La mort le 26 mars du Commodore Alireza Tangsiri(1), commandant la composante navale du Corps des gardiens de la Révolution islamique d'Iran (CGRI) lors d'un bombardement à Bandar Abbas attire l'attention sur les défenses côtières iraniennes. C'est lui qui supervisait la défense du golfe Persique et du détroit d'Ormuz, régions maritimes qui relèvent de la compétence de la composante navale des pasdarans, la Marine régulière ayant en charge la mer d'Oman et au-delà.

Depuis que les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran le 28 février frappant des cibles dans la profondeur du pays et éliminant les plus importants responsables iraniens, Téhéran a fermé le détroit d’Ormuz, seuls quelques navires dûment autorisés pouvant encore passer.

Il est vital pour l’économie mondiale d’y rétablir la circulation maritime sous peine, d’ici quelques semaines, du développement d’une crise générale des approvisionnements de toutes natures par effet en cascade(2) : plus de gas-oil dans les camions entraîne plus de livraisons avec en bout de chaîne des rayons vides et les populations directement touchées… Ce phénomène a débuté en Australie et peut s’étendre comme une trainée de poudre. En Inde, ce sont les usines d’engrais qui sont à l’arrêt au moment où les agriculteurs en ont le plus besoin car c’est la mousson…

Dans de nombreux discours – souvent contradictoires – le président Donald Trump exige que Téhéran lève son blocus avant le 6 avril sinon il déclenchera une opération terrestre d’envergure qui viendra compléter les bombardements qui devraient s’intensifier et cibler les sites énergétiques iraniens.

Il parle de la saisie possible de l’île de Kharg qui, selon lui, serait « chose facile » mais il ne semble pas mesurer les difficultés que représente une telle opération(3). À savoir que cette île est située au fond du golfe persique et que pour l’atteindre, il faut franchir le détroit d’Ormuz puis naviguer sur environ 900 kilomètres à portée des missiles sol-mer et des drones iraniens répartis tout le long de sa côte. L’île elle-même est à portée de nombre de pièces d’artillerie, de missiles et de drones sans compter qu’elle peut être piégée. Une opération de débarquement – même si elle se résume à un raid aéroporté depuis le Koweït ou/et l’Arabie saoudite – ce qui est techniquement faisable – se terminerait par un massacre des attaquants.

De plus, afin de ne pas dépendre entièrement de cette île comme « hub » de chargement de pétrole, l’Iran, a construit le pipeline Goreh-Jask de 1.100 kilomètres.

Cette infrastructure transporte du brut depuis les sites de production intérieurs directement jusqu’au golfe d’Oman, contournant le détroit d’Ormuz. Elle peut théoriquement avoir un débit d’un million de barils/jour mais est très vulnérable aux bombardements qui pourraient cibler les stations de pompage et les raffineries dans la région de Jask.

La géographie dicte sa loi

Le Golfe persique mesure environ 1.000 kilomètres de long, sa largeur allant de 65 à 340 kilomètres. Ses eaux ont une moyenne de 50 mètres ce qui n’autorise l’emploi que de petits sous-marins.

Le détroit d’Ormuz mesure lui environ 180 kilomètres de long pour 35 à 60 kilomètres de large.

En outre, tout le littoral iranien est marqué par des terrains montagneux, de nombreuses baies et des îles dispersées favorables à la dissimulation et à une tactique défensive.

Depuis la guerre contre l’Irak (1980-88), les Iraniens ont considérablement renforcé leurs capacités de systèmes de refus anti-accès/zone (A2/AD) tout le long de leurs zones côtières.

Puis, ayant étudié les tactiques américaines lors des derniers conflits – particulièrement en Irak en 2003 -, ils ont amélioré leur stratégie en mettant en exergue la redondance et l’autonomie :

. la redondance signifie que plusieurs systèmes d’armes peuvent cibler le même objectif.

. l’autonomie inclut une décentralisation du commandement qui assure sa survie mais pose parfois des problèmes de coordination.

Cette posture A2/AD pour le golfe Persique et le détroit d’Ormuz incluent différents systèmes d’armes dont des pièces d’artillerie, des missiles air-mer à moyenne et longue portée ; des drones aériens et navals, des mines navales, des sous-marins de poche et les vedettes d’attaque rapide. Le tout est complété par un éventail de radars et d’outils de guerre électronique utilisés pour surveiller et perturber les activités adverses. Sur le terrain, les forces navales iraniennes ont développé des stratégies de défense passives, conçues pour tirer parti de la géographie favorable de la côte pour assurer la continuité des opérations, même après des frappes adverses à grande échelle. La défense passive fait référence à des mesures de protection telles que des plates-formes dissimulées le long de la côte accidentée de l’Iran – marquée par de nombreuses îles et bras de mer – et un réseau de tunnels souterrains et de bunkers construits à l’intérieur du relief accidenté. Étant donnée la portée importante de certains missiles, des positions fortifiées accueillant des armes sol-mer existent aussi dans la profondeur.

Les tunnels et autres abris seraient construits avec 45 à 150 cm de béton UHPC (Ultra High Performance Concrete, béton ultra-haute performance) dont l’épaisseur peut augmenter progressivement juqu’à 7,5 mètres, le tout renforcés par une épaisse protection rocheuse. Ces emplacements sont défendus par un personnel nombreux apte à s’opposer à toute intrusion de type commando.

Pendant la « guerre des pétroliers » (1984-1988) menée contre l’Irak, le manque de missiles antinavires efficaces a contraint l’Iran à développer des tactiques non conventionnelles qui sont toujours d’actualité au sein de la composante maritime du CGRI. Celles-ci comprenaient des tactiques d’attaque de vedettes rapides manœuvrant en essaims, le déploiement de mines navales et l’utilisation de sous-marins de poche de classe Ghadir et Nahang particulièrement adaptés aux faibles profondeurs des eaux du golfe Persique. Il semble que cette dernière composante a été transférée de la marine régulière aux pasdarans car ces submersibles sont surtout utilisés dans les eaux peu profondes du golfe persique. Mais il est possible que ces sous-marins possèdent une endurance, une capacité d’armement et de systèmes d’armes embarqués limités.

Les sous-marins de taille moyenne de classe Fateh – toujours sous l’autorité d’Artesh -, protègeraient les approches du golfe d’Oman au-delà du détroit d’Ormuz.

Toutefois, avec les progrès technologiques des missiles sol-mer, ce sont eux qui constituent aujourd’hui l’ossature des défenses côtières avec les drones qui sont moins dévastateurs mais suffisants pour les navires (et les installations terrestres) civils.

Les roquettes et missiles côtiers

Avant même les missiles coûteux, les CGRI peut mettre en œuvre des systèmes lance-roquettes multiples mobiles Fajr-3 et Fajr-5. Ils battent déjà le détroit d’Ormuz, en particulier depuis l’île de Keshm, mais leur mobilité leur permet d’être déployés n’importe où sur la côte.

Le Fajr-3 est armé de douze roquettes de 240 mm qui emportent une charge militaire de 45 kilos jusqu’à une distance de 43 km. Les douze roquettes peuvent être tirées en moins de deux minutes mais il en faut quinze pour recharger.

Le Fajr-5 est armé de quatre roquettes qui peuvent emmener une charge de 90 kilos à une distance de 75 kilomètres.

L’île de Kharg citée en début d’article comme une cible potentielle des forces US est située à 25 kilomètres de la côte iranienne…

Depuis leurs positions sur l’île de Keshm, les Fajr-3 peuvent atteindre la majeure partie des voies navigables traversant le détroit d’Ormuz et les Fajr-5 l’ensemble du détroit.

Pour semer le doute, les Iraniens ont multiplié les annonces concernant les missiles (en particulier maritimes) en mélangeant consciencieusement les appellations, les charges et les portées. Il n’empêche que les exemplaires suivants ont été répertoriés : les missiles Kowsar (tête militaire de 29 kilos emportée jusqu’à 25 kilomètres), Nasr-1 (tête de 150 kilos à 35 kilomètres), C 802 Noor (tête de 165 kilos emportée à 130 kilomètres), Ghader et Ghadir (portée : 200 et 300 kilomètres), Ra’ad (tête de 500 kilos à une distance de 360 kilomètres.)

Ils couvrent largement le golfe persique et le détroit d’Ormuz et surtout, les stocks ont peu été entamés jusqu’à présent.

Les mines marines

Bien que l’Iran ait acquis dans le passé des mines marines à la Chine, à la Russie et à la Corée du Nord, il possède aujourd’hui d’importantes capacités de production nationale.

La plupart des mines utilisées aujourd’hui par l’Iran sont des mines à orin ancrées aux fonds marins et déployées à des profondeurs variables. Celles-ci sont équipées d’une gamme de mécanismes de déclenchement comme la pression, le contact, l’acoustique, les champs électromagnétiques et même les capteurs optiques.

L’Iran détient également des mines de fond plus avancées qui sont lancées vers la surface après leur activation.

Plus anecdotique sont les mines limpet qui peuvent être fixées aux navires par des nageurs de combat des unités commando.

Les armes télécommandées

Les moyens iraniens supplémentaires comprennent des systèmes d’armes télécommandés. Il s’agit notamment de torpilles sous-marines, de drones de surface et aériens. Développés depuis les années 1990, ces systèmes peuvent transporter plusieurs centaines de kilos d’explosif. Ils ont été déployés par le CGRI dans tout le golfe Persique et constituent un élément important des capacités défensives et offensives de l’Iran. Selon diverses estimations, l’Iran possèderait plus de 1.000 drones marins de surface de tailles et de sophistication diverses.

Les navires

L’un des moyens centraux utilisés par la composante maritime du CGRI sont les vedettes rapides. Ces navires, destinés à fonctionner en essaim, peuvent évoluer allant de 50 à 70 nœuds (90 à 130 km/h) et sont équipés d’une variété d’armes : mitrailleuses, roquettes, missiles antinavires, missiles sol-air, torpilles. Elles ont la capacité de mouiller des mines.

Leur taille relativement petite combinée à une grande maniabilité et vitesse est conçue pour améliorer la survie des équipages et des navires et pour compenser le manque de systèmes défensifs. Bien que beaucoup soient produites localement, elles sont basées sur des modèles civils convertis à usage militaire, souvent fabriqués à l’origine à l’étranger (par exemple, en Angleterre, en Suède ou en Corée du Nord.)

La tactique consiste à les dissimuler dans les bunkers côtiers et des bras de mer, permettant leur protection en cas d’attaque.

Les zones d’opérations de ces navires sont pré-attribuées assurant ainsi la continuité de la mission même si les structures de commandement centrales sont compromises.

Tous les grands navires de la Marine régulière dont ses trois sous-marins de classe Kilo ont été globalement neutralisés dès le début de la guerre.

Il reste les sous-marins de poche cités plus avant et des engins de transport de nageurs de combat.

Les forces spéciales de la marine du CGRI également connues sous le nom de « Brigade des forces spéciales d’Aba-Abdallah » ont été créées en 2006 et sont estimées à environ 500 à 600 personnels. Leur base principale est située sur l’île de Farur, près du détroit d’Ormuz.

Dans ce contexte, l’Iran considère les îles du Golfe – principalement Kish, Abu Musa, Siri et les îles Tunb – comme des points clés dans la défense et le contrôle de l’ensemble du golfe. En conséquence, le CGRI maintient des bases et des ports sur ces îles à partir desquelles diverses unités opèrent.

Aux côtés de l’unité d’Aba-Abdallah, deux groupes plus petits sont actifs, tous deux chargés de sécuriser et de défendre le golfe Persique et de fournir un soutien à d’autres forces du CGRI dans la région. Le premier est l’« unité des commandos de l’Imam Sajjad » basée sur l’île d’Abu Musa, dont la mission principale est la défense des nombreuses îles dispersées dans le golfe. Le second est l’« unité de commando Ansar al-Huja » qui a la même mission.

Les déclarations guerrières américaines se multiplient ces derniers jours. Washington espère vraisemblablement en imposer au régime iranien pour qu’il dépose les armes ou qu’il soit défait de l’intérieur. Mais cela étant plus qu’improbable, un affrontement direct est toujours possible.

Les Iraniens qui sont très inférieurs technologiquement (le mot est faible) ont un avantage : ils défendent leur terre comme l’ont fait dans le passé les Vietnamiens, les Irakiens (avec moins de réussite), les Libyens (même remarque) puis les Afghans. Certes, ces pays ne répondent pas aux critères démocratiques de l’Occident, voire sont de véritables dictatures, mais la morale n’a que peu de place dans la politique internationale. Il y a peu de chances que le président Trump qui raisonne en « homme d’affaires » l’ait oublié. Seul son intérêt et, en conséquence, celui de ses administrés lui importe. Cela pourrait expliquer ses choix futurs. Il n’est pas certain qu’il fasse tuer des boys ce qui garantirait aux Républicains un échec cuisant aux élections de mid-term de novembre.

(1) Voir : « Israël continue la liquidation des responsables iraniens » du 19 mars 2026.

(2) Voir : « La stratégie iranienne à la fin mars 2026 » du 27 mars 2026.

(3) Voir : « Invasion de l’île de Kharg, dernier fantasme du président Trump ? » du 24 mars 2026.