Les communications autour de la maison et les caméras de vidéo protection avaient été coupées à l’avance. Plusieurs assaillants ont franchi la clôture et aurait échangé des tirs avec Saif al-Islam. Ajmeri Al-Atiri, chef de la milice locale, Abou Bakr Al-Siddiq, et son fils Mohammed, auraient également été tués au cours de l’action.
Son avocat, Khaled al-Zaidi, et son conseiller politique, Abdulla Othman, ont annoncé sa mort dans des publications distinctes sur Facebook le 3 février.
Son entourage a précisé que « quatre hommes masqués » ont pris d’assaut sa maison et l’ont tué dans un « assassinat lâche et perfide. »
Il est possible que le nombre d’opérateurs ayant participé à cette action ait été plus important et que les quatre assaillants qui constituaient vraisemblablement que le groupe d’assaut. Il leur a fallu un soutien important pour les acheminer sur zone, pour couper les communications et les caméras, vraisemblablement les couvrir avec des tireurs embusqués et, la partie la plus délicate, les exfiltrer en sécurité.
La localité de Zintan qui est partagée entre des fidèles du maréchal Khalifa Haftar dirigeant de facto de l’est de la Libye depuis 2017, et des hommes du gouvernement légal libyen se situe à quelques 140 kilomètres au sud-ouest de Tripoli.
Une enquête judiciaire a été lancée mais les éléments probants sont rares en dehors du fait que les assassins ont fait preuve d’un grand professionnalisme.
Qui était-il ?
Saif al-Islam n’a jamais occupé de fonction officielle en Libye, mais il était considéré comme le numéro deux de son père de 2000 à 2011, date à laquelle Mouammar Kadhafi a été tué par les forces d’opposition libyennes, mettant fin à son règne de plusieurs décennies.
Formé en Grande Bretagne (London School of Economics and political sciences), il a présenté un visage progressiste du gouvernement dirigé par son père.
À partir de 2000, il a joué un rôle de premier plan dans une campagne de séduction en direction de l’Occident en effectuant de nombreux voyages pour mener des négociations discrètes.
Il a particulièrement dirigé les pourparlers de la Libye pour l’abandon des armes de destruction massive.
Il a aussi négocié les compensations financières pour les familles des passagers morts dans l’explosion du vol 103 panaméricain au-dessus de Lockerbie en Écosse en 1988.
Mais lorsque la rébellion a éclaté en 2011, il a choisi sa famille devenant un acteur de la répression brutale contre les dissidents qu’il surnommait les « rats. »
Il avait alors déclaré à l’agence de presse Reuters: « nous nous battons ici en Libye, nous mourons ici en Libye. […] Toute la Libye sera détruite. Nous aurons besoin de 40 ans pour parvenir à un accord sur la façon de diriger le pays, parce qu’aujourd’hui, tout le monde voudra être président, ou émir, et tout le monde voudra diriger le pays. »
Il a été accusé de torture et de violence extrême contre les opposants de son père et a été inscrit en février 2011 sur la liste de sanctions des Nations Unies. Il a également été recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour des crimes présumés contre l’humanité commis en 2011.
Après que les rebelles aient pris la capitale, Tripoli, il a tenté de fuir vers le Niger voisin mais il a été capturé par la milice Abou Bakr Al-Siddiq qui l’a ramené à Zintan. À noter qu’il était plus ou moins en résidence surveillée « protégé » par cette même milice.
Après de longues négociations avec la CPI, les responsables libyens ont obtenu l’autorité de le juger pour des crimes de guerre présumés. En 2015, un tribunal de Tripoli l’a condamné à mort par contumace.
Après sa libération en 2017 suite à une amnistie générale, il a passé des années discrètement à Zintan ayant peur d’être assassiné.
Mais en novembre 2021, il a tout de même annoncé sa candidature à l’élection présidentielle du pays dans une démarche controversée qui a été accueillie par un tollé des forces politiques anti-Kadhafi.
Sa candidature a été refusée en raison de sa condamnation de 2015 et lorsqu’il a tenté de faire appel de la décision, il a été physiquement empêché d’accéder au tribunal de Sabha par les forces du maréchal Khalifa Haftar. Il est vrai que les sondages lui attribuaient un meilleur score que Haftar, ce qui faisait de lui une menace.
La famille Kadhafi ne se remettra pas de cette disparition aucun de ses enfants dont Aisha (avocate) à Oman, Saadi (homme d’affaires) à Istanbul, Hannibal (homme d’affaires) tout juste sorti de prison au Liban, n’ayant le poids politique qu’avait Saif.
Qui l’a tué ?
Sa mort est survenue quelques jours après des rencontres à Paris entre des délégations emmenées par Saddam Haftar(1), le fils cadet du maréchal Khalifa Haftar, chef d’état-major des forces terrestres de l’Armée Nationale libyenne, et Ibrahim Dbeibah, un proche conseiller du Premier ministre basé à Tripoli (Gouvernement d’unité nationale, GUN), Abdul Hamid Dbeidah.
Ces réunions portaient sur la recherche d’un accord pouvant conduire à l’unification des institutions nationales libyennes prenant en compte la division politique du pays et l’échec des solutions précédentes avancées par l’ONU.
Elles étaient coordonnées par l’envoyé spécial du président français en Libye, Paul Soler, en coopération avec le conseiller du président américain pour les affaires africaines et du Moyen-Orient, Massad Boulos.
Début septembre 2025, les médias italiens avaient révélé qu’une réunion secrète avait déjà eu lieu à Rome entre les représentants des deux parties dans une démarche décrite comme la première du genre depuis des années.
Saif al-Islam avait de nombreux ennemis mais ne représentait plus grand-chose en Libye en dehors du symbole du clan familial.
Celui qui pouvait avoir le plus d’intérêt dans ce meurtre est le maréchal Haftar. Le principal rival de sa famille pour l’avenir a maintenant disparu. La voie de la succession de ses fils est désormais ouverte (car lui est né en 1943.)
Le PM Abdul Hamid Dbeibah de son côté ne peut qu’apprécier l’élimination d’un élément « imprévisible » qui aurait pu faire basculer tout accord politique de réconciliation nationale.
Tous les deux ont à leur disposition des hommes entraînés aux opérations Homo.
Même les groupes salafistes-jihadistes – en particulier Daech(2) – présents en Libye auraient pu mener cette intervention mais il y aurait vraisemblablement eu une revendication car la famille Kadhafi est haï par les activistes musulmans radicaux en raison de la lutte impitoyable que leur a livré le père.
Pour mémoire
L’opération militaire multinationale conduite par l’OTAN qui s’est déroulée du 19 mars au 31 octobre 2011 avait pour objectif affiché la mise en œuvre de la résolution 1973 du Conseil nationale de sécurité des Nations unies. Elle n’avait pas pour but l’effondrement du régime et la Russie et la Chine, qui s’étaient abstenues lors du vote, ont été furieuses de la tournure donnée aux évènements, en particulier à l’initiative de Paris et de Londres avec le soutien de Washington. Depuis, ces deux pays n’accordent plus aucun crédit à cette instance internationale et font jouer quasi systématiquement leur droit de véto.
Les circonstances de la mort de Mouamar Kadhafi survenue à Syrte le 20 octobre 2011, deux mois après la prise de pouvoir par le Conseil national de transition (CNT), restent confuses. Ce qui est prouvé est qu’il a été lynché avec son fils Moatassem qui l’accompagnait.
(1) Voir : « Saddam Haftar, le futur successeur du maréchal ? » du 8 août 2024
(2) Voir : « Daech en pointe en Afrique » du 1er octobre 2025.