Le 22 mars, alors que la guerre américano-israélienne contre l’Iran entrait dans sa quatrième semaine, le major-général du Corps des Gardiens de la Révolution islamique d’Iran (CGRI) Ali Abdollahi Aliabadi, commandant le quartier général central de Khatam al-Anbiya chargé de planifier et de coordonner les opérations militaires conjointes au sein des forces iraniennes, a fait une déclaration importante affirmant que la stratégie iranienne était passée d’une « posture défensive à une posture offensive ».
Jusqu’alors, cette stratégie consistait principalement à assurer la continuité du pouvoir, c’est-à-dire à maintenir les structures de commandement, à préserver les capacités de lancement de missiles et de drones et à prévenir tout désordre intérieur.
Pour cela, l’autorité centrale a délégué ses pouvoirs à des centres de décision dispersés sur le territoire iranien bénéficiant d’une grande autonomie de décision pour les unités provinciales et opérationnelles. Elle a développé une architecture de commandement plus souple capable de fonctionner en mode dégradé, par exemple donnant à tout responsable au moins deux adjoints directs pouvant le remplacer à tout moment.
Elle a ainsi réduit sa vulnérabilité aux frappes de neutralisation tout en veillant à ce que les fonctions militaires et sécuritaires résistent à de graves perturbations. En utilisant pour cela, les méthodes de transmissions filaires employées durant la Première Guerre mondiale.
Alors que la guerre entrait dans ses deuxième et troisième semaines, l’option retenue a été celle d’une guerre longue avec l’attrition comme méthode.
Militairement, l’Iran vise à étirer et épuiser les ressources de ses adversaires – plus importantes encore les systèmes d’interception – en soutenant un tempo d’attaques de missiles et de drones qui imposait une pression certes inégale mais constante.
Politiquement, Téhéran cherche à augmenter les coûts de la poursuite des opérations pour Washington en étendant l’ensemble des objectifs visés et en signalant sa volonté d’escalade hors du champ de bataille immédiat.
Surtout, l’Iran a fermé, pour le moment « sélectivement », le détroit d’Ormuz, un goulet d’étranglement vital pour l’économie mondiale. Si cette fermeture dure plusieurs semaines et si elle est renforcée par celle du détroit de Bab-el-Mandeb (mer Rouge) par les Houthis yéménites, c’est le système économique mondial qui en subirait les conséquences par effet en cascade.
Le 24 mars, les États-Unis ont proposé à l’Iran, via les bons services du Pakistan, un mémorandum en quinze points pour un cessez-le-feu. Si ce dernier n’est pas accepté, un ultimatum a été fixé au 6 avril.
Mais Téhéran a refusé immédiatement et a proposé son propre plan en cinq points.
Les deux propositions sont inapplicables en l’état mais pourraient servir de base à un début de discussions. Cela dit, comme un observateur avisé l’a déclaré en pensant à l’Ukraine : « le plus dur dans une opération spéciale de courte durée, ce sont les quatre premières années. »
Les critiques et les analyses du conflit mené par les Américains
Des sénateurs démocrates américains (donc opposés aux Républicains au pouvoir) ont déclaré que l’administration du président Donald Trump n’avait « aucun plan » pour mener à bien cette guerre, que le changement de régime à Téhéran n’était pas l’un de ses objectifs et que l’Iran n’était pas sur le point de développer une arme nucléaire, l’une des diverses justifications avancée par Trump pour lancer ses bombardements.
Plus mesuré dans ses propos mais certainement bien informé, Sir Alex Younger qui a présidé le Secret Intelligence Service (SIS) du Royaume-Uni de 2014 à 2020(2) a déclaré au média l’Economist que l’Iran avait le dessus dans sa guerre avec Israël et les États-Unis : « la réalité est que les États-Unis ont sous-estimé la tâche et je pense qu’il y a environ deux semaines, ils ont perdu l’initiative face à l’Iran […] En pratique, le régime iranien est plus résilient que ce à quoi l’on pouvait s’attendre […] Ils ont pris de bonnes décisions – dès juin dernier – sur la dispersion de leur capacité militaire et la délégation de l’autorité pour l’utilisation de leurs armes, ce qui leur a apporté une résilience supplémentaire importante contre cette campagne aérienne incroyablement puissante ».
Il a précisé que Donald Trump « avait dit certaines choses » qui ont confirmé aux dirigeants iraniens qu’«ils sont dans une guerre civilisationnelle et existentielle […] Alors que l’Amérique s’est lancée dans un affrontement choisi répondant à ses critères, l’Iran a répondu avec plus de détermination… ».
Pour Sir Younger, l’Iran s’est lancé dans une « escalade horizontale » frappant les pays du Golfe persique et mettant ainsi la pression sur les États-Unis. De plus, les Iraniens « ont compris l’importance de la guerre énergétique et en bloquant le détroit [d’Ormuz] ils ont mondialisé le conflit d’une manière qui leur donne des armes… ».
Il a confirmé que la réponse de l’Iran à la vague de manifestations populaires de janvier avait été « brutale » et « terrible » affirmant que 10.000 Iraniens avaient été « mitraillés dans la rue » par le CGRI.
À l’époque, un responsable iranien avait reconnu la mort vérifiée d’au moins 5.000 personnes lors de manifestations antigouvernementales.
Les groupes de défense des droits de l’homme avaient avancé de chiffre d’au moins 7.000 morts.
Sir Younger a déclaré qu’en tant qu’officier du MI6 qui « a fait face à la violence et à la brutalité du CGRI » pendant la majeure partie de sa carrière, il regrettait d’être obligé de conclure que l’Iran gagnait la guerre.
Pour Sir Youger, en ce qui concerne l’attaque menée par le Hamas le 7 octobre 2023, les avertissements du renseignement israélien ont été ignorés par le pouvoir politique « le gouvernement Netanyahu disant clairement qu’il considérait comme peu vraisemblable que le Hamas soit capable de faire autre chose qu’accepter son sort ».
Le New York Times avait aussi rapporté que le Mossad s’était targué de pouvoir provoquer un changement de régime en Iran grâce aux manifestations. L’information était tronquée car le Mossad pensait qu’une fois la guerre terminée, les populations descendraient dans la rue pour renverser ce qu’il restait de pouvoir mais il n’était pas question de les exposer avant.
À l’évidence, la guerre ne s’oriente pas vers une désescalade sur le plan opérationnel. Il est vrai que l’aviation et la marine conventionnelle iraniennes ont été presqu’entièrement détruites – mais aucun analyste ne croyait sérieusement à leur capacité à mener une guerre de haute intensité -. Les stocks de missiles et drones semblent avoir été sérieusement entamés, les tirs étant plus restreints – mais plus précis -.
Téhéran tente de transformer sa résistance militaire, ses liens internationaux, sa résilience intérieure et son contrôle du détroit d’Ormuz en un levier à partir duquel toute négociation future devra se dérouler.
En Europe, le nombre d’actes antisémites sont en augmentation depuis le déclenchement du conflit sans que les autorités ne sachent vraiment qui se cache derrière tout en soupçonnant les services secrets iraniens. Une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, un groupe – inconnu jusque-là – se faisant appeler Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiya (HAYI) a revendiqué certaines actions dont une attaque à la bombe incendiaire a été perpétrée au début du mois contre une synagogue à Liège (Belgique). Si la guerre se prolonge, les actes terroristes risque d’augmenter en intensité.
Enfin, la presse se fait l’écho de l’arrivée prochaine de quelques 15.000-20.000 membres de forces d’élite américaines (Marines, une brigade de la 82nd Airborne Division.). Est-ce une gesticulation ou une réelle volonté d’action au sol ? Ce qui est certain c’est que le nombre peu élevé de troupes et leur sous-armement pour une guerre de haute intensité ne laissent entrevoir que la possibilité d’une opération limitée(3) dans un premier temps. L’invasion de l’Irak en 2003 avait nécessité environ 190.000 militaires (Américains, Britanniques et autres).
(1) Le dernier haut responsable tué est le commodore Alireza Tangsiri, commandant de la composante maritime du Corps des Gardiens de la Révolution islamique lors d’une frappe israélienne sur Bandar Abbas. Voir : « Israël continue la liquidation des responsables iraniens » du 19 mars 2026.
(3) Voir : « Invasion de l’île de Kharg, dernier fantasme du président Trump ? » du 24 mars 2026.
