Lorsqu'il y a des négociations, les deux parties partent toujours d'exigences maximalistes pour ensuite les diminuer très progressivement en fonction des lâchages de l'autre interlocuteur. C'est ce qui se déroule actuellement au Proche-Orient mais l'affaire se complique dans la mesure où il y a deux conflits différents en jeu mais liés à deux des protagonistes : l'Iran et Israël, le tout sous la supervision de Washington.

Plusieurs pays jouent de rôle d’intermédiaires mais, bien que n’entretenant pas de relations diplomatiques officielles avec l’État hébreu(1), c’est pour le moment le Pakistan qui joue les messieurs bons offices.

À partir du 15 avril, le principal médiateur pakistanais, le chef de l’armée, le maréchal Asim Munir a mené des pourparlers de trois jours à Téhéran et aurait réalisé une percée sur des « questions épineuses ».

Le 17 avril, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araqchi, a déclaré sur X : « le passage de tous les navires commerciaux par le détroit d’Ormuz est déclaré entièrement ouvert pour la période restante du cessez-le-feu selon l’itinéraire coordonné déjà annoncé par l’Organisation des ports et des affaires maritimes de la République islamique d’Iran ».

Téhéran avait exigé qu’un accord de cessez-le-feu soit conclu au Liban avant de prendre toute initiative ce qui fut fait le 16 avril, le président Trump tordant le bras du Premier ministre Natanyaou pour qu’il accepte même si des troupes israéliennes restent présentes au Sud-Liban.

La réouverture du détroit d’Ormuz semblait faire partie du protocole d’accord qui avait pour contrepartie d’un déblocage américain d’environ 27 milliards de dollars de fonds iraniens bloqués jusqu’à maintenant sous la pression de Washington.

Le président américain Donald Trump s’est félicité sur Truth Social : « L’Iran vient d’annoncer que le Détroit d’Iran est entièrement ouvert et prêt à la circulation ».

Mais, point fondamental, il a ajouté qu’il n’avait pas l’intention de lever le blocus des ports iraniens par la marine américaine (décidé le 13 avril).

Le jeu de poker de l'Iran et des États-Unis

La méfiance aurait dû être de mise. Le 17 avril, le major-général Ali Abdollahi, commandant du quartier général central Khatam al-Anbiya des forces armées iraniennes, a déclaré que les ennemis de l’Iran, en particulier les dirigeants des États-Unis et de l’entité sioniste, n’ont d’autre choix que de se soumettre et de capituler face à la puissance des forces armées iraniennes et à la résilience du peuple iranien : « depuis la victoire de la Révolution islamique, les combattants dévoués de la puissante Armée iranienne ont prouvé, notamment face aux agresseurs américains et sionistes, que grâce à une unité et une coordination totales avec le Corps des gardiens de la révolution islamique, les forces de sécurité et frontalières, le ministère de la Défense et de la Logistique des forces armées, ainsi que les forces Bassidji, ils resteront fermes jusqu’à leur dernier souffle pour défendre la souveraineté nationale et les intérêts du pays et de son peuple conscient et héroïque, et vaincre les ennemis agresseurs […] Les forces armées, le peuple et les dirigeants d’un Iran fort, unis et solidaires sous la direction du commandant en chef des forces armées, M. Mojtaba Khamenei, sont prêts, comme par le passé, à faire regretter leurs actions à l’ennemi et poursuivront sur cette voie jusqu’à la victoire totale ».

Et le 18 avril, le porte-parole du quartier général a proclamé que le détroit d’Ormuz était de nouveau fermé en raison du blocus naval américain toujours en cours. De plus, Trump a suggéré à travers ses tweets que l’Iran avait capitulé sur la question nucléaire… Déclaration totalement inacceptable pour Téhéran.

Il est possible que ce soit le résultat d’une lutte d’influence au plus haut niveau, le président du parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, le ministre des AE Abbas Araqchi et leurs équipes semblant plus ouverts au dialogue que le camp des Gardiens de la révolution qui a imposé la refermeture du détroit..

Il est possible que ces divergences politiques soient vite réglées, le Président Masoud Pezeshkian et Bagher Ghalibaf ayant adopté un ton plus offensif.

Pour ce dernier, les négociations ne sont pas un recul face à la guerre mais une continuation par d’autres moyens : « dans le domaine militaire, nous sommes à un point maximal. La rue a donné de la force au terrain. Nous avons obtenu une partie de nos exigences militairement, mais elles doivent maintenant être stabilisées et enregistrées politiquement […] Le détroit d’Ormuz sera régi par des ‘protocoles’ iraniens ».

Selon lui, ce sont les États-Unis, et non l’Iran, qui ont initié le virage diplomatique.

Il crédite le format tripartite (USA – Pakistan – Iran) d’avoir aidé à résoudre les malentendus et esquisse la structure préférée de l’Iran pour tout accord futur : « Notre politique est l’action étape par étape. Engagement contre engagement. Ils doivent faire un pas, nous en faisons un. Il ne faut pas que nous remplissions nos engagements et qu’ils ne le fassent pas ».

Le 19 avril, le cargo iranien M/V Touska était intercepté par le destroyer américain de classe Aleigh Burke USS Spruance qui, après sommations, tirait au canon sur la salle des machines.

Précédemment, deux navires civils – un Français et un Britannique – faisaient l’objet de tirs de la part de vedettes rapides de la composante maritime des pasdarans. Au moins un cargo indien aurait aussi ciblé…

Parallèlement, les médias d’État iraniens rapportent que les forces houthies au Yémen ont été mises en état d’alerte maximale. Cela pourrait indiquer une perturbation potentielle de Bab el-Mandeb comme prochaine étape d’escalade de l’Iran. Une nuance cependant, les Houthis ne sont pas comme le Hezbollah libanais une « créature » de Téhéran et ils décident de leurs actions en fonction de leurs propres intérêts.

Les États-Unis et l’Iran sont en train de tester les limites du cessez-le-feu tout en essayant de conserver un maximum de leviers. C’est un équilibre fragile, qui pourrait ne pas tenir et qui risque d’aboutir à une nouvelle confrontation armée.

Une délégation américaine rejoint Islamabad lundi pour un nouveau round de négociations sous l’égide du Pakistan. Téhéran se fait prier craignant que les Américains n’en profitent – comme ils l’ont fait par deux fois en 2025 et 2026 – pour lancer une offensive surprise. La confiance est inexistante entre les deux partis.

Conséquences pour les pays tiers

Après le cessez-le-feu, les cours mondiaux du pétrole avaient chuté de plus de 11 %, le Brent s’établissant autour de 88 dollars le baril. Le 19 avril, il est remonté à 95 dollars le baril et la hausse devrait se poursuivre… Avant le conflit, il se négociait à moins de 70 dollars le baril. Il a atteint un pic à plus de 119 dollars le baril en mars.

La forte hausse du prix du pétrole a entraîné une augmentation du prix des carburants à la pompe et a suscité des inquiétudes quant à l’approvisionnement en kérosène, faisant craindre une immobilisation des avions. La chaîne d’approvisionnement en engrais, dont un tiers passent par le détroit d’Ormuz, a aussi été fortement perturbée ce qui laisse présager une hausse des prix alimentaires.

La Russie qui était l’un des principaux bénéficiaires financiers de la guerre en Iran, la fermeture du détroit d’Ormuz contraignant certains pays à trouver en urgence des sources d’approvisionnement alternatives en pétrole et autres ressources essentielles qui transitent habituellement par ce passage maritime étroit, a vu ses bénéfices de pétrole et produits associés décroître après la réouverture.

Les actions russes avaient chuté le jour même et des rumeurs de début de déstabilisation du Kremlin ont couru à Moscou.

Les derniers évènements vont laisser souffler temporairement la Russie qui va pouvoir engranger de nouveaux profits.

Toutes les guerres se terminent, soit par la capitulation d’un camp lorsqu’il a été complètement écrasé militairement – ce qui a été le cas de l’Allemagne et du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale -, soit le plus souvent par des négociations. Elles sont toujours préférables à la reprise des combats mais sont aléatoires.

Cette fois, elles risquent d’être chaotiques et longues. Les conséquences de la crise économique mondiale qui en découle s’accentuent progressivement dans tous les domaines.

PS : il est très délicat de suivre cette situation qui est très volatile et changeante d’heure en heure. Par exemple, cet article peut être dépassé dans les jours qui viennent et surtout, des « surprises » ne sont pas à exclure.

(1) La Turquie est en deuxième rideau assurant l’interface entre Islamabad et Tel-Aviv.