« Pas de drogue, pas d’armes ? » Depuis une bonne heure, ce membre de la brigade de protection du bord répète inlassablement la même antienne aux civils qui déboulent face à lui. Il n’est pourtant qu’un des filtres de sécurité, ni le premier ni le dernier, faisant face aux centaines de civils qui cherchent à rejoindre le porte-hélicoptères amphibie Mistral, qui attend ses passagers à quelques nautiques de la côte. Derrière les infrastructures portuaires de Sète (Hérault), on ne voit pas grand-chose, mais les allers-retours d’embarcations amphibies en disent long sur le type de navire posté en mer.
LE SCÉNARIO DE CRISE
Un engin de débarquement amphibie standard (EDAS), qui devient le « must » en remplacement des vieux chalands de transport de matériel, alterne sur un bout de quai avec les engins de débarquement amphibie rapide (EDAR). En arrière-plan, dans le port de Sète, un ferry à grande vitesse vient de faire la une quelques heures plus tôt : un Letton et un Bulgare faisant partie de l’équipage ont été surpris et interpelés le 12 décembre avec un appareillage électronique permettant des prises de contrôle à distance de navire… Ils ont rejoint la case prison pour, selon Le Figaro : « Participation à une association de malfaiteurs, détention sans motif d’équipement ou programme conçu pour une atteinte à un système de traitement automatisé de données en bande organisée dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère. »
Tout à leur scénario de crise, les militaires ne lui accordent pas le moindre regard. Les civils, incarnés par les familles ou amis du 2e REI en tant que plastrons, prennent leur mal en patience, car, malgré les nombreuses files d’attente proposées, la cadence est lente et, dans une situation réelle, le soleil ne serait pas forcément de la partie, et les balles pourraient pleuvoir.
L’ensemble des marins de la brigade de protection, qui ont débarqué sur la terre ferme pour l’occasion avec un renfort de fusiliers marins du bataillon de fusiliers marins (BFM) Détroyat de Toulon, sont équipés de fusils d’assaut HK416 et, pour certains, d’un pistolet Glock 17. Ils portent également des protections balistiques, telles que des gilets pare-balles et des casques. Mais pas les masques ni les tenues NRBC (menace nucléaire, radiologique, biologique et chimique), alors que, selon l’officier de communication de la Force d’action navale, le scénario est une RESEVAC lancée par Paris après une attaque NRBC.
D’ailleurs, il n’y a pas non plus le moindre blessé lié à cette attaque. Par contre, sur le PHA Mistral, le pacha a dû changer ses plans : une dizaine de blessés en provenance de la frégate multimissions Provence ont dû être traités à l’hôpital du bord. Cet élément constitue l’un des nombreux imprévus glissés, en conduite, par les entraîneurs de la Force d’action navale. Il a donc fallu assurer les transfèrements, car la Provence, tout à sa gestion de ses avaries liées à une attaque saturante, n’en est pas capable.
LA RÉPARTITION DES TÂCHES
À terre, les légionnaires de la 2e compagnie du 2e REI assurent la bulle de sécurité extérieure presque sur tout le périmètre du port afin de ne laisser aucun intrus passer. Aucune arme lourde n’est visible, ce qui ne veut pas forcément dire qu’il n’y en a pas. Seuls quelques blindés de transport de troupes ont marqué leur territoire, à l’entrée est du site.
Parmi les navires impliqués figure aussi le bâtiment ravitailleur de forces (BRF) Jacques Stosskopf qui, dans le scénario, a déjà embarqué un demi-millier de ressortissants. Fictivement, l’équipage ne pourra donc pas avoir une idée des difficultés générées par une telle charge : transit depuis la côte en semi-rigides par paquets d’une toute petite dizaine de ressortissants (soit une cinquantaine de rotations), prise en charge à bord sur un navire pas vraiment conçu pour cela…
Sur le Mistral, l’équipage est rodé. Un officier marinier du service des ressources humaines raconte qu’elle en est à son troisième entraînement en deux ans à bord. Dans le hangar aviation, vierge d’hélicoptères, à l’exception d’un Dauphin Flipper standard 99+ arrimé au sol, des marins servent des repas chauds aux ressortissants : boulettes de viande et macaronis. Dans un coin, près de l’ascenseur arrière, une dizaine d’enfants regardent le dessin animé Mulan sur un écran déroulable, sous la surveillance d’une mère.
Sur le pont du Mistral, le pacha du navire, à savoir le capitaine de vaisseau Quentin Vieux-Rochas (commando marine de spécialité), explique à la presse la répartition des tâches avec son collègue chef de corps du 2e REI : « On a un peu de friction dans les délais, mais, pour l’instant, tout va bien. Par ricochet, la frégate censée nous escorter dans cet exercice a été saturée en menaces aériennes ; elle a subi des dommages très importants, avec des blessés. J’ai dû en accueillir environ une dizaine, ce qui n’était pas prévu ; et c’est tout l’enjeu de réussir à le faire. Ce n’est pas totalement anodin en termes d’organisation. À bord, nous avons une capacité sanitaire, mais ce n’est pas un hôpital stricto sensu [même si le PHA peut être transformé en hôpital flottant, mais avec de l’équipement et des personnels dédiés, comme ce fut le cas pour le Dixmude à quai, en Égypte, par le passé… NDLA]. On peut accueillir un volume important de ressortissants, 500 aujourd’hui, potentiellement jusqu’à 2 000 sur une durée de 24 heures. Certaines zones sont aménagées pour que les gens puissent se reposer, s’occuper un minimum tout en restant dans une zone sécurisée, car on ne peut pas évoluer librement sur un bateau ; il faut trouver le bon équilibre pour que les gens puissent être sereins sans pour autant créer de l’entropie à bord. »
— RAIDS : Les évacuations de ressortissants sont dans l’ADN du Mistral, et ce, alors même que le navire n’était pas encore en service opérationnel !
— Capitaine de vaisseau Quentin Vieux-Rochas : C’est un peu le code génétique du Mistral en effet, car avant même d’être mis en service opérationnel, il était déployé au Liban en 2006 pour une opération assez majeure, Baliste, qui a marqué le bateau. Il en reste beaucoup de traces à bord, comme des citations. Baliste demeure aujourd’hui une opération de référence, opérée par vagues de mille ressortissants vers Chypre. On a fait plusieurs allers-retours. Cette opération a éprouvé la structure, et ce, sur un bateau qui n’était même pas admis au service actif. La RESEVAC est donc une mission qu’on a en tête. On est régulièrement mis en alerte pour pouvoir assurer cette capacité d’extraire par voie maritime des ressortissants dont une partie se trouve sur les côtes. Le Liban reste toujours dans notre portée, tout comme d’autres zones. Par exemple, les aéroports peuvent être des points d’où l’on peut extraire rapidement, mais qui ne seront très vite plus praticables, alors que la voie maritime restera longtemps plus facilement ouverte et permettra des flux plus importants. Dans le cas de notre entraînement, extraire 2 000 personnes sur des flux aériens, c’est compliqué…
— Comment gardez-vous l’équipage en haleine ? La Marine a trois porte-hélicoptères amphibies et autant d’équipages, mais il y a un risque d’épuisement, étant donné que vous n’avez pas de double équipage. Cela peut avoir des conséquences graves, très graves même. De plus, comment trouvez-vous le compromis dans l’interarmisation, car le pacha de navire, c’est vous ?
— Les PHA sont ses couteaux suisses et, comme tels, ils sont assez sollicités.
— C’est la rançon du succès…
— Exactement, ils ont des taux d’absence qui sont assez importants. De septembre 2024 à septembre 2025, on aura été absents 200 jours du port-base. Les PHA figurent sans conteste parmi les bateaux qui effectuent le plus de voyages, alors qu’ils sont manœuvrés par un seul équipage. Certains navires ont des taux d’activité moins élevés, mais ils sont répartis entre deux équipages qui se relaient pour prendre le contrôle du navire pendant des périodes prédéterminées à l’avance. Bien sûr, c’est hyper important de bien préserver les temps faibles par rapport aux temps forts. J’accorde une grande importance à mettre en valeur et à protéger les instants où l’équipage trouve son équilibre, sans ajouter de pression, pour permettre aux marins de maintenir un lien fort avec leur famille et, osons le dire, de prendre soin d’eux-mêmes. En effet, lorsque l’on embarque pour une traversée en mer, on trouve un dentiste à bord, mais ce n’est pas toujours le cas. Ce sont des petites choses comme cela qui, pour un équipage, dans la durée, ne sont pas toujours faciles à vivre. Le rendez-vous avec le banquier, le médecin spécialisé, le pédiatre pour son enfant. Donc, quand on arrive à quai, on fait en sorte de bien préserver tout cela. On réussit, mais c’est un souci quotidien.
— Le PHA est un bateau interarmées, interarmisé, codésigné par la Marine et l’armée de Terre, c’est pour cela que ça fonctionne bien. Comment fonctionnez-vous avec votre camarade du 2e REI, tout en sachant que c’est bien vous le chef du navire et de l’opération amphibie ? Et que l’amphibie à terre, c’est quand même une grande partie de ses troupes, alors qu’une faible partie des vôtres ont effectivement débarqué ?
— Ces affaires de commandement sont très normées, car il ne faut pas que le jour J, on ait un équilibre à retrouver, à rechercher. En effet, une opération amphibie est une opération qui vient de la mer et qui est commandée par un marin. Le dispositif à terre reste toujours aux ordres du marin tant qu’il y a une incertitude sur sa sécurisation, son déploiement, etc. On définit ensemble les critères qui permettent de dire « OK, là c’est dans ton intérêt d’être autonome, je ne suis plus capable de tout commander et tu es capable de faire par toi-même ». On a donc un ToA (Transfer of Authority) qui est formalisé à ce moment-là. Le chef de corps, qui est le commandant du dispositif terrestre, devient l’unique chef de ce dispositif en assurant une certaine coordination avec le bateau. Tout cela est très préparé. Les troupes sont embarquées pendant une période significative en mer planifiée ensemble. Ce bateau a une grande zone d’état-major ; on peut avoir une zone de commandement partagé avec un amiral qui vient à bord avec son propre état-major. Cela se construit dans la durée pour que ces questions de commandement, qui sont toujours des questions pratiques (qui donne des ordres à qui), soient claires. Tout cela est coconstruit ; c’est tout le charme de l’amphibie d’avoir ce volet interarmées dans ses moindres ramifications, dans un plan de feu de tireur, jusqu’aux chefs.
— Il n’y a donc pas la moindre improvisation, uniquement de l’agilité ?
— Exactement, vous m’ôtez les mots de la bouche !
Le pacha du Mistral a 46 ans. Il est, comme souvent, un commando marine de spécialité (à l’instar du vice-amiral d’escadre Laurent Isnard, futur général commandant les opérations spéciales). Il figure parmi les plus hauts potentiels de la spécialité et de la Marine. Il s’engage dans cette dernière en septembre 1999 et obtient son brevet de commando marine en 2002. Il est chef d’escouade au Commando de Penfentenyo de septembre 2002 à septembre 2004, et se déploie avec au Kosovo.
Puis il est officier du service courant sur le transport de chalands de débarquement (TCD) Foudre de septembre 2004 à septembre 2005. Il sert pendant un an en tant qu’officier du pont sur la frégate antiaérienne Jean Bart. Par la suite, il suit une formation d’élève officier à l’école des fusiliers marins pendant une année supplémentaire, afin d’obtenir son deuxième niveau. De septembre 2007 à août 2009, il est le premier officier des opérations du tout nouveau Commando Kieffer, puis commandant en second (de septembre 2009 à août 2011) au Commando de Montfort.
Il passe ensuite un an comme officier entraîneur à la Force d’action navale en 2011-2012, puis pacha du patrouilleur de haute mer Commandant Birot à Toulon. Il retourne à Lorient pour y prendre le commandement du Commando de son cœur, Penfentenyo, pendant deux ans (de septembre 2013 à août 2015). Il sert notamment au sein de la Task Force Sabre.
Puis il intègre l’École de guerre (promotion Verdun) durant 11 mois en 2015-2016. Il quitte son poste pour accepter un rôle d’officier traitant au sein de l’état-major des opérations de l’état-major de la Marine à Paris (d’août 2016 à août 2018). Il sera responsable de l’affectation et de la doctrine des fusiliers marins et commandos, ainsi que du domaine interarmées du contre-terrorisme maritime.
À l’issue, il est envoyé pour deux ans comme commandant adjoint opérations sur le porte-hélicoptères Mistral avec deux Corymbe et une Jeanne d’Arc à la clé. De juillet 2020 à juillet 2022, il a été aux commandes de la frégate de surveillance Ventôse, engagée au premier plan dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, participant à cinq missions et à une nouvelle campagne en opération Corymbe.
De septembre 2022 à juillet 2024, il est affecté à l’état-major des armées (plus précisément à l’état-major du Commandement des opérations spéciales), où il est responsable de la division anticipation et stratégie. Il se voit enfin confier, en juillet 2024, le PHA Mistral. Qu’il rendra à sa relève, cet été ! Il a commandé le groupe Jeanne d’Arc avec le Surcouf en 2025. Il possède deux citations de croix de la Valeur militaire. Enfin, il est marié et père de trois enfants.