la Chine.
2. Revue couvrant tous les conflits encore disponibles en version numérique

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Alain Rodier

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