Il se passe des choses inquiétantes en Pologne sur lesquelles les médias européens semblent rester très discrets.

En clair, la Pologne traverse une crise politique et constitutionnelle majeure marquée par un bras de fer direct entre le président de la République Karol Nawrocki, soutenu par l’opposition conservatrice, et le gouvernement pro-européen du Premier ministre Donald Tusk.

LES FAITS

Le 30 octobre, Karol Nawrocki, qui se rendait en visite officielle au Sénégal, fait faire demi-tour à son avion officiel au moment où il survole l’Espagne. Il vient d’être informé la suspension des dirigeants du Tribunal constitutionnel polonais par une ordonnance publiée dans la journée alors qu’il était parti. Une fois revenu à Varsovie, il force le passage policier pour entrer au Tribunal au milieu de manifestations.

De longues discussions nocturnes s’ensuivent.

Aux premières heures du 31 octobre, le président quitte les lieux sans résultat notable. Parallèlement, des manifestations et des interventions policières ont lieu devant le Tribunal constitutionnel.

En effet, plus tôt dans la journée, le président du Tribunal constitutionnel (la plus haute juridiction du pays), Bogdan Święczkowski, proche du parti national-conservateur « Droit et justice » (PiS), poste qu’il occupe depuis décembre, et le vice-président Bartłomiej Sochański ont été suspendus par la juge la plus ancienne du Tribunal, Anna Korwin-Piotrowska (élue par la majorité parlementaire actuelle).

On leur reproche de sciemment bloquer la prestation de serment et l’intégration de cinq juges dûment élus par le Parlement, de refuser de convoquer l’assemblée générale des juges, ce qui menace le budget 2027 du Tribunal, et de traiter les dossiers avec une lenteur excessive, à l’exception de ceux qui servent des agendas politiques spécifiques.

Cette éviction a été immédiatement suivie par le déploiement des forces de police antiémeute autour du bâtiment de la haute cour à Varsovie qui ont bloqué l’accès aux locaux.

Les partisans et membres du PiS ont dénoncé un « coup d’État » orchestré par le gouvernement de Donald Tusk.

Le président Nawrocki a convoqué des réunions d’urgence au palais présidentiel avec des partis de droite et d’extrême droite, ainsi qu’avec certains membres de la coalition. Donald Tusk et son parti, la « Coalition civique », ont refusé de participer à ces discussions.

Le 31 octobre au soir, dans une allocution télévisée solennelle, Donald Tusk a déclaré que « sur certaines questions, il ne peut y avoir aucun compromis », confirmant ainsi sa détermination à mener à bien la refonte du système judiciaire de la Pologne.

QUI SONT LES PROTAGONISTES ?

Le président de la République, Karol Nawrocki. Karol Nawrocki (né en 1983 à Gdańsk) est un historien. Il est président de la République de Pologne depuis le 6 août 2025. Soutenu par le parti nationaliste-conservateur « Droit et Justice » (PiS), il a remporté l’élection présidentielle de juin 2025 d’une courte tête face au libéral pro-européen Rafał Trzaskowski. Il ne dispose que de peu de pouvoirs exécutifs, mais joue un rôle constitutionnel important.

Dans le passé, il a dirigé le Musée de la Seconde Guerre mondiale de Gdańsk (2017–2021) avant d’occuper le poste de directeur de l’Institut de la mémoire nationale (IPN) de 2021 à 2025.

Son programme repose sur une doctrine souverainiste forte résumée par le slogan « La Pologne d’abord ». Il défend des positions ultraconservatrices (procatholiques, fermement opposé à l’IVG et au mariage homosexuel).

Nawrocki est un fervent partisan du président américain Donald Trump, qui déclarait en septembre : « Je l’ai soutenu, et maintenant, il est président et il fait un travail formidable. » Nawrocki a même suggéré que la nouvelle base militaire américaine en Pologne soit baptisée « Fort Trump ».

Par ailleurs, il prône une Europe moins fédérale et s’oppose aux contraintes migratoires et climatiques de Bruxelles.

Tout en maintenant un appui militaire global à l’Ukraine, il s’est montré très critique envers Kiev concernant la gestion de la mémoire historique commune (un sérieux contentieux historique existe entre la Pologne et l’Ukraine) et s’oppose à l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN.

Le Premier ministre Donald Tusk. Donald Tusk, leader de la Plateforme civique (PO) et de la Coalition civique (KO), est une figure majeure de la politique polonaise et européenne, reconnu pour ses positions pro-européennes.

En 2015, son parti perd successivement l’élection présidentielle (remportée par Andrzej Duda) et les élections parlementaires au profit des nationalistes conservateurs du PiS. C’est le début d’une refonte profonde et controversée du système judiciaire polonais par le nouveau pouvoir.

Ayant quitté le gouvernement polonais fin 2014, Tusk ne subit pas directement cette défaite sur le plan national, car il exerce alors le mandat de président du Conseil européen à Bruxelles (2014–2019). Il dirige le « Parti populaire européen » (PPE), la principale formation politique paneuropéenne de droite et de centre-droit de 2019 à 2022.

Depuis son retour au pouvoir en 2023 à la tête d’une coalition centriste, Donald Tusk s’est donné pour mission de rétablir les standards démocratiques et l’état de droit en Pologne, après des années de gouvernance par les nationalistes du PiS.

De leur côté, les juges nommés par le PiS ont entravé ses efforts pour nommer de nouveaux confrères. Nawrocki a refusé d’assermenter trois des six juges proposés par le Parlement, tandis que le président de la cour, Bogdan Święczkowski, a refusé d’installer les juges choisis par le Parlement.

La semaine dernière, le dernier juge approuvé par le Parlement, Maciej Berek (ancien bras droit de Tusk), a été empêché de prendre son siège en raison d’échauffourées devant le tribunal de Varsovie.

Tusk a déclaré dans son allocution de samedi soir : « Ce processus est difficile, parfois même douloureux, et exige une action décisive. Il n’y a pas d’autre solution […] les cris, les mensonges et les bagarres ne peuvent pas être la source du droit en Pologne, et ne le seront jamais. » Il a insisté sur le fait que le Tribunal « fonctionnera comme il se doit. De plus, indépendamment de moi et conformément à la Constitution ».

Mais des analystes affirment que la crise s’est aggravée lorsque le Parlement a approuvé la nomination de Maciej Berek.

Alberto Allemano, professeur de droit à HEC Paris Business School et éminent spécialiste en droit et en politique de l’Union européenne, a exprimé son opinion selon laquelle « cela contredit l’engagement du gouvernement de dépolitiser le Tribunal ».

Jaroslaw Kaczyński, figure politique historique de la Pologne. Jaroslaw Kaczyński (né le 18 juin 1949 à Varsovie) est une figure centrale de la politique polonaise depuis plusieurs décennies. Cofondateur et président du parti PiS, il le dirige depuis 2003. Engagé très tôt dans l’opposition anticommuniste aux côtés de son frère jumeau, le président Lech Kaczyński (mort le 10 avril 2010 dans le crash de l’avion présidentiel

à Smolensk, en Russie), il collabore avec le Comité de défense des ouvriers (KOR) et devient conseiller du syndicat « Solidarność ». À noter que l’autre figure historique de Solidarność, Lech Wałęsa, soutient la fermeté du gouvernement.

Bien qu’il n’ait pas toujours occupé les fonctions de premier plan à la tête de l’État, il a été le dirigeant de facto de la Pologne lors du retour au pouvoir du PiS entre 2015 et 2023. À la suite des élections législatives de fin 2023, il est devenu le chef de file de l’opposition face au gouvernement de Donald Tusk.

Il incarne une ligne politique conservatrice, nationaliste et profondément ancrée dans le catholicisme social. Eurosceptique, il s’oppose à une Europe fédérale défendant une « Europe des nations ». Dès le début de la crise de fin octobre, il évoque l’hypothèse d’un « Polexit » (sortie de la Pologne de l’UE) si les institutions européennes, en particulier la Commission européenne, dont il réclame la suppression, ne se réforment pas. Cela a suscité de vives tensions avec le gouvernement européiste de Tusk. Contrairement aux sous-entendus de ce dernier concernant une possible influence du Kremlin (il a déclaré samedi à propos de ses adversaires que « ce n’est pas un hasard s’ils trouvent du soutien parmi les forces pro-russes du monde entier ») (1), non seulement le PiS de Jaroslaw Kaczyński est profondément antirusse, mais il prône un alignement pro-américain pour la sécurité de la Pologne.

ACCUSATIONS MUTUELLES ET POSITION DE L'UE

L’opposition conservatrice accuse Donald Tusk de mener un « coup d’État » institutionnel en bafouant la séparation des pouvoirs, tandis que Tusk défend ces mesures exceptionnelles comme indispensables pour purger l’illégalité héritée de l’administration précédente.

Face au chaos, la Commission européenne a clairement pris parti en apportant son soutien juridique et politique au gouvernement de Donald Tusk. Elle a fait directement pression sur le président Karol Nawrocki pour qu’il valide les réformes de la majorité centriste.

La Commission européenne a formellement déclaré que la nomination des huit nouveaux juges constitutionnels relève de la compétence constitutionnelle exclusive de la Diète (Parlement) et récuse le blocage du président Nawrocki. L’exécutif européen exige des autorités polonaises qu’elles veillent à ce que leur Tribunal constitutionnel fonctionne « conformément à la Constitution polonaise et dans le respect de la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) ».

En conséquence, Bruxelles considère les actions de Donald Tusk comme un retour nécessaire à l’État de droit, après les réformes controversées menées par l’ancien parti au pouvoir (PiS) entre 2015 et 2023, qui avaient politisé l’institution judiciaire.

ET LES FORCES DE SÉCURITÉ ?

Bien que cette crise interne mobilise principalement la police et les forces de sécurité intérieure, le climat sécuritaire global de la Pologne reste sous haute tension à l’approche de la fin d’année 2026.

En octobre 2026, les services de sécurité polonais avaient déjà été placés en état de vigilance maximale après la découverte d’un projet d’attentat jugé « crédible ». Cette attaque visait Donald Tusk et son ministre de la Défense, Władysław Kosiniak-Kamysz, conduisant à l’arrestation d’un suspect. L’affaire est en cours.

En parallèle, l’armée polonaise poursuit sa modernisation rapide. Des discussions ont actuellement lieu concernant l’accueil d’une nouvelle base militaire américaine en Pologne, dont les contours se dessinent pour la fin de l’année 2026.

Mais la rumeur court comme quoi l’armée (sous la supervision du ministre de la Défense Władysław Kosiniak) aurait refusé d’exécuter l’ordre reçu (de qui ?) d’interdire l’atterrissage de l’avion du président Nawrocki à l’aéroport militaire de Varsovie samedi…

L’attitude des responsables militaires va être intéressante à suivre.

Enfin, de nouvelles élections sont prévues en 2027 et l’ordre constitutionnel de la Pologne ainsi que son orientation politique — vers plus ou moins d’intégration avec l’UE — figureront en bonne place dans la campagne électorale.

1. Donald Tusk a souligné que « Dmitri Medvedev a déclaré qu'un coup d'État avait eu lieu en Pologne, et que “les libéraux de Tusk, protégé de Bruxelles, oppriment les conservateurs du PiS” ». Pour lui, « tout devient clair ». Il reprend les accusations courantes en Europe associant tous ceux qui ne suivent pas la doxa de Bruxelles à la Russie, affirmant qu'ils sont des « agents de Moscou ». Mais, dans le cas de la Pologne, l'immense majorité de la population et des membres du PiS est historiquement hostile à Moscou (certes, une partie est aussi anti-ukrainienne pour des raisons historiques). Il est vrai que Moscou — et pas seulement Moscou — répercute et amplifie toutes les crises qui frappent la vieille Europe pour en tirer un bénéfice politique. Prêter à la Russie des responsabilités directes dans toutes ces affaires est pour le moins exagéré et peut devenir contreproductif. La crise actuelle est donc purement polonaise, et les seuls influenceurs sérieux sont les membres de la Commission européenne.